Toutes les conditions sont réunies pour une catastrophe humanitaire en Haïti

Publié le 2016-02-26 | Le Nouvelliste

Il est triste de voir qu’aujourd’hui toutes les énergies et les forces sont mobilisées pour le « ôte toi de là que je m’y mette » dans la perspective de composition du prochain gouvernement. La bataille politique est rude. Les rivalités montent. Les blocs et les secteurs tirent les ficelles. De grands intérêts sont en jeu. Au nom de la patrie et pour le peuple, des techniciens compétents de bonne volonté, mercenaires, politiciens de grande précarité, nostalgiques de pouvoir, gauche, droite, Lavalas, Tèt Kale veulent tous servir ou se servir. C’est la confusion totale. Les tractations continuent. Les forces s’affrontent. Les contradictions sont flagrantes. L’avenir du processus électoral est des plus incertains. Rien n’est garanti. Le temps passe. On perd du temps. Le pays est en mode transition. Il y a un calme apparent. Cependant, l’explosion est imminente. Le pays est bien sur une poudrière. La catastrophe est à nos portes. Les pauvres seront les premières victimes et les riches s’en suivront. Car pour répéter John F. Kennedy, si la société libre ne parvient pas à améliorer le sort de la majorité des pauvres, elle ne pourra pas sauver la minorité des riches. La République se rapproche d’une catastrophe humanitaire. Cela ne fait pas beaucoup de bruit. Cela n’attire pas beaucoup d’attention. Le pays en dehors, meurt. Les bidonvilles ne peuvent pas survivre. Hélas ! On s’en fout. C’est l’affaire des autres. Le focus est mis plutôt sur la composition du cabinet ministériel et sur l’accès aux privilèges au détriment des problèmes cruciaux de la grande majorité dans un contexte où les comptes de l’Etat sont dans une situation alarmante. Ce n’est pas le discours du ministre de l’économie démissionnaire qui nous fera croire le contraire. Entre temps, l’insécurité alimentaire sévère a doublé au cours des 6 derniers mois selon le Programme Alimentaire Mondial, et le nombre de personne en situation d’insécurité alimentaire risque de passer de 3,5 millions à 5 millions si la campagne du printemps du Ministère de l’Agriculture ne réussit pas. La sécheresse devient une arme de destruction massive dans plusieurs départements notamment dans l’Artibonite, le Centre et le Nord-Ouest. Ce qui affecte énormément la production agricole dans la plupart des régions du pays. Les pertes agricoles ont atteint jusqu'à 50% l’année dernière, et elles risquent d’être encore plus sévères cette année. Une situation qui réduit énormément la disponibilité de produits agricoles locaux, qui se joigne à la forte dépréciation de la gourde par rapport au dollar pour conduire des millions de nos compatriotes dans la précarité extrême. L’inflation a dépassé les 13% en rythme annuel et pourrait atteindre un niveau plus élevé dans les mêmes conditions au cours des mois à venir. Manger devient un privilège et non un besoin primaire. En plus de tout cela, les cas d’assassinats et de kidnapping se multiplient ajoutant la peur aux problèmes de la faim et au chômage croissant. Dans ce contexte de marasme, les entreprises ne sont pas exemptes. Les chiffres d’affaires baissent dans pratiquement dans tous les secteurs d’activités. Des chaines de distributions, jusqu’au petit détaillant en passant par les moyennes entreprise, les ventes sont hypothétiques. La compression du personnel devient courante, tandis que les arriérées de salaires au niveau de l’Etat sont systématiques. Un gouvernement provisoire peut-il se concentrer uniquement sur les élections en négligeant ces problèmes cruciaux? L’Etat trouvera-t-il des fonds suffisants pour développer des stratégies pour éviter au pays cette catastrophe cette humanitaire ? Le faible niveau de recette publique mensuel et le faible niveau d’apport du Petrocaribe et des bailleurs de fonds laissent la République et son trésor avec des caisses qui sont loin d’être remplies. Nous n’avons même pas la garantie que l’Etat pourra continuer à fonctionner normalement pour payer ses factures de carburant, de cartes de téléphone, ou pour payer ses fonctionnaires voire faire des investissements importants. Entre temps, la menace d’une généralisation de la faim et d’une systématisation de la misère reste silencieuse. Les conséquences peuvent être incontrôlables. Le pays n’en est même pas conscient de l’ampleur de cette éventuelle catastrophe. La République a du pain sur la planche. Si les irrégularités et les résultats douteux au niveau des dernières élections ont engendré de nombreux mouvements de protestations et de manifestations de rue, la vie chère et la faim nous laissent indifférents. Le pays dort et se réveille comme si de rien n’était alors que la bombe s’est déclenchée et va (peut) exploser dans les mois à venir si rien n’est fait.
Etzer S. EMILE, MBA Economiste etzeremile@gmail.com Auteur

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