Jacques Brel, l'homme

Voir Le Nouvelliste No 37487 Lundi 16 et mardi 17 octobre 2006: "Grand Jacques, 28 ans déjà!", Page 32, 39 et 40.

Publié le 2012-01-08 | Le Nouvelliste

C'est un monsieur cultivé, il a beau avouer avoir doublé tout, avoir été d'une nullité fantastique qu'on ne peut pas s'empêcher de reconnaître qu'il était un fort en thème du genre capé, doué, génial. D'une intelligence au-dessus du commun. On n'a qu'à entendre ses chansons, qu'à parcourir ses textes, qu'à se pénétrer de la substance des rares interviews accordées par lui pour admettre qu'on est en présence d'un homme doué. Ses qualités d'intelligence sont remarquables, sa facilité de compréhension des choses humaines et de son environnement est étonnante, son approche humaine ne passe pas inaperçue. En plus, il n'affiche pas de morgue, chez lui aucune trace d'arrogance, plutôt perce son humilité. A propos, l'humilité est le signe distinctif de l'homme cultivé. Pourtant, dans ses réponses, il donne l'impression d'être habité par le doute. Raison: parce qu'il essaie de comprendre. D'emblée il ne pérore pas qu'il à l'explication à tout. Il préfère dire: « Je vais voir ». En fait, son approche tient de l'exploration. N'ayant pas la certitude, il reste ouvert, réceptif. Toutes antennes dressées. C'est en cela que l'exemple, son exemple peut servir, dicter nos conduites, changer nos modes de vie. N'en doutons pas, c'est dans la pensée que tout se joue, et par la pensée que tout se dénoue. On est souvent frappé par la myopie des gens qui nous entourent ou que nous côtoyons. Néanmoins, il est utile de dessiller les yeux sur les réalités humaines et de faire jouer nos facultés de compréhension et de discernement. C'est à cette tâche que se livre Brel. Sans l'avoir voulu, il devient un guide, un modèle. Si l'on excepte les excès de l'homme: le tabagisme. Quant à l'alcool, je ne jure de rien. Peu sûr qu'il s'était laissé attraper à ce vice... mineur. La preuve: la description saisissante d'une beuverie chronique: ... Qui se saoulent toutes les nuits avec du mauvais vin. Et qu'on retrouve au matin raide comme une saillie blanc comme un cierge de Pâques. Et il y a l'autre qui balbutie, qui a l'oeil qui divague... Faut pas jouer les riches quand on n'a pas le sou... (Ces gens-là) L'époux en question ne portait pas sa belle-famille dans son coeur. Autant penser qu'il abîmait ceux qui constituaient des obstacles, contrariaient son bonheur avec Frida. Il est vrai que la cigarette comme le verre est une habitude acquise avec la croissance, puis avec la maturité. Pour bien montrer que l'on a grandi et que l'on est devenu un homme, on allume le bâtonnet blanc sur lequel on tire une bouffée. Avec le temps, on trempera les lèvres dans un truc fort pour l'avaler sec aussitôt que l'on montera en grade. C'est ainsi que l'alcool étend son emprise et que s'installe la dépendance. Or, ce qu'il y a de dérangeant avec la morale, c'est qu'il s'agit toujours de la morale des autres, dirait Léo Ferré. Et la morale des autres, comment la contourner? Difficile. Alors, Jacques Brel n'a pas manqué d'écorcher les habitués de la bouteille ( « L'ivrogne »). Encore que c'est pour noyer son chagrin. Ecouter le refrain de « L'ivrogne » (avec « je vais » qui ferrait tiquer un puriste): Ami, remplis mon verre Encore un et je vas Encore un et je vais Non je ne pleure pas Je chante et je suis gai Mais j'ai mal d'être moi Ami, remplis mon verre Ami, remplis mon verre. Le décor est planté: le barman est devenu un ami. L'insistante sollicitation ne doit pas faire illusion. Le buveur humide va en redemander. Et l'ami est là pour, par son refus poli mais ferme, l'aider à rentrer à la maison. En cela, le parolier - chanteur- compositeur fait travailler l'imagination du lecteur et de l'auditeur. Oui, l'acool déclenche une sensation euphorique. En même temps, le buveur a mal dans sa peau. Comme à son habitude, Brel compose et restitue des situations familières. Au passage, apparaît sa préférence marquée pour l'amitié, d'autres diraient: pour l'amour. Mais c'est tout comme. En finale, le refrain avec une variante: Ami, remplis mon verre Encore un et je vas Encore un et je vais Non je ne pleure pas Je chante et je suis gai Tout s'arrange déjà Ami, remplis mon verre. « Tout s'arrange déjà ». Comment vraiment apprécier? En tout cas, le souhait est exprimé. Vous le voyez, suivre l'homme, pénétrer dans son univers, c'est découvrir, mieux: le découvrir. Sans être moralisateur, ce n'est pas un donneur de leçons. On reste libre de le suivre ou de ne pas le suivre. Seule l'indifférence n'est pas permise. D'ailleurs comment résister à l'invitation de découvrir et redécouvrir le grand homme à travers une production foisonnante en paroles, paroles chantonnées. Comme je l'ai déjà mentionné, il n'avait pas reçu une formation classique; en fait, un autodidacte, s'étant formé lui-même. Pourtant d'une intelligence prodigieuse. Il avait une manière, une habileté pour comprendre les choses autour de lui. C'était un poète, surtout un philosophe. Altruiste, il partageait un tas de choses, mais c'était assez subtil. Puisqu'il ne se découvrait pas du premier coup, on finissait par lire dans sa pensée mais en usant de patience. L'homme avait ses coins secrets, c'était un grand timide, la raison: sa grande culture. Misogyne, il avait une peur bleue non pas de la femme, mais plutôt de la façon dont il fallait vivre avec la femme au quotidien. Il avouait que dès qu'un homme se met à parler des femmes, il ne dit que des conneries. Il était partisan qu'on aille à la découverte. « Il faut aller voir », disait-il. « Il y a deux façons: c'est de dire qu'on ne sait pas et d'aller voir. » Voir, à ses yeux, c'est explorer. C'est surtout être honnête. De son pays, la Belgique, il disait que c'est artificiel. Qu'il faut s'en référer. Et le Belge ne peut pas s'en référer: « (...) on est un peu cul-de-jatte sur l e plan de la mémoire. » Vous relevez tout de suite le paradoxe chez l'homme. Jacques Chancel: Vous pensez que tout part du coeur et tout doit aller au coeur, c'est le problème de la générosité. Jacques Brel: Je crois que ce n'est qu'à partir de cette base-là que l'on peut devenir intelligent. On ne peut être intelligent qu'au-dessus du coeur, (...) on ne peut pas gommer le coeur pour remplacer le coeur. L'intelligence est une chose extrêmement fugace qui nous fait prendre des décisions très importantes mais qui meurent dans la seconde où elles ont été décidées (...). Et c'est au coeur à faire le boulot (...). On décide d'aimer quelqu'un et pour l'aimer, c'est plus la tête, c'est le coeur (...). Jacques Chancel: Vous avez 45 ans et vous allez tout le temps à la rencontre de l'enfance, c'est peut-être parce que vous n'avez pas été un enfant mais je n'arrive pas à savoir ce qu'est un adulte (...). S'il me fallait être un adulte, il me faudrait jouer... L'entretien se déroula ne mai 1973 en marge du Festival de Cannes. Puis les deux locuteurs évoquent l'inquiétude du poète. Remarquez qu'il a des vérités telles des drapeaux claquant au vent. Une perception de la vie à partager. - Vous auriez pu n'être que poète? poursuit l'animateur de "Radioscopie" (France Inter) sans réaliser que c'eût été une catastrophe. De fortes paroles qui n'auraient jamais été chantées. Devant le scepticisme du chanteur, Chancel insiste: - « Avec des cathédrales comme mâts de cocagne. Et de noirs clochers pour décrocher les nuages (...)», ça c'est un poème? (in "Le plat pays") Si, mais pas en l'écrivant. Vous connaissez déjà sa réponse à la question : - Que vous manque-t-il pour être poète ? - Y croire. Ecouter parler Brel est un exercice remarquablement enrichissant. Il a le don de surprendre ; dans la création la surprise est un merveilleux atout. Le créateur, le penseur incapable de surprendre ou qui ne surprend plus passe à côté dans sa fonction de messager. Mais c'est une autre histoire. Sur son refus d'assumer la qualité de poète, c'était de la fausse modestie. On n'a qu'à lire le chapitre : « Brel et la versification française » en annexe dans la biographie à lui consacrée par Olivier Todd sous le titre : « Jacques Brel, une ... » pour se convaincre que Brel avait parfaite conscience qu'il faisait oeuvre de poète. En fait, c'est un poète atypique, qui fait des choses que les autres ne font pas. Une phrase résume la situation : « Dans la chanson, et surtout chez Brel, parce qu'elle est d'abord interprétation, les règles de la versification classique sont contournées, cassées, violées. » Tout est dit. Par excès de modestie, Brel continua à se défendre : - Vous savez, quand on écrit, on ne sait rien pendant, on sait tout après. Leçon: sur le moment, on n'est sûr de rien. La certitude vient plus tard. Et si tout n'était que différé ? Sauf le présent.
Jean-Claude Boyer Auteur

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