Architecture

L\'écriture architecturale de Fritz Fontus

Publié le 2006-12-11 | Le Nouvelliste

Culture -

Je suis appelé à exprimer mes vues sur la personne et l\'oeuvre d\'un ingénieur-architecte que je considère comme un grand frère et dont j\'ai pu suivre la carrière depuis ma tendre enfance. Étant un homme de service, de dialogue et de mesure, il a l\'avantage de posséder les qualités qui font le succès d\'un bon architecte auprès de ses clients. Étant un ministre évangélique, il a le sens de la communication, car son travail nécessite une forte composante interactive dans ses rapports avec les autres. Sa sensibilité lui a permis de réaliser des projets qui associent bien l\'harmonie des volumes et le rythme des lignes tout en prenant en considération les exigences techniques. Faire une analyse complète de ses oeuvres ne sera pas une tâche facile. Je me contenterai donc de parler des constructions les plus significatives qu\'il a réalisées et j\'essaierai de comprendre les raisons qui l\'ont porté à les créer. Fritz Fontus est l\'un de ces doctes haïtiens qui possèdent une riche connaissance dans presque toutes les disciplines académiques. Il ne serait pas exagéré de dire qu\'il est un esprit supérieur capable de créations et d\'inventivité. En effet, tout l\'intéresse : la science, les lettres, la philosophie, l\'histoire, la musique. Il est un lecteur assidu qui consacre des heures à se délecter en absorbant tous les ouvrages qui lui tombent sous la main. Cela fait de lui un charmant interlocuteur qui accueille toujours ses hôtes avec effusion. Fin lettré, superbe débatteur, théologien, prédicateur, essayiste, romancier et mathématicien, il est sans doute l\'un de mes contemporains dont la carrière m\'a le plu touché. Toutes ces connaissances acquises contribuent à élever son âme et à lui faire une réputation honorable. Marcus Vitruvius Pollio (2) n\'a-t-il pas raison de dire que pour s\'occuper de l\'espace de l\'homme, l\'architecte «doit avoir quelque teinture de l\'optique, posséder à fond l\'arithmétique, être versé dans l\'histoire, s\'être livré avec attention à l\'étude de la philosophie, connaître la musique, n\'être point étranger à la médecine, à la jurisprudence, être au courant de la science astronomique qui nous initie aux mouvements du ciel. » Il se montra tellement brillant, qu\'après son premier bachot son professeur de mathématiques, M. Max Penette, prit la liberté de l\'inscrire à l\'École Polytechnique d\'Haïti où il se classa premier à l\'admission et second à la fin de ses études. Peu après l\'obtention de son diplôme d\'ingénieur-architecte en 1953, se sentant appelé au saint ministère, il entra immédiatement au Séminaire Théologique Baptiste d\'Haïti. Pendant ses études de théologie, il entreprit son premier travail d\'architecte : celui de transformer la chapelle du campus de l\'institution où il étudiait en la couronnant d\'un clocher-mur. L\'année suivante, 1954, il fit les premiers plans de l\'Hôpital le Bon Samaritain du Limbé que le pasteur Pierre L. Saint-Phard venait de fonder. Le jeune architecte fut honoré de la présence du chef de l\'État, Paul Eugène Magloire, qui vint participer à la cérémonie de pose de la première pierre sur l\'invitation du pasteur fondateur. En 1957, le même pasteur Saint-Phard, fondateur de l\'oeuvre baptiste de Pétion-Ville, désireux de doter cette ville résidentielle d\'un temple élégant, s\'adressa une nouvelle fois à son maître d\'oeuvre qui se mit immédiatement au travail. Ainsi, Fontus conçut sa première église, un chef-d\'oeuvre du genre dans le palmarès de l\'architecture des temples réformés d\'Haïti. « Me rappelant, dit-il, les enseignements de mes maîtres qui nous répétaient « le monumental s\'obtient par la répétition d\'un même élément, j\'ai orné la façade principale du temple de trois portes ogivales destinées à rappeler aux hommes la grande doctrine de la Trinité et j\'ai souligné l\'unité des trois personnes qui la composent en les encadrant d\'une grande ogive.» En 1958, le pasteur Neptune Daniel, écrivain et ancien professeur à la faculté de droit de Hinche, lui demanda de concevoir une église imposante pour la capitale du département du Centre. À travers un jeu impressionnant de géométrie bien défini, l\'architecte dessina pour sa ville natale une véritable cathédrale dont les clochers-tours s\'élancent majestueusement vers le ciel et invitent du même coup à un accueil attrayant et propre à stimuler l\'adoration du Créateur à chaque passant. La structure du bâtiment repose sur des piliers en béton et offre au peuple, venu rendre un culte à Dieu, un espace diaphane qui permet de suivre le déroulement du service avec sérénité. Il faut souligner que l\'accès au temple se fait à travers une grille en fer forgé située entre les deux clochers permettant aux passants de voir l\'intérieur du bâtiment. Un autre petit détail marquant qu\'on ne retrouve pas dans les autres oeuvres de Fontus est cet espace ouvert qu\'il a laissé à la mezzanine donnant accès à un balcon au-dessus des marches du frontispice de l\'église. Cela facilite, avec les claires-voies au-dessus de la nef, l\'éclairage et la ventilation de l\'enceinte du temple. Plus tard, pendant les années 80, il créa pour la ville de Mirebalais un temple dont le style se rapproche de celui de la ville de Hinche. Cette fois-ci, il donna une nouvelle cohérence aux lignes qui sont très gracieuses et les clochers-tours s\'élèvent vers le ciel avec inspiration et expression. Un chancel en fer forgé sépare le choeur et la nef. Un grand parvis entouré de plantes décoratives a été aménagé à l\'entrée du temple, faisant ainsi ressortir la beauté des lignes de l\'édifice. Fontus pense que l\'assemblée doit avoir une participation active au culte. Il ne fait pas la différence entre choeur et nef, sacerdoce et adorateurs. Il pense comme le Père Thizon (3) que: « la disposition autobus ne facilite pas la participation de l\'assemblée.» En revanche il veut, selon la tradition calviniste, que le temple s\'organise autour de la chaire qui doit occuper la position centrale dans le temple, puisqu\'elle est l\'élément primordial pour la proclamation de la parole. Fritz Fontus a aussi construit d\'autres églises au Cap-Haïtien, à La Vallée de Jacmel, à La Pointe des Palmistes, à Frères, etc. Il a participé à l\'agrandissement de l\'église Baptiste de la rue de la Réunion à Port-au-Prince en respectant la disposition des éléments du plan original. C\'est un travail remarquablement bien réussi qui mérite l\'éloge de tous. La première maison qu\'il a construite en 1957 est aussi résistante qu\'une forteresse. Perchée sur une colline à l\'entrée de la ville de Mirebalais, elle tient bon encore malgré la faiblesse du terrain, et après avoir été, à maintes reprises, victime des forces brutales de «déchouquage» des hordes «lavalassiennes» qui avaient voulu la détruire. Il a aussi réalisé de nombreux plans, soit pour la résidence de sa soeur adoptive, le docteur Nicole B. Clérismé, soit pour la maison du pasteur A. Gabeau dont il avait commencé la construction et qui a été achevée par un autre architecte. À cette maison il avait donné une bonne fondation puisqu\'elle est la seule à ne pas être fissurée dans cette région de Christ-Roi. Maintenant, à l\'âge de 76 ans, il a la chance exceptionnelle d\'embrasser une carrière en urbanisme qui ne relève pas de sa discipline. Il est en train de travailler sur l\'aménagement du territoire d\'un petit village de pêcheurs non loin des côtes de Saint-Marc à l\'Anse Pirogue. Ce projet qu\'il a déjà commencé et dont sa gracieuse épouse Lydie Gerdes est la pionnière comportera un centre culturel, des logements, un terrain omnisports, une maison pour personnes âgées, des bungalows pour accueillir les visiteurs et un lieu d\'adoration qui dominera le village. Des ébauches de plan d\'aménagement ont été faites pour une vingtaine de maisons d\'habitation en béton armé qui pourront résister aux cyclones. Ces maisons seront assez confortables avec deux chambres à coucher, une salle d\'eau, un salon, une cuisine et une véranda avec vue sur la mer. Cette véranda ouverte servira à procurer une zone d\'ombre aidant à rafraîchir l\'intérieur de la maison. Elle servira aussi à protéger les murs extérieurs faits en blocs de béton contre le rayonnement solaire direct. Si réduit que parait le plan du village, il a le mérite d\'être conçu de façon pragmatique en ce sens que les positions et les fonctions sont bien définies. Fritz Fontus n\'a pas pratiqué une architecture d\'intérieur, c\'est-à-dire il ne s\'est pas chargé de prendre en compte la planification conceptuelle et fonctionnelle des formes de l\'intérieur, le développement et la structuration des espaces. Mais quand on considère son oeuvre, on a l\'impression qu\'il a la maîtrise de l\'ingénierie architecturale et qu\'il érige le bon sens dans «des architectures qui ne gaspillent ni le territoire ni l\'énergie», comme dirait l\'architecte Philippe Rotthier (4) de la Fondation pour l\'Architecture. Il a bien compris que, sous les tropiques, le logement doit être fonctionnel, libéré de toutes contraintes de construction, ouvert à la lumière et à l\'espace. Il a apporté, somme toute, le génie humain de l\'interaction dans toutes ses créations architectoniques. Ce sont des oeuvres qui parlent à cause de la chaleur qu\'elles dégagent et aussi à cause de leur originalité et de leur fonctionnalité. L\'essentiel de son oeuvre porte sur la construction d\'églises et, à travers ces temples, on peut déceler son désir de vouloir ériger des monuments qui expriment la reconnaissance de l\'homme envers son Dieu. Ce désir peut être perçu particulièrement dans l\'expression spirituelle qu\'il donne aux clochers. Ce sont des colonnes de béton et d\'acier qui s\'élèvent comme de vives haies sacrées d\'hommes et de femmes s\'unissant pour faire monter leurs louanges vers le grand Maître de l\'Univers. Ces élans d\'enthousiasme se retrouvent surtout dans la petite église très chic de Pétion-Ville et aussi dans les églises baptistes du Plateau central qu\'il a construites. Fritz Fontus n\'est pas un architecte avant-gardiste. L\'expression plastique de son oeuvre n\'est pas non plus aussi téméraire que celle de l\'ingénieux créateur Santiago Calatrava ou celle d\'un Tadao Ando. Dans un pays où la pauvreté et l\'absence de compétence technique sont des indices infaillibles pour évaluer la productivité, Fontus a pratiqué une forme d\'architecture minimaliste en construisant avec «presque rien» des immeubles qui ne sauraient passer inaperçus à cause de leur originalité. Avec les contraintes techniques et financières, la disponibilité d\'une gamme peu variée de matériaux, la qualification des ouvriers, il a su créer des oeuvres budgétisées qui sont admirables. «Le moins peut être le plus éloquent des moyens d\'expression », a écrit Bernard Oudin (5) , se référant aux fameux mots d\'ordre de Mies van der Rohe6, l\'un en allemand et l\'autre en anglais (Beinahe nichts et less is more). «Le moins (comme le plus ), dit-il, ne peut que gagner à demeurer une exception, tant il est vrai qu\'en matière d\'art, la première qualité d\'une oeuvre est sa rareté. » Si l\'on peut qualifier l\'architecture de «musique pétrifiée», comme le veut Goethe, l\'écriture architecturale de Fontus s\'exprime dans un style classique, avec une composante rituelle et spirituelle, qui idéalise le sublime. Elle se présente très communicative avec des moments de soupir qui prédisposent l\'homme à faire le contact avec la réalité de l\'Existence, produisant en lui l\'émotion du sacré, tentant de le porter à se rechercher, à se redéfinir et à s\'infléchir devant cette Vérité, car pour Fontus comme pour Gropius (7): «Construire, c\'est créer des événements», j\'ajouterai durables, puisque: «l\'architecture vise l\'éternité». ______________________ Références bibliographiques cf. Budry R. Daniel est architecte et urbaniste, poète et musicien 2 cf. Marcus Vitruvius Pollio ingénieur et architecte romain vers le 1er siècle avant J.-C. 1 Il est l\'auteur de : De Arquitectura (tiré de l\'Encyclopédie de l\'Agora) 3 cf. le Père Jean Thizon, maître d\'oeuvre des chantiers de Notre Dame de Pentecôte à Paris-La Défense, cité par Jean Spiri dans: Tradition et modernité dans l\'architecture religieuse 4 cf. Rotthier, Philippe (1941 - ) fondateur du Prix Européen d\'Architecture inauguration de l\'exposition 21 & 22 octobre 2005 5 cf. Oudin, Bernard (1934- ) dans Architectures minimales. 6 cf. Mies van der Rohe, Ludwig (1886-1969 directeur du Bauhaus, cité par Stéphane Dawans dans : Architecture et minimum 7 cf.Gropius, Walter (1883-1969) fameux architecte et fondateur du Bauhaus. 8 cf. Wren, Christopher (1632-1723) mathématicien et architecte, cité par Nicolas Bouleau dans : Les deux sortes de beauté de CW

Par Budry Rinchere Daniel Auteur

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