L'ORIGINE DU CARNAVAL

Publié le 2011-03-04 | Le Nouvelliste

Le Carnaval est une des fêtes païennes européennes qui furent introduites en Amérique avec la conquête espagnole au XVIe siècle. Le Carnaval est caractérisé par une période de réjouissances à travers lesquelles l'ordre social habituel est remplacé par le contraire de celui établi ; la vie normale est temporairement arrêtée au profit d'une licence des moeurs, de la boisson et de la ripaille. Deux théories existent au sujet de l'origine du Carnaval. L'histoire fait référence au « carrus navalis », le chariot naval qui prenait part ordinairement à la fête romaine d'Isis. Isis, déesse du mariage et de la famille, était une des plus importantes divinités de la mythologie de l'ancienne Egypte et fut adoptée par les Grecs et les Romains. Dans les temps reculés, les Anciens considéraient le mois de mars comme le premier mois de l'année, celui du renouveau. D'après une croyance de l'époque, pour toute nouvelle création, le monde devait retourner au chaos initial pour se ressourcer : la confusion, la folie, la disparition des individualités sous les masques et le maquillage ; un pauvre d'esprit était élu roi et ce dernier revêtait des ornements royaux, il y avait aussi l'âne qui portait des vêtements épiscopaux et officiait à l'autel de l'église ; l'âne représentait alors Satan, le contraire de l'ordre officiel. Le Carnaval fut identifié aux fêtes annuelles licencieuses, les Lupercales, célébrées à Rome pendant la dernière quinzaine de février en l'honneur du dieu Lupercus, protecteur des champs et des troupeaux; un rite consacré au début du printemps, le temps de la purification, de la fécondité et de la productivité. L'histoire fait aussi référence au latin « carnelevare » au Xe siècle. « Carnelevare » vient de carne (viande) et levare (laisser). Ainsi, le mot carnaval voudrait dire « quitter la viande » avant le Carême, période de jeûne débutant le Mercredi des Cendres pour se prolonger jusqu'à Pâques, soit 40 jours. La période avant le Carême, du jour des Rois - le 6 janvier - aux trois jours Gras finissant le Mardi, marquerait la période du Carnaval. Pendant la période de Carême, la viande, le gras, n'était pas consommée, et avant cette période, les gens se débarrassaient de tout ce qui avait du gras pour préparer des fritures, beignes, etc. Chez nous en Haïti, cette tradition est représentée par la préparation et la consommation des beignets chauds, qui ont la particularité de ne se vendre qu'exclusivement au cours de la période carnavalesque... Le jeûne pendant le Carême se pratiquait en Europe au VIIe siècle ; le Pape Grégoire le Grand nomma le dimanche précédant le Carême dominica ad carnes levandas, d'où vint carne levamen et finalement carnevale. Au VIIIe siècle, le jeûne gagna toute l'Europe qui au XIIIe connaissait le mot italien « carnavale », d'où le mot actuel « Carnaval ». Au XIVe siècle, l'Europe avait un Carnaval policé dans les villes et un autre axé sur des rituels liés aux saisons dans les campagnes. La date du Mardi Gras est fixée tous les ans par rapport à celle de Pâques, qui elle-même varie en fonction du cycle de la Lune. Le Carnaval se rattache à une autre conception fondamentalement opposée au Carême ; c'est le monde à l'envers : Carnaval contre Carême, gras contre maigre, viande contre poisson, ivresse contre sobriété, licence contre abstinence, masques et maquillages contre identité réelle ; tous les tabous et les interdits sont suspendus et tous les excès permis. Le Mardi Gras était brûlé ou noyé dans la nuit du Mardi, d'où notre tradition en Haïti du « brûler » ou « pran lè sann ». L'ÉVOLUTION DU CARNAVAL Une des fonctions du Carnaval est de favoriser la cohésion et l'homogénéité du corps social. La hiérarchie est renversée, toutes les contraintes qui s'exerçaient dans l'année sont rejetées ; tout rentre dans l'ordre les jours suivants. Sorte de soupape de sécurité, le Carnaval renforce le sentiment d'appartenance à une agglomération, à une nation. Le Carnaval présente aussi une fonction conservatrice, car il transmet de génération en génération un ordre retracé à ses origines, tout en renouvelant les croyances et les mythes. Le présent est de ce fait relié au passé et les membres de la communauté participent à l'Histoire qui les dépasse en tant qu'individus. A l'origine, le Carnaval était en réalité un rituel. Les préceptes du Carnaval débutèrent bien avant l'ère chrétienne. Depuis l'Antiquité, les différents peuples nordiques avaient institué des fêtes pour marquer la fin de l'hiver et le renouveau du soleil, implicitement la reprise de la fertilité de la terre. Les dieux chassaient le froid et favorisaient le retour de la végétation à travers des sacrifices et des fêtes. Ces réjouissances avaient lieu entre le solstice d'hiver et l'équinoxe du printemps pour saluer le réveil de la nature, et « il s'agirait même là de la racine "matérielle et existentielle " de la plupart des mythes, religions et formes de pensée plus ou moins symboliques développées par l'Homme, pour exprimer la lutte de la Lumière contre les Ténèbres ». Le Carnaval représente la survivance d'un amalgame de traditions religieuses de la plus haute Antiquité greffées aux fêtes chrétiennes au Moyen Age et évoluant au fil du temps. En Europe, il est rapporté que déjà en -1000, les tribus nordiques accueillaient le char solaire à travers des processions et des fêtes pour signifier les premiers labours et la fécondité, ils paradaient avec masques et cornes ; les rangs sociaux s'inversaient temporairement. En Grèce, au temps de Périclès, on commémorait au début de février les fêtes annuelles de Dionysos, elles-mêmes issues de traditions plus anciennes. Ce culte de Dionysos s'éparpillera dans tout l'Orient avec les campagnes d'Alexandre et intégrera les diverses traditions locales similaires. En Judée, dans l'ancien calendrier juif, les Saducéens consultaient le ciel au début de février pour intégrer les jours supplémentaires avant de recommencer l'année ; une période dite de purification et d'alliance avec le Temple. Il existe encore la fête de Purim, fête des Sorts et de la Lumière, avec mascarades et déguisements. Chez les Celtes, la première semaine de février était marquée par des fêtes et rituels entre les deux saisons ; il fallait se purifier, chasser les esprits, brûler les sorcières fictives ou brûler des effigies de rois. Les rois abdiquaient le pouvoir pour quelques jours. Un faux roi dirigeait les rites, il y mettait tant de désordre qu'il fallait sa mort pour que tout rentre dans l'ordre. Une tradition celtique voulait qu'au cours de ces fêtes, tuer symboliquement un dieu ou un roi, un fils de roi ou un fils de dieu, permettait la transmission magique de la force et la renaissance de la Lumière. Vers 200-300, les Chrétiens incorporèrent Jésus le messie avec certains dieux grecs et persans tels Dionysos, Orphée, Mithra. Le catholicisme se centralisant à Rome, les rites divergèrent entre l'Orient et l'Occident. L'Eglise d'Orient gardera la fête de la reconnaissance de Jésus comme Dieu. L'Eglise d'Occident récupéra les rites de purification d'origine juive, le culte de la Vierge Marie, l'influence celtique à propos de la fécondité, les anciens cultes romains Lupercales, Saturnales, Bacchanales. Au VIe siècle, un mannequin incarnait le Carnaval, il était accompagné par les habitants en chantant, puis il était brûlé. Les fêtards décidaient de le mettre à mort après une parodie de jugement où tous les maux de l'année écoulée lui étaient publiquement attribués ; son enterrement donnait lieu à un joyeux adieu public. A la tombée de la nuit, on jetait les masques dans les flammes du bûcher du Roi Carnaval. Ces manifestations se retrouvent encore aujourd'hui : la négation du quotidien, le changement de rôle et la destruction du mannequin. A Rome, au VIIe siècle encore, les Lupercales étaient fêtées autour du 15 février. Les célébrants, vêtus de peaux de bouc, couraient à travers la ville en frappant avec des lanières de ces peaux tous ceux qu'ils rencontraient, notamment les femmes. Celles-ci ne cherchaient pas à se soustraire aux coups, parce qu'elles croyaient que cela favorisait la grossesse. Les Lupercales symbolisaient l'intrusion du monde sauvage dans le monde civilisé, celle du désordre dans la vie réglée, en bref, des fêtes de purification sociale et de fécondation, avant la nouvelle année. L'année administrative débutait en février, période où la puissance du roi était mise au défi et contrecarrée. Par ailleurs, on chassait les loups qui rôdaient durant l'hiver ("lupus arcere" deviendra " Lupercales "). Les Saturnales avaient lieu aux alentours du solstice d'hiver, vers le 21 décembre. De joyeux banquets étaient organisés, le maître de maison allait jusqu'à servir ses esclaves à table, un roi de fantaisie était aussi élu. Les Bacchanales étaient en l'honneur de Bacchus. Dès le XIVe siècle, le Carnaval atteignit les villes. « Le plus ancien document semble être le Schwembartbuch qui décrit les costumes de carnaval de Nuremberg de 1429 à 1539. » Malgré les interdictions des Papes à propos de ces fêtes licencieuses, le carnaval se perpétua depuis le Moyen Age jusqu'à nos jours. Au Moyen Age, l'Eglise christianisa les fêtes païennes et les rebaptisa. Par ailleurs, au carnaval de 1393, Charles VI (1316-1378) dénommé le Bien-Aimé ou le Fou, amateur de fêtes, aurait failli périr lors d'un bal masqué, le " bal des ardents " ; déguisé en ours, le feu prit à son accoutrement ; sa cour mit fin à la mode des bals masqués. Au Moyen Age encore, on dansait dans l'église, on chantait la messe à l'envers, les riches se déguisaient en pauvres et les pauvres en riches, les adultes en enfants et vice versa. Sous la Renaissance, les catholiques organisaient des chars décorés et des déguisements. La pratique de bouleversement des rôles et des statuts sociaux s'institutionnalisa davantage ; l'esprit même du Carnaval encourageait le changement de personnalité afin de pousser son contraire à outrance. Vers le XVIe siècle, le masque se propagea en Europe avec l'épanouissement des divertissements sur les places publiques. Plus loin, au Carnaval de Venise au XVIIIe siècle, le bouc émissaire ne fut autre que le grand seigneur, le Doge. Des taureaux et cochons, symboles des taxes, étaient égorgés en sa présence ; on se moquait de lui en le parodiant et on brûlait sa Majesté Carnaval, symbole du pouvoir. De plus en plus, les éléments fondamentaux du carnaval se retrouvèrent partout, incluant défilés avec masques, déguisements et refrains ironiques permettant un défoulement dans un désordre permis sur fond de débridement de la sensualité orale.
A propos de l'histoire d'Haïti, saviez-vous que... Volumes VI & IX, Bèljwèt Publications, P-au-P, 2001 / 2004, pp. 26-27 / 94-97. Jean Ledan fils Auteur

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