MARTINIQUE-DECES

Aimé Césaire, poète, homme debout, nègre inconsolé

Publié le 2008-04-29 | Le Nouvelliste

Un homme nous a quittés en ce matin du 17 avril 2008. La beauté est esseulée, la dignité en deuil. Mais nous ne sommes pas tout à fait orphelins. Si le poète nous laisse une moisson de mots, l\'intellectuel et le pamphlétaire l\'acuité d\'une vision, celui qui fut d\'abord député puis maire de Fort de France nous a appris que la politique pouvait ne pas être cet exercice intrinsèquement impur. Il faut prêter l\'oreille, le coeur et l\'esprit à cet \"Appel au magicien\" lancé en Haiti en mai 1944. L\'essence de sa poésie, de sa pensée, de son engagement politique et humain s\'y trouve inscrite: «Les vraies civilisations sont des saisissements poétiques : saisissement des étoiles, du soleil, de la plante, de l\'animal, saisissement du globe rond, de la pluie, de la lumière, des nombres, saisissement de la vie, saisissement de la mort La vraie manifestation de la civilisation est le mythe. Dans l\'état actuel des choses, le seul refuge avoué de l\'esprit mythique est la poésie. Et la poésie est insurrection contre la société parce que dévotion au mythe déserté ou éloigné ou oblitéré...Seul l\'esprit poétique corrode et bâtit, retranche et vivifie.» Cahier d\'un retour au pays natal, Soleil cou coupé, Cadastres, Ferrements, Moi laminaire. Toute sa poésie fut une entreprise de refondation de la langue française en vue, précisément, de la reconquête de cet être oublié des civilisations modernes. Paroles marines. Génésiques. \"Hoquets essentiels\". Mots d\'incandescence. Paroles aériennes et profondément terriennes. Paroles de solidarité et de fraternité aussi. Parce que la colère de Césaire est montée de la terre comme une lave pour porter la voix de tous ceux qui sont marginalisés, insultés, oppressés. Dans \"Le cahier d\'un retour au pays natal\", oeuvre juvénile et rebelle, il a poussé à la face du monde et tout en poésie son grand cri nègre pour dire son humanité sans jamais refuser à l\'autre, oppresseur et raciste, la sienne. Puis \"Le discours sur le colonialisme\" marquera un moment fondamental dans la réflexion sur l\'histoire de l\'émancipation des peuples opprimés. Le militant Césaire sut aussi se montrer ô combien libre quand, en 1956, il écrit à Maurice Thorez qu\'il ne renie ni le marxisme ni le communisme, mais qu\'il entend continuer la lutte politique sur le front plus spécifique de la libération de l\'homme noir: «Aucune pensée ne vaut que repensée par nous et pour nous. Et c \'est ici une véritable révolution copernicienne qu\'il faut imposer, tant est enracinée en Europe, et dans tous les partis et dans tous les domaines, de l\'extrême droite à l\'extrême gauche, l\'habitude de faire pour nous, de disposer pour nous, l\'habitude de penser pour nous, bref l\'habitude de nous contester le droit à l\'initiative qui est, en définitive, le droit à la personnalité». Sa colère savait aussi se faire semence dans l\'action politique. L\'homme politique Césaire a su prendre part au combat toujours douteux, toujours entaché de la politique, consentant aux compromis de ce mal nécessaire, sans éclaboussures, sans jamais se souiller. Il a oscillé entre l\'absolu de la création littéraire et de la pensée intellectuelle et le relatif de l\'activité politique, la première tenant peut-être l\'autre en toute verticalité sur une fine crête. Ses adversaires politiques reconnaissent en lui cet homme qui jamais n\'a franchi les limites de la correction, du respect des autres même quand ses prises de parole avaient la force de la houle. Rares sont ceux et celles qui sortent aussi indemmes d\'une traversée en terre politique, si courte fut-elle. La sienne a duré cinquante six ans durant lesquels il a su changer les conditions de vie des siens et, mieux, a fait de la population martiniquaise un peuple. Haiti occupe une place particulière dans son oeuvre. Haiti comme une référence, comme un miroir. Haiti comme microcosme du monde. Haiti comme une souffrance et une inquiétude aussi. Déjà dans \"Le Cahier d\'un retour au pays natal\", il évoque Haiti où « la négritude se mit debout pour la première fois et dit qu\'elle croyait en son humanité », donnant ainsi au concept toute sa dimension référentielle. La biographie consacrée à Toussaint Louverture est une tentative pour comprendre la trajectoire exceptionnelle d\'un homme politique qui a posé les jalons pour toutes les luttes de libération des Temps Modernes mais dont le tort est d\'avoir eu raison trop tôt. Dans \"La tragédie du Roi Christophe\" Haiti c\'est aussi l\'Afrique en lui, une Afrique qui ne l\'a jamais quitté. «Pauvre Afrique, je veux dire pauvre Haiti. C\'est la même chose d\'ailleurs. La-bàs la tribu, les langues, les fleuves, les castes, la forêt, le village contre village, hameau contre hameau. Ici, nègres, mûlatres, griffes, marabouts, que sais-je, le clan, la caste, la couleur, méfiance et concurrence, combats de coqs, de chiens pour l\'os, combats de poux!» S\'il essaie d\'habiter le rêve de Christophe, c\'est pour mieux comprendre tout ce qu\'il y a à la fois de grandiose et de retournement presque pervers dans cette grandeur même: «Je demande trop aux hommes, mais pas assez aux nègres. Il en est qui ont plus de devoirs que d\'autres. Là est l\'inégalité. Une inégalité de sommations.» Mais comment ne pas parler de l\'homme qui s\'en est allé sur la pointe des pieds. Discret, faisant fi de toute publicité tapageuse parce que « la vie n\'est pas un spectacle», écrit-il. Homme à la parole théâtrale, mais n\'ayant point besoin de mise en scène de sa personne, Césaire s\'est contenté d\'être et d\'être magnifiquement. Se pliant volontiers comme il les « appelait aux gesticulations sociales » qu\'exigeait sa fonction, mais leur préférant les rencontres quotidiennes avec les gens ordinaires, humbles et anonymes de sa commune. A ceux qui s\'étonnaient avec raison qu\'il n\'ait pas reçu le Prix Nobel, il répondait par un sourire enjoué et un rapide geste de la main. Il y a aujourd\'hui de par le monde disette d\'une telle tenue intérieure. Quand les fils de la Créolité ont cru nécessaire de tuer le Père pour exister (Oedipe oblige), il a reçu les coups et les blessures de ce parricide râté avec le silence et la mansuétude d\'un père qui sait. Il a resurgi après l\'orage, cicatrices au coeur certainement, mais sans rancune, sans amertume et plus souverain, plus serein que jamais. Un homme nous a quittés en ce matin du 17 avril 2008. La beauté est esseulée, la dignité en deuil. Mais nous, Caribéens, nous citoyens de n\'importe quel coin de ce monde, nous ne sommes pas tout à fait orphelins...
Yanick J.P. LAHENS 18 avril 2008 Auteur

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