Histoire de la banque en Haiti

Publié le 2016-05-19 | Le Nouvelliste

Idées & Opinions -

Islam Louis Etienne La guerre de l’Indépendance a duré une quinzaine d’années au cours desquelles le pays a été complètement dévasté, désarticulé et ravagé, mais obligé, malgré tout, de mobiliser des ressources pour honorer certaines obligations fortes.. En signant l’ordonnance de Charles X, il s’était engagé à payer à la France une indemnité en reconnaissance de l’indépendance nationale. La création d’une banque aurait, entre autres avantages, favorisé et facilité la mobilisation des ressources nécessaires à cette fin. Cependant, Haïti n’avait pas les reins suffisamment solides pour réaliser seule une entreprise d’une si grande envergure. Il faut aussi comprendre qu’à l’époque, toute forme de présence étrangère sur le sol haïtien que venaient de conquérir d’anciens esclaves au prix de hautes luttes et de combats sanglants, était inconcevable. Le pays devait continuer à vivre , à être organisé pour faire honneur aux anciens combattants, regarder les anciens colonisateurs en face , assurer une fierté à toutes les générations d’Haïtiens et fonctionner comme un Etat indépendant et souverain qui fait face à ses redevances et à ses responsabilités. L’haïtien ne possède qu’un seul sol où il puisse vivre en maître en imposant sa loi et en faisant respecter son drapeau. Ce sol, c’est uniquement Haïti. Organiser le pays restait et demeurait la préoccupation majeure de nos dirigeants en y mettant des structures fiables avec un standard international reconnu et accepté par tout le monde. Créer une institution financière pour énoncer, diriger et superviser la politique et le flux monétaires a été un exercice très difficile pour de nombreux gouvernements qui se sont succédés à la tête de ce pays. Lorsqu’on doit parler de banque en Haïti, quinze dates importantes et fétiches doivent être évoquées au cours desquelles plusieurs tentatives ont été réalisées ; chacune d’elles avec des difficultés spécifiques liées à la conjoncture socio- économique, à la vision et à l’importance accordée à ce projet novateur par chaque équipe gouvernementale. Il y a tout un travail de mémoire, toute une histoire cachée derrière ce bâtiment que nous voyons présentement. Ce travail est ignoré du grand public et peut-être même par certains hauts cadres de la banque. Il y a toute une stratégie à mettre en place pour faire connaître la banque, son histoire et son itinéraire àtravers le temps. Elle représente également l’une des plus anciennes institutions du pays. Autrefois, une banque était un vain mot. Aujourd’hui, une banque est une nécessité, un passage obligé qui met le pays en contact avec le monde entier. Le parcours de la banque en Haiti 1. En septembre 1825, une brève correspondance échangée entre le commerçant étranger Nicolas M. Kane et le secrétaire d’Etat Balthazar Ignace faisait état d’une proposition faite par Georges Clark, représentant d’un groupe industriel allemand, Hermann Hendricks et Co, d’établir une banque en Haiti.Cette correspondance resta sans suite. 2. Un an plus tard, soit le 26 avril 1826, Jean-Pierre Boyer, président d’Haïti, reprit l’idée de créer une institution financière capable d’émettre des billets de banque et d’aider à amortir la dette vis-à-vis de la France. Elle devait commencer ses opérations avec un capital de six millions de gourdes. Ses statuts auraient été conçus à partir de celui de la Banque de France. Ses premières activités seraient l’escompte des titres de commerce à deux signatures, à 90 jours d’échéance et au taux de 6% maximum. Malgré la loi, cette banque ne vit jamais le jour 3. En septembre 1838, des particuliers tentèrent vainement avec l’accord du gouvernement haïtien de créer une banque agricole, industrielle et commerciale avec la possibilité d’établir des succursales dans les principales villes du pays : Jérémie, Cayes, Cap-Haitien, Jacmel, Gonaïves, Santo- Domingo, St Tague et Puerto-Plata. Il faut bien se rappeler que Boyer dirigea l’ile entière. Le capital était fixé à 500.000 gourdes divisé en 5.000 actions. Selon ses statuts, la banque pouvait commencer ses opérations dès que 1.000 actions auraient été souscrites. Malheureusement, seulement 619 actions furent souscrites et le projet tomba. 4. En 1859, avec l’arrivée de Fabre Nicolas Giffard au pouvoir, le corps législatif vota une nouvelle loi a l’effet de créer une banque en Haiti. Le loi a été votée sans dégager les moyens pour concrétiser son application ; par faute de moyens économiques et financiers, le projet ne se concrétise pas. 5. En octobre 1874, le gouvernement haïtien accorda par contrat notarié à Adrien Lazarre, un citoyen américain, une concession pour l’établissement d’une banque en Haïti avec un capital social de 3.000.000 de piastres dans la proportion d’un tiers pour le gouvernement et de deux tiers pour le concessionnaire. La durée de la concession était de 30 ans à l’expiration desquels l’entreprise deviendrait propriété de l’Etat haitien.La pose de la première pierre a été réalisée le 8 juin 1874 avec faste et d’importantes cérémonies. Les travaux allèrent très vite et le 1e septembre 1875, le local était fin prêt, mais l’institution ne put ouvrir ses portes en raison d’un ajournement de trois mois sollicité par le concessionnaire pour lui permettre de réaliser certaines lettres de crédit dont il était porteur... Le gouvernement lui accorda un délai de 45 jours et déposa dans les chambres fortes de la banque 500.000 piastres représentant la moitié de sa quote-part. Il somma par exploit d’huissier monsieur Lazarre de remplir ses engagements. Cette mise en demeure resta sans suite. Par un procès- verbal, il constata la défaillance du concessionnaire et le contrat fut résilié. Le gouvernement de Michel Domingue décida de s’adresser à la population pour obtenir le complément de financement. Le président et les ministres donnèrent l’exemple en y consacrant un mois de leur traitement mais la population qui n’avait pas confiance dans le gouvernement n’avait pas suivi le mouvement. La révolution qui renversa le gouvernement emporta le projet dont les fonds et le mobilier furent pillés Rappelons pour l’histoire que cette banque occupait une partie du Champ-Vert (actuel Poste-Marchand), propriété du général Badère qui en fit don pour l’érection d’une chapelle en l’honneur de Saint-Antoine de Padoue. Le révérend père Pouplard sollicita du ministre de l’intérieur, Tancrède Auguste, le vieil édifice. Sa demande fut agrée et le 20 mars 1900, le conseil des secrétaires d’Etat l’autorisa à démolir la vielle banque de Domingue et à utiliser ses matériaux pour l’érection de l’actuelle église de Saint-Antoine de Padoue à l’avenue Pouplard. et la rue porta son nom. 6. Le 30 juillet 1880 sous le gouvernement de Lysius Salomon, le ministre haïtien des Finances, Charles Laforesterie, signa à Paris un contrat accordant à la Société générale de crédit industriel et commercial la concession de la Banque Nationale d’Haiti. Le pays se dota enfin d’une véritable institution financière. Elle jouissait du privilège exclusif d’émission de billets. Elle pouvait également effectuer toutes les opérations commerciales de banque et assurer le service de la trésorerie. Meurtri par l’expérience de Domingue, le public était carrément hostile à la banque Nationale d’Haïti dont les activités se réduisaient à la spéculation sur le change et des avances au gouvernement. Frédéric Marcelin représente le principal chef de fil de cette farouche opposition. Il soutint que pendant au moins 20 ans, elle devait donner du crédit à la production ou disparaître. En dépit de nombreux scandales et d’un procès reconnaissant la culpabilité de ses dirigeants dans la mauvaise gestion de la dette du gouvernement, l’institution arrivait à conserver ses privilèges d’émission de billets et son rôle de trésorier de l’Etat. 7. En septembre 1893, sous le gouvernement de Florvil Hyppolite, Frédéric Marcelin, alors ministre des Finances déposa à La Chambre un projet de loi autorisant la création d’une nouvelle banque : « La Banque de Port-au-Prince ». La concession fut accordée à un groupe d’hommes d’affaires haïtiens qui s’engagèrent à fournir 1.000.000 de dollars représentant la moitié du capital social et à réserver à l’Etat une participation à la propriété, à la gestion et aux bénéfices de l’institution. Elle était aussi chargée du service de la dette, de la frappe de la monnaie métallique, de l’escompte des traites et des valeurs affectées au paiement de la dette externe, de la vente des timbres mobiles, etc. Elle pouvait exercer aussi le rôle de banque d’émission mais en émettant des billets remboursables en or ayant un cours facultatif. La Banque Nationale d’Haïti cria au scandale contre ce projet qui violerait les termes de son contrat de concession. Face à l’hostilité manifeste développée par la banque Nationale d’Haïti, le ministre des Finances effectua le retrait de son projet de Banque. 8. En octobre 1910, le contrat de la Banque Nationale d’Haïti fut résilié en faveur d’un consortium composé de Français ,d’Allemands et d’Américains pour la création d’une nouvelle banque : » la Banque Nationale de la République d’Haïti (BNRH) » parce que l’ancienne institution était sérieusement affaiblie par les conséquences du fameux procès de la consolidation, le retrait du service de la trésorerie, la réduction des taux d’intérêts des emprunts intérieurs, les troubles politiques, l’opposition absolue du président Nord Alexis aux emprunts extérieurs considérés comme une menace directe contre l’indépendance nationale. La nouvelle banque va poursuivre ses opérations pendant toute la période de l’occupation américaine sous le contrôle, bien sûr, des Etats-Unis d’Amérique. A cette même époque, la banque américaine National City acheta une part importante de la Banque Nationale de la République d’Haïti (BNRH), qui à la fois, était trésorière de l’Etat et disposait du monopole sur l’émission des billets. La National City Bank fut critiquée pour ses pratiques déloyales, tel le refus de payer au gouvernement haïtien les intérêts sur l’argent déposé sur ses comptes, qui était transféré à New- York. Elle ne se mit à payer les intérêts qu’après 1922, soit 12 ans plus tard, et seulement à un taux de 2 % au lieu de 3,5 % accordé aux autres dépositaires équivalents. Selon le sénateur économiste Paul Douglas, cela équivaut à une perte d’un million de dollars en intérêts 9. Au début de l’année 1911, Antoine Simon, président d’Haïti, signa avec Georges Neuba, ancien directeur de la Banque Nationale d’Haïti et représentant d’un groupe de capitalistes belges, un nouveau contrat pour la création de la Banque industrielle et agricole d’Haiti. Le dossier déposé par devant le parlement ne fut jamais voté jusqu’à l’arrivée au pouvoir de Cincinnatus Leconte dont les exigences découragèrent les investisseurs. 10. Le 28 juillet 1915, les Américains décidèrent d’occuper Haïti militairement pour défendre notamment les intérêts de la Banque d’affaires américaines KUHN, Loeb & Co. 11. En 1918, s’installe a la Rue Roux a Port- au –Prince, « La Foreing Banking Corporation », société bancaire américaine. La précarité du marché financier la portera au bout de quelque temps à cesser ses opérations et à transférer ses affaires a » la Banque Royale du Canada ». Un arrêté du gouvernement haïtien daté du 21 Août 1919 avait autorisé la société anonyme « La Banque Royale du Canada »a établir une succursale à Port-au-Prince. Le 1e octobre de la même année, la nouvelle banque ouvre ses guichets à la rue du Magasin de L’Etat, a côté de la banque Nationale dans l’ancienne maison Madsen. En août 1921, La Royal Bank transférera ses bureaux dans un local plus spacieux à l’angle des rues Courbe et Roux. Ayant réussi à s’adapter au mouvement des affaires, elle ouvre peu après cinq agences de province. En 1986, un groupe d’hommes d’affaires haïtiens crée la « Sogébank » qui reprit les opérations de la « Banque Royale du Canada » qui était implantée en Haïti depuis 1918. Cette institution se trouve au premier plan des institutions financières en Haïti. 12. Depuis avril 1919, la Banque Nationale de la République d’Haïti (BNRH) reste le principal établissement de crédit du pays, banque d’Etat, trésorière du gouvernement haïtien ; elle est dans une situation paradoxale et placée sous le contrôle financier de la National City Bank of New-York par l’acquisition faite par celle-ci des intérêts des porteurs français .Elle demeure néanmoins une société juridiquement française, ayant son siège social à Paris. 13. En 1947 La Banque Nationale de la République d’Haïti (BNRH) devient entièrement haïtienne en assurant tous les services financiers de l’Etat. 14. Dans les années 1970, on vit arriver plusieurs banques privées avec des capitaux tant étrangers que domestiques ; ce qui obligea la BNRH à prendre de nouvelles orientations 15. En 1979, la BNRH fut remplacée par deux institutions financières autonomes et indépendantes l’une de l’autre : La banque Nationale de Crédit (BNC) remplissant le rôle de banque commerciale et la banque de la République d’Haïti (BRH) jouant le rôle de Banque centrale, c’est-à-dire la banque des banques avec pour mission de contrôler et de réguler le marché. En Haïti, le pouvoir n’est pas un espace d’expression mais de passions. Il n’est pas non plus un espace de services et de réalisations mais un espace de jouissances et de privilèges où nous gaspillons le temps au lieu de l’utiliser à bon escient au profit de la collectivité. Le pouvoir est comparable à un sable qui se trouve sur le littoral ou sont inscrits à l’encre forte et indélébile, nos moindres faits et gestes. Lorsque l’eau, sous la pression des vagues, aurait tout emporté, parce que nous ne sommes pas éternels, il restera certainement les empreintes de ces écritures comme pages retrouvées et comme honneur et fierté pour les générations futures. Islam Louis Etienne .

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