L'existence et/ou l'inexistence du cinéma haïtien

Filmer... Filmer... est une nouvelle rubrique dans les colonnes de la page culturelle de "Le Nouvelliste", axée sur le cinéma, produite par Marvin Victor.

Publié le 2006-01-27 | Le Nouvelliste

Culture -

Filmer en Haïti requiert toute une machine, tout un appareil, tout un « parrainage », dans le sens haïtien du terme. Sans quoi on tourne en rond et c'est souvent le cas dans le Sud. Notre cinéma, à tâtons, coincé dans ses clichés, ses lapsus et ses figures « fragiles », cherche sa place (et son absence de place) dans le foisonnement de films produits ces derniers temps ici en Haïti et dans la diaspora par des réalisateurs venus de tous horizons. Soulevant moult controverses et questionnements, on aurait pu prendre avec une dose de fausse modestie le 14 décembre 1999 comme étant la date commémorative des 100 ans du cinéma en Haïti. Sinon la date du premier film passé dans le pays quatre ans après l'invention du cinéma par les Frères Lumière. Cette première idée, celle de l'année du centenaire de l'invention du 7ème art, avec le passage du cinéma muet au cinéma parlant, a eu le temps de faire son chemin dans les têtes, et non sans prétention. Le 14 décembre 1899 a eu lieu la première projection cinématographique en Haïti au théâtre du Petit Séminaire du Collège Saint-Martial mis à la disposition de Joseph Fillipi, émissaire des Frères Lumière, arrivé à Port-au-Prince après une escale d'un jour au Cap-Haïtien. Le film « La passion de notre seigneur Jésus Christ » du cinéaste italien, Luigi Topi, a été présenté de même que de nombreux films réalisés par les frères Lumière. Disons que Port-au-Prince a connu à sa manière la traversée du siècle cinématographique. Ce qui, évidemment, allait occasionner l'ouverture de plusieurs salles de cinéma dans la capitale. D'où un patrimoine audiovisuel, une mémoire constituée de drive-in, de salles devenues célèbres (Rex, Capitol, Paramount...), d'autres désaffectées (Ciné Triomphe, Magic Ciné, Sénégal Ciné, Cabanon, Airport ciné...). Les années 1950-1960 ont vu apparaître les premiers acteurs du "cinéma haïtien". Ils jouent dans des films réalisés par des cinéastes étrangers ou haïtiens. En revanche, il a fallu attendre Jean Dominique, Raphaël Stines, Rassoul Labuchin, Bob Lemoine, Mireille Métellus, Fayole Jean, Martha Jean-Claude, Arnold Antonin et hier encore Raoul Peck, pour constater l'érection d'une production cinématographique haïtienne, plus ou moins représentative à l'étranger. L'année 1974 a été une date marquante pour le cinéma haïtien. A en juger par la production, par l'Institut Cubain de l'Art et de l'industrie Cinématographique, de « Si m pa rele », réalisé par Humberto Solas, avec Martha Jean-Claude comme principale interprète. La même année, deux autres films furent réalisés en Haïti, « Haïti perle des Antilles », réalisé par un prêtre belge, Omer d'Hoe et « Via Crucis » par l'institut dominicain de Ciné et Télévision, abordant la situation des travailleurs haïtiens en République dominicaine, sans oublier « Gouverneurs de la rosée » réalisé par Maurice Faillevic de l'O.R.T.F. Dans le cinéma haïtien, seul émerge Raoul Peck qui, sur le thème des exactions perpétrées par les tontons-macoutes, ces hommes en gros bleu, lunettes d'écaille, dans l'Haïti des années 1960, nous a offert « L'homme sur les quais », avec Toto Bissainthe, présenté en sélection officielle à Cannes en 1993. On y retrouve, du même réalisateur « Haïtian Corner », « Lumumba », « Sometimes in April » , fiction basée sur le génocide au Rwanda qui ont tour à tour été salués par la critique internationale. Sans oublier « Anita » de Rasoul Labuchin et autres réalisations haïtiennes qui ont reçu pas mal de prix dans des festivals de cinéma du Sud. Un regard d'étrangers Parler de cinéma en Haïti, essentiellement documentaire, serait ce qu'on appellerait « mettre les charrues avant les boeufs ». Compte tenu de la fiction qui se révèle un genre émaillé de rites et de codes. Car notre cinéma est à l'antipode de tout archétype, de toute école, privilégiant dans l'ensemble l'hétérogénéité des visions, du raconté et de la marque de fabrique du réalisateur en question. Sans oublier l'existence de ces 2 genres de cinéma : l'un qui respecte la personne du spectateur et qui se contente de « proposer » une vision du monde, sans recourir à aucun moyen de pression, sans porter atteinte à notre liberté de choix et d'appréciation, et l'autre qui se caractérise par une volonté avouée et agressive d' « imposer » au public un point de vue, un parti pris philosophique, social ou politique, en utilisant au mieux les ressources de la syntaxe cinématographique. Parler de cinéma en Haïti fait aussi appel à l'intégration des différentes réalisations de cinéastes étrangers. De Rudy Burckhart, réalisateur suisse d'un documentaire sur l'Haïti des années 30, à David Belle avec sa série de documentaires intitulée "Pawòl granmoun". Lorsqu'il ne s'agit pas du voyeurisme ou du misérabilisme sensationnel, ils contribuent à projeter une image autre d'Haïti que celle vue sur CNN ou BBC, à faciliter un certain passage au-delà de la réalité généralement pas toujours rose du peuple haïtien. Comme l'a été également le travail d'une aile de la nouvelle vague de réalisateurs haïtiens (Michèle Lemoine, Rachèle Magloire, Mario Delatour) et de l'autre qui est plutôt versée dans le commercial et le populaire. En dépit de la vacuité stupéfaite d'une tradition de politique culturelle nationale, en dépit de la censure dans les années 70-80 qui a poussé nombre de nos pionniers à l'exil. Une débauche expressionniste Les failles des mises en scène, les scénarios, les trames sonores, le jeu des acteurs, l'interminable lenteur des gros plans et des plans rapprochés caractérisant notre « jeune » cinéma de fiction, n'aident pas à son essor. Car certains de nos réalisateurs se livrent le plus souvent à une sorte de débauche expressionniste qui n'a pas grand-chose à voir avec le vrai cinéma. Une démarche qui rappelle, sur les bords, la fin du cinéma muet, aussi académique et désuet dans leur façon de capter les apparences qui sont de l'espèce d'un romantisme assez bas. Une marchandise bouffie et faisandée. Qu'attendons-nous du septième art ? De Fillipi à Jean Dominique ? De Rassoul Labuchin à Richard Sénécal ? De Arnold Antonin à Jean-Gardy Bien-aimé ? De Bob Lemoine à Jacques Roc ? De Michèle Lemoine à Rachèle Magloire? Encadré Liste de quelques tableaux présentés par Fillipi, l'émissaire des Frères Lumière en Haïti en 1899 -Le jongleur -Chiens acrobates -Bain de mer -Musiciens ambulants -Assaut de boxe -Président Loubet -Résurrection de Lazarre -Danse des enfants -Défilé d'un régiment espagnol -Fêtes au palais royal à Paris -Arrivée d'un train, Melbourne -Le carnaval de Nice -La faillite d'un marchand de marrons

Marvin Victor marvinvictor@lenouvelliste.com Auteur

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