Richard Brisson: le poète martyr

(1951-1982)

Publié le 2010-07-16 | Le Nouvelliste

A la mémoire de Joël Elie, oh oui ! «Elle est retrouvée./ Quoi ? L'Eternité./ C'est la mer allée/ Avec le soleil.» (Rimbaud) Quand on est jeune et louangé, il ne reste qu'un recours, c'est de croire à son étoile. Et Richard Brisson, cheveux d'artiste et regard enjoué, semble s'être réveillé tous les jours en voulant y croire et en se prouvant qu'il avait raison de le faire. Il y avait, dès son plus jeune âge, du minotaure en lui. Courtois et prévenant, il était aussi imprévisible, mais sans violence ni aigreur. Les sautes d'humeur lui étaient nécessaires. Au sommet de l'Haïti duvaliériste des années 60-70, et au coeur des relations mondaines et des arts, les Brisson n'étaient-ils pas, malgré les drames de l'existence, les hôtes infatigables d'un temps d'excitation et de défi qui paraissait appelé à se perdre au-delà du grand séisme tant attendu ? Avec ses parents et proches, Richard Brisson perçut ainsi les premières lumières et les douleurs étincelantes du monde, à travers celles d'une peur permanente, où les bruits du dehors, les perspectives à perte de vue des jours et des êtres chers perdus, la musique adorable des bals et des fêtes de famille se confondaient avec le scintillement des injustices sociales et les égarements d'une société à l'amertume profond. Et ainsi confondait-il longtemps son innocence avec le malheur du peuple haïtien, ses idées avec les préoccupations collectives de changement et le plaisir de découvrir les joies de la vie avec le trouble mystérieux qu'éprouve l'adolescent demeuré enfant. Aimable, enflammé dans ses sentiments, fier de la valeur de ses passions, il était complètement tordu, anti-conformiste, remuant. Né à Port-au-Prince le 2 mars 1951, il ne finissait jamais ses phrases. Mais il avait une telle verve ! Il était si brillant ! Si sincère ! Cousin de Gérald Brisson, militant de gauche, membre du P.U.C.H, mort en même temps que d'autres camarades dans un accrochage avec les forces des casernes Dessalines à la ruelle Nazon le 2 juin 1969, il voulait exister quand traditions et préjugés le ramenaient à son expérience de l'être morcelé, de la culture populaire opprimée. A sa façon, il a donc assumé, il a esquivé, louvoyé, il s'est essayé à d'autres normes, avant de se concilier avec cette partie irrépressible, incompréhensible de lui-même. Déjà Plutarque, le prince des biographies, remarquait que souvent les actions insignifiantes, une anecdote, une plaisanterie révèle le caractère d'un homme beaucoup mieux que les grands exploits ou les batailles. Dans ce pays peuplé de gens irascibles, Richard Brisson était drôle, pathétique, chaleureux, son rire en cascade éclatait par moments : sa voix, si pure, séduisait et rassurait sur les ondes de Radio Haïti Inter. En privé. En public. Partout. Cinéphile, mélomane, bibliophile, il avait un visage d'ange ou, mieux, d'éternel adolescent, des bras et des jambes proportionnels, des doigts courts et un regard direct. Mais, par contraste avec cet aspect acharné, méthodique, il ressemblait aussi à un grand timide, il était en plus une sorte de lutin, un diseur de bonnes aventures, avec ses blagues sournoises, la gaieté de ses fossettes, la gouaille de son propos, la folle variété de ses émissions radiophoniques, les mille petites lumières et souffrances qui traversaient en force ses poèmes et la fulgurance de son talent d'acteur. Je crois que c'est le «Journal d'un fou» de Nicolas Gogol que Richard Brisson adapta avec brio qui - je ne sais plus par quels méandres, ou au contraire, par quelles coïncidences - m'avait amené à lui. Cette pièce géniale, rappelons-le, résume à elle seule, l'apport du XIXe siècle à l'histoire du théâtre. Et dès cette époque, comme si c'était nécessaire à l'approfondissement de notre amitié, j'ai tenté d'«interroger» son visage resplendissant. Exercice où, dès qu'on parle de l'autre on parle de soi et où, pour se pencher sur le passé, il faut en supprimer les pires moments et imaginer une autre vie. La mémoire est la seule faculté non facultative et la seule imprescriptible. C'est aussi la seule faculté dont l'existence est la langue. Matamore agité, à bien des égards, il l'a été en particulier à l'égard des esprits cultivés. Sous son allure bon enfant, il était obsédé par la perfection, la rigueur. Fin causeur, il refusait le réductionnisme thématique, le maniérisme sartrien, le snobisme post-moderne, le sectarisme, les chapelles, les courants, et leurs aveuglements, et leurs clichés. Comme dans chacune de ses prestations publiques, il avait un charme fou. Pour lui, le vrai talent, le vrai don que l'on puisse faire au public, c'est celui de la franchise, de la communication sans contraintes ni limitations. Tout le charme de celui qu'on écoutait affectueusement reposait là. Dans une permanente quête d'absolu, il aimait discuter, partager ses idées écouter les autres. Conscient ou pas vraiment de la fragilité des choses, il aimait la vie, il ne cessait de le prouver. Comme si son admiration, sa générosité, son respect, son désir, sa soif de l'autre ne faisaient qu'unisson avec ses mêmes pulsions à l'égard de la vie. «Ce n'est pas tout de vivre, se plaisait-il à dire, c'est de le faire en toute convivialité.» Et cela se lisait sur son beau visage. «Observateur fin, jusqu'à la minutie, habile à surprendre le ridicule, hardi à l'exposer, mais enclin à l'outrer jusqu'à la bouffonnerie, M. Gogol est avant tout un satirique plein de verve.» Que de fois Richard Brisson a-t-il réfléchi à ce jugement de Prosper Mérimée sur l'auteur du «Journal d'un fou» dont il fit une des plus belles réussites de l'histoire du théâtre en Haïti ! Et comme il éclaire le mouvement de toute sa vie ! Cette disponibilité absolue, imperturbable, explique la prédilection de Richard Brisson pour la radio depuis novembre 1971, le théâtre avec François Latour (création en 1972 de Théâtre National d'Haïti) et la poésie. Au tout début, il fait des gammes poétiques en virtuose. Mais les ultimes années nous réservent une surprise : la succession des initiatives radiophoniques, disons culturelles et théâtrales, de plus en plus accélérée révélait un Richard Brisson non plus maitre de son emploi du temps, mais luttant âprement contre le temps. Prémonition ? Conséquence logique d'une vie bouillonnante ? Si l'on ajoute de mémoire «L'Exception et la Règle de Berthol Brecht», «Les Bonnes» de Jean Genet «M. de Vastey» où il jouait successivement les rôles de marchand, de Solange et de l'archevêque du Cap, les spectacles de variétés tels «Show Pourri 76» et «Musicorama 78», sans oublier ses nombreuses émissions d'animation culturelle à Radio Haïti Inter, constituaient des repères fondamentaux à la compréhension, le dynamisme de cet artiste séduisant. Sa science de la communication, son goût du spectacle, son instinct, qui lui faisait renifler le don et le talent chez un inconnu ou chez un jeune artiste avec la même infaillibilité qu'il découvrait chez un ainé la fausse renommée que personne n'avait osé dénoncer, lui avaient rapidement fait adopter et inventer une méthode d'appréciation et de vulgarisation très personnelle. C'était bien simple : tout talent nouveau et toute réputation surfaite qui était authentique, ou qui passait par là, il se l'attachait. Besoin subit de communiquer, le petit univers de la culture et bientôt le Tout-Port-au-Prince se pressaient chez lui ou autour. Et sa réputation, en même temps que son succès médiatique, grimpait. Sans attendrissement béat ni sarcasmes intempestifs, Richard Brisson, dans ses émissions, dans ses entrevues, allait beaucoup plus loin, au bout de toutes les passions et de toutes les attentes musicales, picturales, théâtrales, littéraires. Bref, on le retrouvait désintéressé et plein d'énergie, et c'était une autre des différences entre lui et ceux qui le suivirent, sans parvenir à lui succéder. «A tout prix, il faut libérer ce peuple déchiré et rongé par de trop longues souffrances», me répétait-il sans cesse. Et à cet effort terrible pour arrêter la vitesse de l'instant la poésie semble mieux convenir que les lenteurs appliquées du théâtre. Là où animation radiophonique et théâtre effacent, à mesure qu'il progresse, les étapes précédentes, la poésie les préserve : n'importe quel moment du parcours peut servir de nouveau départ, être exposé à une lumière différente. La poésie, la poésie russe surtout, fut pour lui une source intarissable. Bonheur instantané! Les thèmes obsessionnels de Richard Brisson sont faits, au temps de Poémons (1973) et de Phrases (1975), pour signifier le cauchemar de l'histoire. Poète-Journaliste, journaliste-comédien, il tient là les carnets imagés de son intimité. A ses côtés, toutes les préoccupations de sa génération défilent sous le regard oblique de son objectif voyeur. Habiles, subtils, poignants, les mots suggèrent plus qu'ils ne nomment. La tendresse en guenille, les lamentations d'un amoureux mal compris, la peur traduisent les problèmes, le calvaire d'une Haïti qui va basculer dans l'horreur et le délire transitoire, à travers un discours aigu, ferme, foisonnant, dont les rets blessants s'accrochent également aux regards, Courage, sublimation, amour, révolte contre le conformisme et l'injustice, presque tout est déjà là dans ces recueils de poèmes rédigés précocement. Le désir sexuel y joue le plus souvent le rôle moteur. A quelques exceptions près, la plupart de ces poèmes sont d'un noir pessimisme. C'est le Port-au-Prince des années 70, suintant et fatidique, désespérant et obséquieux. Rimbaud en jean, James Dean grisé par le micro, Richard Brisson dans son goût farouche de la liberté et par son sens assez contagieux de la générosité avait l'angoisse de l'éparpillement ; il voyait surgir dans les rues et les bidonvilles, les forces et les émotions d'un monde à venir. Rien de sirupeux, on le constate. La dénonciation de la situation générale du pays déborde d'un souffle très diabolo - menthe qui, sans atteindre la virulence de FranKetienne , l'élégance envoûtante d'Anthony Phelps ou les prouesses de René Philoctète, les évoquent avec ironie. Plus encore que dans les mots, de précieuses indications apparaissent dans le blanc entre les mots, dans la tension d'un mot à l'autre, dans les inflexions de voix, s'expriment dans le choix d'un vocabulaire météorologique. Il y avait déjà ceux qui écrivaient comme ils rêvaient. Voici celui qui écrivait comme il croyait, qui faisait du théâtre et de la radio avec jubilation. Attention ! Pas d'une écriture hachée, si courante de nos jours, mais avec un art subtil, cette adéquation du goût et du regard qu'on appelle la poésie "qu'on ne peut jamais enterrer vive", comme écrivait Nadejda l'épouse du grand poète Ossip Mandelstam mort en déportation en sibérie en 1938. Il y avait quelque chose en lui qui rappelait obstinément la jeunesse : ce mouvement de tête fougueux, cette foi en l'homme, capable de changer le monde. Cette vitalité trépidante, généreuse ... 1982 : quelle année tragique pour l'histoire d'un jeune prodigue ! Exilé aux Etats-Unis après la fameuse rafle du 28 novembre 1980, Richard Brisson retourna au pays en janvier 1982 lors du débarquement armé dirigé par Bernard Sansaricq à l'île de La Tortue pour renverser le régime de Jean-Claude Duvalier et fut capturé, torturé, assasiné, porté disparu. Victime expiatoire, il avait 31 ans quand les troupes militaro-macoutes ont fait de lui un martyr de la liberté, l'un des véritables géniteurs de ce grand espace d'oxygène post-1986. Et ce texte effusif - qui ne prétend ni témoigner, ni mobiliser, ni se jucher sur un piédestal politico-idéologique - n'est que la chronique de cette improbable survie dans notre - ma ! - mémoire, dans notre vie de peuple vouée à l'iniquité et à la mort. La douloureuse radicalité du «mythe» Richard Brisson repousse le piège de l'image sacralisée, figée, meurtrie. Quelque chose nous dit, en effet, que Richard Brisson, notre ami, notre Richard anticonformiste et libertaire jusqu'au dernier souffle, n'en a pas terminé de nous (me) sourire. Un très beau livre, injustement oublié de Jules Romain que Richard Brisson m'avait «passé», «Mort de quelqu'un» paru en 1911, proposait cette idée (qualifiée, à l'époque, d'unanimiste): un mort ne meurt vraiment que lorsque personne ne pense plus à lui. Septembre 1993, Frères
Pierre-Raymond Dumas Auteur

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