ESSAI/SOCIOLOGIE/MILICES ARMÉES

Chimè et tontons macoutes : la «logique de continuité»

Deuxième partie Prêtre catholique avant qu’il accéda à la magistrature suprême de l’État, Jean-Bertrand Aristide fut une figure de proue de la lutte contre les tontons macoutes. Entre Duvalier qui dirigea le pays d’une main de fer et Aristide qui a eu deux mandats présidentiels pour autant d'interruptions et d’exils, existe-t-il des points de similitude ? Jean Eddy Saint-Paul, auteur de «Chimè et Tontons macoutes comme milices armées en Haïti », répond.

Publié le 2015-10-19 | Le Nouvelliste

L.N: Les tontons macoutes constituaient une milice pro-gouvernementale, instrument politique et social de François Duvalier connu comme le tyran de la Caraïbe, tandis que les chimè sont souvent associés à Aristide qui prônait une certaine démocratie. Établissez-vous des points de similitude entre ces phalanges maudites? E.S.P : Oui, tout à fait. Le président François Duvalier, pour mater tous ceux indexés comme opposants politiques, sut recourir à une combinaison des tontons macoutes et des Forces armées, alors que le président Jean-Bertrand Aristide, pour empêcher les membres de l’opposition politique (partis politiques et société civile) de le nuire «absolument», s’est servi de manière combinée des services des chimè et des corps spécialisés de la Police nationale d’Haïti tels que le CIMO (Corps d’intervention et de maintien de l’ordre), l’Unité générale de sécurité du palais national (USGPN) et la Brigade spéciale (BS). Donc, il existe des similitudes au niveau de l’agir politique de ces deux messieurs. Mais aussi, il y a des points de divergence et de convergence entre tontons macoutes et chimè. Par exemple : Les VSN/tontons macoutes jouissaient d’un plus haut degré de structuration et d’institutionalisation que celui des chimè. Il y a aussi une différence au niveau symbolique. La pintade de Guinée constituait le symbole par excellence des tontons macoutes, alors que cette dimension symbolique faisait défaut aux chimè. En sus, les membres de la milice armée des VSN possédèrent un badge comme document d’identification, étaient revêtus du gros bleu et eurent des casernes pour se réunir. Tous ces éléments manquèrent aux chimè qui fonctionnèrent sur la base d’une structure organisationnelle très informelle. L.N: Les tontons macoutes étaient un groupe paramilitaire à la solde des Duvalier… alors que les chimè, sans une vraie hiérarchie, est un néologisme des opposants à Aristide. Comment expliquez-vous le contexte d’émergence de ces deux groupes armés en Haïti? E.S.P : Les deux groupes armés ont émergé dans des contextes historiques bien spécifiques. Les tontons macoutes, comme je l’ai documenté, s’inscrivent dans une logique de continuité et de perfectionnement des cagoulards, la milice duvaliérienne qui fut placée sous le commandement de Clément Barbot pour contrecarrer toute sorte d’opposition au régime de François Duvalier. Il est bon de se rappeler que suite aux élections de 1957, les opposants politiques constitués par les partisans de Paul Eugène Magloire, Pierre Eustache Daniel Fignolé et Louis Déjoie, complotèrent depuis l’exil politique pour faire tomber le régime. Au début du mandat présidentiel de F. Duvalier, L. Déjoie disait que, dans l’intervalle de trois à six mois, ce gouvernement passera dans les oubliettes de l’histoire. D’autres opposants crurent que, dans l’espace de six à douze mois, F. Duvalier ne serait plus à la magistrature suprême de l’État. Donc, les tontons macoutes ont émergé dans un contexte politique assez difficile pour l’ethnologue-président François Duvalier qui, sur la base de la doctrine machiavélique, se donnait comme fin la « conservation du pouvoir » et la milice tontons macoutes fait partie de sa stratégie politique pour parvenir à cette fin. Les chimè, eux aussi, ont émergé dans un contexte politique assez difficile pour le nouveau locataire du Palais national en 2001. Le président Aristide était confronté à un problème de légitimité assez sérieux. L’opposition contre son régime augmentait progressivement. Les chimè, à l’instar des tontons macoutes, ont émergé pour domestiquer les opposants politiques au régime Lavalas. L.N: Votre étude s’arrête à 2004, l’année du bicentenaire de l’indépendance d’Haïti, année aussi d’une insurrection qui a poussé le président Aristide à l’exil. Qu’est-ce qui fait qu’en moins de 50 ans, l’on assiste à deux groupes armés incarnant deux idéologies et deux visions différentes du pouvoir? Quelles sont les principales caractéristiques de chacun des groupes (profils socio-économiques, politiques, etc.)? E.S.P : La pérennité de la culture politique des élites et la reproduction des mêmes réflexes imaginaires de l’appareil étatique et gouvernemental peuvent être évoqués comme les raisons fondamentales qui expliquent le recours à des milices armées par les élites pour se perpétuer au pouvoir. Effectivement, les tontons macoutes et les chimè représentent deux visions idéologiques et deux visions différentes du pouvoir. Comme je l’ai affirmé dans le livre, il faut prendre en compte le contexte de la guerre froide pour bien comprendre la manière que François Duvalier a pu se maintenir au pouvoir, comment le temps (le momentum) politique a joué en sa faveur, et la relative facilité qu’il a eu pour légitimer les Volontaires de la sécurité nationale (VSN) dans le cadre de la Doctrine de la sécurité nationale (DSN) tant valorisée par les États-Unis d’Amérique. Entre les années 1960 et jusqu’à la deuxième moitié des années 1970, les régimes dictatoriaux et autoritaires firent partie de la tactique politique des gouvernements américains qui les légitimaient constamment. Donc, ceci a énormément aidé aux succès politiques de François Duvalier par l’instrumentalisation des tontons macoutes. Or, depuis la fin des années 70, ces pouvoirs autoritaires sont censés avoir rempli leurs missions historiques aux yeux des gouvernements américains et ne firent plus partie des nouveaux schémas tactiques des États-Unis d’Amérique. Ceci dit, quand les chimè ont émergé vers la fin des années 90 du siècle dernier, le scénario politique national et international s’est modifié. À cette époque, nous étions en plein contexte de démocratisation un peu partout dans le monde. Les régimes dictatoriaux n’étaient plus nécessaires pour les intérêts politiques et géostratégiques des EUA. Mais, en dépit de cette réalité objective de la scène internationale, certains politiciens, obsédés par le pouvoir, se sont servis de tactiques et stratégiques autoritaires pour se maintenir dans les positions d’influence de la chose publique. Pour ce qui est du profil socio-économique, l’on retrouvait les tontons macoutes dans différentes strates et couches socio-économiques, depuis les hautes sphères de la bourgeoisie compradore jusqu’aux secteurs les plus démunis de la paysannerie. Côté chimè, les membres des «baz», c’est-à-dire ceux qui s’occupent généralement des sales besognes sont des gens dotés d’un faible capital économique et culturel, alors que les auteurs intellectuels qui marchandent les services des baz peuvent être des gens détenteurs de capitaux économiques et culturels assez élevés. C’est ce qui m’a amené à définir la notion de chimè comme toute personne qui, indépendamment de son niveau de capital culturel et de sa condition socio-économique, appuyait le régime aristidien, d’une manière ou d’une autre, et l’aidait dans sa quête d’établir un régime de terrorisme d’État sur un ensemble de groupes sociaux qui résistèrent aux pratiques autoritaires du pouvoir Lavalas. L.N: Votre étude témoigne bien des profils de deux groupes armés qu’a connus Haïti au cours des dernières décennies. Quelles conclusions le lecteur peut-il en tirer? E.S.P : Que l’aristidisme ou mieux la titidocratie s’est chargée de la reproduction d’un ensemble de pratiques politiques de mise dans la papadocratie. Les deux chefs d’État légitimaient l’usage du fouet dans le jeu politique de manière à éveiller la conscience politique endormie de tout opposant qu’ils considéraient comme des enfants rebelles ou récalcitrants et qu’il fallait rééduquer politiquement. Au cours de la dictature duvaliériste, les tontons macoutes s’en occupèrent, tandis que cette tâche fut dévolue aux chimè au cours de l’administration titidienne, entre 2001-2004. La seule différence résidait dans le fait que les tontons macoutes surent utiliser des koko makak (gros bâton en bois souvent utilisé par les milices armées en Haïti, depuis le XIX siècle), alors que les chimè s’en remettaient aux rigoises (nerfs de bœufs qui, depuis les temps coloniaux, ont été utilisés par les maîtres pour corriger leurs esclaves). Donc, le duvaliérisme aussi bien que l’aristidisme traita comme mineurs les Haïtiens qui ne partageaient pas leurs modes de gestion de la chose publique. Donc, ce sont deux régimes qui ont engendré la désolation au sein de la population haïtienne, population ayant reçu un traitement indigne de la part de ces dirigeants politiques. Actuellement, je suis en train de réfléchir théoriquement sur la ‘dignité’ de la personne humaine. Dans les grandes religions universelles (christianisme, bouddhisme, confucianisme, hindouisme et islamisme), la souffrance infligée aux autres est une manifestation du manque de respect qu’on témoigne pour leur dignité. Cette notion de dignité a toujours été l’objet des réflexions intellectuelles et politiques de Jean-Bertrand Aristide. Dignité est le titre d’un ouvrage qu’il a publié en 1994, en collaboration avec Christophe Wargny, œuvre dans laquelle il a documenté les résistances multiformes du peuple haïtien : peuple de dignité qui a su résister au coup d’État et a su espérer avec patience le retour du héros-sauveur, le procurateur par excellence de la justice sociale, c’est-à-dire, Monsieur Jean-Bertrand Aristide. Il présentait, de manière récursive, le peuple haïtien comme un peuple de dignité et de liberté, et suggère régulièrement à l’humain de « lutter pour sauvegarder sa dignité, de manière à éviter que sa dignité l’abandonne ». C’est un discours qu’il maintient jusqu'à présent, car le 30 septembre 2015, en portant son appui public à la candidature présidentielle du Dr Maryse Narcisse, l’ancien président Aristide affirmait que « si w pa sove diyite w, diyite w ak sove kite w ». Pour sa part, le président François Duvalier usait invariablement des expressions telles que : restauration de la dignité de la politique et rétablissement de la dignité du peuple haïtien ; or, traiter les gens avec dignité, sous l’angle de la philosophie politique, consiste à les concevoir comme personnes humaines dotées de raison pratique, et ne pas leur infliger un traitement de subalternes et d’esclaves ; contrairement à cette logique, les pratiques politiques d’Aristide (par l’instrumentalisation des chimè) et de Papa Doc (via le recours aux tontons macoutes) constituent une preuve tangible de l’indécence et du caractère indigne de leurs régimes politiques. L.N: Avez-vous d’autres projets d’écriture en lien avec la sociologie des groupes sociaux en Haïti? E.S.P : Comme vous le savez, je travaille dans une université mexicaine, je dois collaborer avec d’autres collègues dans des recherches transversales portant sur la politique, la sociologie des religions et la sociologie historique de l’État au Mexique ; mais Haïti est un pays qui m’habite intellectuellement et je m’organise de manière à poursuivre mes recherches sur mon pays natal. Actuellement, je mène plusieurs recherches sur Haïti qui touchent la sociologie des groupes sociaux. Je progresse considérablement dans la rédaction du deuxième ouvrage qui dérivera de ma dissertation doctorale, car cet essai sur les chimè et tontons macoutes est le premier produit publié en français. Dans cet ouvrage qui abordera amplement la gouvernementalité duvaliériste, j’aurai l’occasion de socialiser avec le public haïtien et francophone les grandes idées que j’ai développés dans une grande partie de ma recherche doctorale. En plus, je travaille ardemment sur un autre ouvrage personnel portant sur « Société civile et la question de la mémoire en Haïti ». J’ai un grand projet de recherche, celui de publier un livre complet sur les discours d’Aristide, depuis 1990 jusqu’à aujourd'hui. C’est une recherche qui me prendra un temps avant de le parachever. À côté de ces ouvrages personnels, je réfléchis aussi sur : (1) Élites, idéologies et histoire des idées politiques en Haïti, au cours de la première occupation américaine et la période postérieure et (2) la problématique de la citoyenneté, des droits humains et de la dignité dans les conflits haïtiano-dominicaine. Pour réaliser ce dernier projet, je suis inséré dans un intéressant réseau académique international conformé par des académiciens de Georgia State University, Yale, Duke, Notre Dame, St-John’s, entre autres. En plus, j’aimerais poursuivre mes réflexions académiques sur les milices armées en Haïti, en augmentant le nombre de cas, de manière à sophistiquer un peu plus la comparaison. (Propos recueillis par Claude Gilles)
Claude Gilles
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