« Tout ce qu’on ne te dira pas Mongo »

Ce livre aurait pu aussi s’intituler « Tout ce que je sais désormais Mongo ». Ce sont quarante années d’apprentissage que Dany Laferrière partage avec un jeune. Paru aux éditions Mémoire d’Encrier, « Tout ce qu’on ne te dira pas Mongo » est la toute dernière oeuvre de l’académicien qui, à sa bibliographie, compte plus de 20 romans. C’est l’histoire d’un vieil écrivain qui rencontre un jeune homme fraîchement arrivé à Montréal, qui lui rappelle sa venue en ces lieux en 1976.

Publié le 2015-11-26 | Le Nouvelliste

Culture -

Le Nouvelliste : « Tout ce qu’on ne te dira pas Mongo » est comme un guide pour ce jeune Camerounais immigré à Montréal, en quoi était-ce nécessaire de lui laisser en héritage votre expérience? Dany Laferrière : Le sujet de l’immigration préocupe le monde aujourd’hui. À Montréal, il est au centre des débats. J’avais commencé à travailler depuis longtemps sur ce texte avec mon ami Rodney Saint-Éloi, et là je me suis dit que c’est l’occasion de le publier, et même en urgence. Non point que le moment soit opportun pour vendre un nouveau livre, vu que le sujet est d’actualité, mais parce que j’estime que c’est le moment de faire connaître mon point de vue sur la question. Mais je voulais le faire de manière différente. À chaque fois que quelqu’un arrive au Québec, cela soulève un débat idéologique. Est-ce qu’on l’accueille ou pas ? Comme si la question ne concernait pas la personne qui vient d’arriver. Tout se discute sans lui, dans tous les médias, alors qu’il est déjà là. Je me suis dit que s’il est là, la question fondamentale est : va-t-il savoir faire comme nous ? Pourquoi ne pas lui dire comment ça fonctionne afin d’intégrer cette société d’accueil ? LN : De ce roman, guide d’apprentissage pour le survenant, selon vous, découle la vision d’une expérience de vie au Québec, qu’espérez-vous transmettre exactement ? DL : C’est comme un guide métaphysique pour dire ce qui se passe dans l’âme des gens. Ce n’est qu’après une longue expérience d’observation qu’on finit par voir cette ville vibrer sous nos yeux. Il est vrai qu’on est confortable dans cette petite communauté réunissant nos semblables en arrivant ici, moi je suis contre. Comment s’insérer dans cette nouvelle culture si on ne sait pas comment vit le natif ? Ce qu’il pense, sa vision du monde, son histoire. C’est notre devoir puisque c’est nous qui venons d’arriver, à chercher à le comprendre. L’écouter et non le juger. LN : Le silence est l’un des thèmes que vous aviez développé dans une sorte de glossaire destiné au jeune Mongo, où vous montrez comment le Québécois est attentif et laisse parler son interlocuteur. Pourquoi cette attitude est-elle importante à mentionner ? DL : En Haïti, l’individualité prime, chacun a son mot à dire et le garde ferme. Pendant longtemps, les Québécois ont cultivé le silence. Il y avait beaucoup de censure de la parole inutile. C’est aussi une vision de la démocratie. La culture du consensus où chacun a le droit de placer son opinion en ayant la courtoisie d’écouter l’autre ensuite. S’entendre et négocier pour trouver un compromis. LN : Les immigrés arrivent avec leur culture donc pour intégrer celle du territoire d’accueil, ils doivent faire un consensus. Est-ce normal qu’ils remettent en question certaines choses de cette société ? DL:Tout à fait. Et c’est un devoir aussi de remettre en question des choses, d’autant plus qu’ils sont de plus en plus nombreux. Ils ont un impact sur la société. Mais cela aurait été intéressant qu’ils prennent le temps d’apprendre. Chaque pays a sa culture. Au lieu d’arriver dans un pays et de vouloir imposer ses valeurs, on devrait ajouter l’apprentissage de cette nouvelle culture à la nôtre afin d’être plus cultivé. La culture n’est pas qu’une affaire livresque. Je pense que tout immigré devrait avoir deux cultures. Ce savoir-vivre et faire qu’on ne trouvera pas dans les livres. LN : Ce roman, un peu comme le précédent (le Journal d’un écrivain en pyjama), est rythmé, séquencé. On est tantôt avec Mongo et le vieux écrivain dans un café, tantôt à une chronique à la radio ou dans un carnet de note. Pourquoi cette structure? DL : J’écris mais ce sont mes livres qui imposent leur ton, leur musique. Dans celui-là je suis censé parler à un jeune homme qui porte une casquette et qui fait partie de la culture du rap, du cinéma, d’un rythme plus saccadé, ce n’est pas du tout le ton de « L’énigme du retour ». Pour Mongo, le ton est beaucoup plus jeune et direct. Dans le livre, il y un montage de lieu différent qui donne un effet cinématographique. Ainsi, on voit cette première scène au tout début du livre où l’écrivain d’une soixantaine d’années rencontre dans ce café un jeune de vingt-trois ans et tentera par la suite de lui apprendre comment vivre ici au Québec et surtout ce qu’on ne lui dira pas. En même temps, l’écrivain a une chronique à la radio où il donne son avis sur ce qui ce passe dans la société, du même coup écrit un livre pour le jeune comme un abécédaire afin qu’il sache ce que les gens pensent et comment ces derniers conçoivent les choses ici. LN : Dany Laferrière, vous êtes resté quarante ans hors de votre terre natale, aujourd’hui vous considérez-vous comme un être déplacé comme dirait Emile Ollivier, un citoyen du monde ? DN : Ces dénominations ne sont pas pour moi, car je suis rentré dans la fiction. Ce qui justifie ma vie, c’est la situation précisément d’un écrivain qui vit trop longtemps hors de son pays, dans mon cas du moins. J’ai écrit une fois : « Au début, je croyais que mes livres venaient de moi, maintenant je commence à comprendre que je viens de mes livres.» J’habite ce territoire-là. Je ne vis que par ma littérature. Je ne m’accroche à rien, sinon aux mots de mes livres. C’est cela mon destin. Je ne veux pas d’autres tombeaux.

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