Existe-t-il aujourd'hui une gauche haïtienne ?

Cette transition qui n'en finit pas

Publié le 2011-04-07 | Le Nouvelliste

National -

Par Pierre-Raymond DUMAS Pour beaucoup de jeunes, c'est une notion étrange, qui ne se comprend qu'à la lumière d'une mémoire vigilante et qui, avant de désigner, comme maintenant, un idéal de grandeur et de justice, fut dans le passé un concept de combat. Un creuset de luttes, d'espoirs et d'expériences incompressibles. On peut grosso modo caractériser son histoire en trois étapes évolutives distinctes : - Il y a d'abord eu le poète et écrivain Jacques Roumain, avec son texte de référence "L'Analyse schématique 1932-1934", qui se battait au nom du Parti Communiste Haïtien, puis Etienne Charlier, Anthony Lespès, Christian Beaulieu, Max D. Sam, Pierre L. Hudicourt, Max Hudicourt (assassiné en 1947) du groupe La Réaction Démocratique et du fameux journal La Nation du Parti Socialiste Populaire (PSP) et le Parti Populaire de Libération Nationale (PPLN) d'obédience castriste créé en 1954 par d'anciens militants du PSP ci-devant Parti Unifié des Démocrates Haïtiens (1963). - Ensuite vient l'épouvantable période macoute marquée par des luttes armées sanglantes, avec notamment le Parti d'Entente Populaire (PEP) d'orientation moscovite créé en 1959 par Jacques Stephen Alexis (assassiné en avril 1961 peu après son arrestation dans le Nord-Ouest), les Forces Armées Révolutionnaires Haïtiennes de Fred Baptiste, le groupe des Treize de Jeune Haïti en 1964, les événements du PPLN de 1965 à Pétionville, les sursauts en 1968 et 1969 du mouvement de guérilla urbaine. - Enfin, il y a eu l'après-Duvalier, en 1986 avec le retour des exilés politiques, la création de partis de gauche avec Gérard Pierre-Charles (OPL), René Théodore (Parti Communiste Haïtien ci-devant MRN), Victor Benoit du KONAKOM et Serges Gilles du PANPRA qui se sont regroupés sous la bannière de la Fusion des Socio-démocrates. Plongée dans un tumultueux parcours parsemé de cadavres, d'échecs à répétition, de déchirements intérieurs, de reniements spectaculaires et de métamorphoses monstrueuses, la gauche haïtienne n'a aujourd'hui aucune identité ni influence majeure. Le nier n'est qu'hypocrisie. Pétrie de bonnes intentions, elle est écartelée entre son passé douloureux (la lutte anti-duvaliériste) et son alliance contre-productive avec l'anarcho-populisme ou le populisme nihiliste. La vanité désolante du débat politique sur la gauche à l'haïtienne est la conséquence de ce brouillage fracassant des repères et des alliances contre-nature. L'échafaudage des distinctions entre la droite et la gauche, entre le libéralisme et l'étatisme, entre le populisme et le réformisme s'en trouve chamboulé et ce qu'on pourrait appeler l'identification idéologique est comme effacé du paysage. Cet amalgame, à bien y réfléchir, n'est peut-être pas si surprenant... Mais quelle que soit la nature du jugement final, l'ambition est toujours de se hisser au niveau d'un engagement citoyen où il n'est plus question de lutte armée, plutôt d'un combat démocratique et idéologique touchant le progrès collectif. A quoi donc la gauche peut-elle encore accrocher son identité comme moteur du changement social ? Il faut refuser aujourd'hui deux réductions inappropriées. Avec la première, on critique toute idéologie de gauche parce que, générationnellement, elle n'arrive pas à se renouveler. Au moyen de la seconde, on laisse la place libre à la droite affairiste et mafieuse qui est en train d'asphyxier notre pays. Méfions-nous à cet égard de l'illusion rétrospective et penchons-nous sur ce prodigieux héritage théorique et patriotique. Dans le cadre d'une alternance politique fondée sur la suprématie des débats d'idées, les thèmes de société, propres à la gauche, devraient s'imposer avec force en Haïti où les inégalités et les archaïsmes sont intolérables. Victimes expiatoires du macoutisme, pionniers, jeunes idéalistes, étudiants endoctrinés, les symboles de la gauche socialiste, libérale et communiste haïtienne en font foi. Exemple inoubliable, parmi tant d'autres, celui de Max Hudicourt, esprit intègre et valeureux, qui eut la vision des conditions politiques et morales à remplir par Haïti pour avoir la capacité de se régénérer. Peut-on refonder la gauche sur des bases nouvelles ? Il est possible de fonder une alliance avec la grande masse des déshérités, les forces progressistes du secteur d'affaires et la classe moyenne sur la croyance au progrès à laquelle tous les hommes et femmes de gauche sont attachés. Comme le populisme, malheureusement, la social-démocratie - si elle est incarnée par des camarades et des idées en phase avec la réalité d'aujourd'hui - a beaucoup d'avenir en Haïti. Prenant acte de la mondialisation et de ses excès en s'employant à restaurer une pratique militante fondée sur la realpolitik et la gestion pragmatique, elle est la seule à pouvoir nous guérir de ce « chancre », selon Jacques Julliard, qu'est le populisme (de droite ou de gauche).

Pierre-Raymond DUMAS Auteur

Réagir à cet article

Nous avons remarqué que vous utilisez un bloqueur de publicité.

Notre contenu vous est présenté gratuitement à cause de nos annonceurs. Pour continuer à profiter de notre contenu, désactivez votre bloqueur de publicité.

C'est éteint maintenant Comment désactiver mon bloqueur de publicité?

How to disable your ad blocker for our site:

Adblock / Adblock Plus
  • Click on the AdBlock / AdBlock Plus icon on the top right of your browser.
  • Click “Don’t run on pages on this domain.” OR “Enabled on this site.”
  • Close this help box and click "It's off now".
Firefox Tracking Prevention
  • If you are Private Browsing in Firefox, "Tracking Protection" may casue the adblock notice to show. It can be temporarily disabled by clicking the "shield" icon in the address bar.
  • Close this help box and click "It's off now".
Ghostery
  • Click the Ghostery icon on your browser.
  • In Ghostery versions < 6.0 click “Whitelist site.” in version 6.0 click “Trust site.”
  • Close this help box and click "It's off now".
uBlock / uBlock Origin
  • Click the uBlock / uBlock Origin icon on your browser.
  • Click the “power” button in the menu that appears to whitelist the current website
  • Close this help box and click "It's off now".