Histoire

Un yankee devenu dieu sacré du vaudou

Publié le 2007-01-23 | Le Nouvelliste

Culture -

Par Rassoul Labuchin Il voulait fuir les houillères de Pensylvanie pour aller « vers un monde plein d\'ardeur et d\'amour de la vie ». Il entre dans le corps des fusiliers marins et s\'est finalement retrouvé dans la 22e compagnie en partance pour Haïti. C\'est au cours de bien de trajets, avant d\'y arriver, qu\'il commença à sentir ce qui l\'attendait. Des anciens militaires, des durs à cuire, racontaient aux jeunes recrues qu\'ils traitent de « pied » comme pour les rabaisser, leurs exploits dans les batailles sanglantes et dans les aventures avec les femmes. Avant de laisser les Etats-Unis, les recrues devaient s\'adonner à de durs exercices physiques pour fortifier leur corps et participer à d\'interminables réunions religieuses pour raffermir leur âme. La fréquentation des prédicateurs évangéliques, ces fonctionnaires de Dieu, éclairait sa lanterne et lui fit constater « que ceux qui parlaient le moins d\'Eglise étaient ceux qui faisaient le plus de bien autour d\'eux ». Les Blancs débarquent Les embarquements sur le Connecticut et le Tennesse pour Haïti ne s\'effectuèrent pas en même temps. Le Connecticut partit en juillet et le Tennesse en août de l\'année 1915, six à sept mois après la naissance de ma mère, décédée en 2004, à l\'âge de 89 ans. C\'est à la capitale qu\'il apprit des intellectuels français résidents au pays que l\'état d\'anarchie qui régnait à Port-au-Prince était dû à l\'assassinat du dictateur Vilbrun Guillaume Sam. Ce président déchu a été extirpé par les élites haïtiennes du consulat français où il s\'était réfugié pour être, par la suite, au Champ de Mars, mis en miettes par une foule en furie armée de machettes. Depuis cet événement aucune demande d\'asile politique n\'avait été accordée à aucun citoyen haïtien, sauf à ma femme et à mes deux enfants au tout début des années 1980 alors que j\'étais incarcéré aux Casernes Desssalines. Ce fut sous la présidence de François Mitterand que, grâce à lui et à son épouse, j\'ai été libéré. Méritent également ma reconnaissance René Théodore et Max Bourjolly (dirigeants du PUCH); Gérard Pierre Charles et Suzy Castor; Guy Pierre et Sabine Manigat; Michel Hector et son épouse; Max Chancy et son épouse Adeline; Camille Chalmers et Maggy Maturin; Ralph Boncy, Arnold Antonin; Roger Gaillard et son épouse Heidi; plus spécialement Jean Dominique et son épouse Michèle Montas à qui j\'adresse mes sincères félicitations pour sa promotion à l\'UNESCO. Comment ne pas révéler les chaleureux dévouements de vaillants citoyens français tels que Henri Micciollo, Jacques Barros (directeur de l\'Institut français d\'Haïti) et Maurice Failvie (réalisateur des Gouverneurs de la rosée). Sophie Marceau, la jeune actrice de la boom, adressait une lettre à Jean-Claude Duvalier pour réclamer ma libération avec toute la candeur de ses treize ans, je la remercie encore. Dans ce contexte-là, je ne saurais ne pas témoigner toute ma gratitude envers la Hollande, un petit territoire, une grande terre d\'asile, le pays d\'Erasme et de la fameuse romancière Hella S. Haasse, de mes amis Rolf Orthel, Ton De Witt, Sjef Thenis, sans oublier Gerrit Desloovere sans lequel mon film \"Anita\" n\'aurait pas vu le jour. A nos moutons « Nous mouillons au large de Bizoton près de l\'arsenal du port, relate le jeune fusilier marin. Aucun signe de bienvenue ne nous vint de la côte. Seuls le bateau de guerre Washington et le croiseur français Condé se balançaient doucement près de nous ». Dans un premier temps, il était plutôt rêveur : au temps où il n\'avait pas encore laissé la Pensylvanie. En ce temps-là, son unique but consistait à découvrir Haïti, sans savoir à quel endroit précis du globe se situait ce pays. Peut-être parmi les îles Samoa ? Il était tout de même convaincu de la composition ethnique du peuple qui l\'habite. Des « Niggers », des « Nègres » comme il y en avait dans le sud des Etats-Unis et dans plusieurs autres régions et qu\'on haïssait. Il tardait à en comprendre la raison que la raison ne connaît point. Les montagnes gigantesques, dressées comme des silhouettes d\'ombre, le fascinaient jusqu\'à l\'émouvoir profondément. L\'île de la Gonâve, telle une proie dans la gueule ouverte d\'un crocodile, attirait intensément et mystérieusement son attention. Cette immense île, comparable à la Martinique ou à la Guadeloupe, doit posséder d\'énormes ressources, mais inexploitées. Des surprises, certes, l\'attendaient dont il ne reviendra certainement pas. Dès qu\'il arriva sur la terre ferme, il se mettait à se questionner sur tout, et surtout, en premier lieu, sur la raison et la déraison du débarquement des Blancs dans une île de Nègres. Ce fut l\'époque de la doctrine de Monroe. Tout leur était permis. D\'autant qu\'ils se considéraient comme des big stricks, des ayants droit de faire ce que bon leur semblait sans avoir à se questionner sur leur conscience, claire ou non. Cela leur importait peu. Ils étaient sous le commandement de leur chef hiérarchique, l\'amiral Caperton, et il faudrait dans ce cas-là, en tant que militaire, obéir aux ordres du maître sans avoir à évoquer aucun prétexte ethique, sinon pour son malheur. Les nationaux se révoltent Le docteur Rosalvo Bobo, humilié par le choix de Washington d\'imposer Sudre Dartiguenave à la tête du pouvoir politique, partit promptement pour la France où il termina ses jours. Codio, après l\'exil de Rosalvo Bobo, prend la relève en se mettant à la tête des cacos au brassard rouge. Il n\'y avait que les fusiliers marins, des intellectuels et des hommes revenant des universités françaises qui appuyaient vertement le gouvernement de Dartiguenave. « L\'étranger qui veut comprendre le peuple haïtien, ses manières, sa politique, sa conduite avec les gens du dehors, doit tout d\'abord remarquer une chose : c\'est que ces braves sauvages englobent dans un même culte le Dieu des chrétiens et les idoles que leurs ancêtres avaient jadis adorées sur la terre africaine ». Les dieux vaudous ne voulaient pas se soumettre au commandement des envahisseurs blancs. Le docteur Rosalvo Bobo s\'y était opposé avec orgueil et dignité. Il en était de même de Codio et de ses bandes de cacos qui offraient une courageuse résistance aux occupants yankees. Les batailles menées par les rebelles dans les environs de Port-au-Prince étaient insoutenables pour les envahisseurs. Ces derniers ont dû faire appel à un détachement de fusiliers marins de la base de Guantanamo à Cuba pour pouvoir tenir tête aux cacos. Ces derniers avaient fini par libérer Codio et bon nombre de partisans emprisonnés. Arrêté à nouveau à Fond Parisien par un éclaireur haïtien qui le suivait, le général Codio fut remis aux fusiliers marins qui l\'assassinèrent. La situation s\'est peut-être calmée dans un premier temps. D\'autres chefs rebelles allaient prendre la relève par la suite. Les appels au « garde à vous » se faisaient de plus en plus rares. Ce n\'était pas pour autant la paix établie sur toute l\'étendue de la capitale et de ses environs. La patrouille et le couvre-feu faisaient partie du décor. Personne ne pouvait prévoir à quel moment pourraient ressurgir de malheureux incidents. Faustin E.Wirkus/ Faustin Soulouque Quant au curieux voyageur qui voulait fuir les houillères de Pensylvanie et qui était entré dans le corps des fusiliers marins, ce bleu, qui s\'embarqua sur le Tennesse pour débarquer en août 1915 en Haïti, à Bizoton, a connu des moments d\'angoisse et aussi de grandes joies. Ce qu\'il désirait particulièrement, c\'était la fin des jours sombres et sanglants dont il avait marre. Il portait le même prénom que le dernier empereur d\'Haïti : Faustin. A La Gonâve, le destin a voulu qu\'il soit nommé roi Faustin II. La population de la plus grande île d\'Haïti le prenait pour la réincarnation de Faustin Soulouque, cette majesté noire, que même le prodigieux Karl Marx n\'arrivait pas à bien situer puisqu\'il le qualifia de Napoléon II. J\'ai eu à tenir ces propos dans un article, paru dans Le Nouvelliste, que j\'avais consacré à l\'oeuvre dramatique de Michel Soukar dont l\'approche historique me paraît géniale. Il s\'agit de son « Allélouïa pour un empire païen ». Une oeuvre bien écrite et qui répond aux normes du genre dramatique. Qui sait qui, un jour, mettrait cette pièce en scène pour le plaisir de montrer du nouveau à de nouveaux spectateurs et surtout de faire découvrir un autre visage de l\'Empereur Faustin Soulouque qui a su résister fermement et avec fierté aux grandes puissances internationales de son époque avant de s\'avouer vaincu et de se rendre en exil à la Jamaïque pour y mourir. Curieuse découverte Sois fusilier marin si tu veux pour fuir la Pennsylvanie, le protestantisme, le racisme ; reste néanmoins un homme et deviens un dieu, un nouveau loa dans le panthéon vaudou. Tel devait être ce que la voix de sa conscience d\'homme lui dictait tous les jours, depuis le premier jour où il se fit inscrire au bureau du recrutement des bleus pour finalement s\'enrôler dans les rangs des fusiliers marins. Un fait cependant l\'intriguait : « Les quartiers les plus redoutables pour nous, veilleurs de nuit, étaient ceux du Bel-Air et du Wharf z\'herbes où étaient cachés, armes, munitions et conspirateurs. Nous avions - Schwartzenberg et moi- au Bel-Air un coin de repos dans une vieille bâtisse inhabitée. Des marches de cette bâtisse, nous avions une assez bonne vue sur trois rues sans être nous-mêmes à découvert. Je ne suis pas superstitieux. De toutes les choses bizarres que j\'ai vues ou auxquelles j\'ai pris part, je n\'ai jamais rien trouvé qui pût me faire croire à l\'intervention des puissances surnaturelles. Il reste vrai cependant que les multiples coïncidences dont j\'ai été le témoin me donneront à réfléchir jusqu\'à la fin de mes jours. Pendant les deux années que je passai hors de Haïti, aux Etats-Unis (1916-1918), cette vieille baraque fut démolie et fut reconstruite par le service hydraulique. Or, sous les marches sur lesquelles Schwartzenberg et moi nous nous étions tant de fois, on découvrit la couronne de Faustin 1er, le dernier empereur de Haïti. C\'était un objet magnifique. Aujourd\'hui, elle repose dans les coffres de la National City Bank, de Haïti, d\'où on la tire parfois en grande cérémonie pour la faire admirer par les visiteurs de marque. Je n\'aurais jamais pu entrevoir qu\'un jour ce peuple me choisirait comme roi ; que, dans mon autorité militaire et temporelle il ferait revivre celle d\'un empereur du passé, et qu\'enfin je deviendrais le régent de leur reine noire ». Les vécus de Faustin E. Wirkus en Haïti, et plus particulièrement à l\'île de La Gonâve, ont dû lui faire changer d\'idée et le porter à croire que la vie simple des gens du bas peuple d\'Haïti contient leur part de grande richesse humaine. Le Manifeste de l\'homme primitif d\'Haïti, depuis le temps des Taïnos jusqu\'à aujourd\'hui, avant et après l\'occupation américaine, serait le livre à écrire et qui aurait un apport intéressant dans l\'évolution de la pensée universelle. Même le « marxisme, horizon indépassable », se surpassera. Le mode d\'existence sociale, le socialisme avant la lettre, bien avant la parution des tomes du capital de Marx qui restent certes des trésors inépuisables pour l\'humanité entière, se pratiquait à La Gonâve sous la forme de combite. Le yankee Faustin Wirkus le constatait au temps de l\'occupation américaine, ce qui le surprenait et le portait à admirer d\'avantage ce peuple riche d\'une potentialité sociale et humaine incroyable. Le « socialisme » donc des habitants de La Gonâve est fortement marqué d\'un primitivisme qui n\'a pas contribué au développement de l\'île. Le socialisme de Goman qu\'on aurait tendance à considérer comme un « devancement historique » est également une source de réflexion pour mieux élucider des facettes d\'ombre de notre histoire. « Une chose était désormais évidente pour moi et pour d\'autres : c\'est que pour avoir quelque chance de réussir dans ce monde tropical, le meilleur moyen était de s\'écarter le plus possible des autorités et des méthodes militaires. » Le couronnement du roi blanc L\'Ile de La Gonâve, l\'île magique de son rêve, a connu pendant son passage sur cette terre tant de progrès et à plusieurs niveaux que ses habitants par gratitude l\'ont honoré du titre d\'empereur Faustin II. Les reines de La Gonâve, Ti Mèmènne et Julie, décidèrent le couronnement du fusilier marin, du bleu américain, Faustin Virkus, qui fut approuvé par les Congos et les habitants de l\'île. C\'est, à Anse-à-Galet, dans le temple de la reine Ti Mèmènne dont il devenait le régent, le premier roi de La Gonâve, qu\'on lui a décerné « la couronne fantastique faite avec la soie, des plumes et des coquillages .» Il mérita bien ce titre à cause de tout l\'humanisme qu\'il avait cultivé dans son coeur pour les déshérités d\'Haïti, des gens simples, habités d\'un coeur aimant. Le jour de son couronnement, on sentait dans l\'air la magnificence des grandes cérémonies à la cour royale de Londres ou dans le Paris des XVIe et XVIIe siècles. Une certaine somptuosité - quoique la prestation se soit déroulée dans un lieu sobre - se faisait remarquer. La célébration était digne des grandioses manifestations en l\'honneur des grands. Au demeurant, cela va sans dire, le Roi Blanc de La Gonâve fut un grand homme.

Rassoul Labuchin rassoul2@yahoo.fr Auteur

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