Le coup d’État permanent

Publié le 2015-09-28 | Le Nouvelliste

Idées & Opinions -

Claude Roumain Sur les décombres des élections législatives du 9 août fortement contestées, on avance bon gré mal gré vers la présidentielle de cette fin d’année. Les véritables enjeux pour notre pays. Le professeur et diplomate brésilien Ricardo Seitenfus a parfaitement raison d’écrire : « Tout indique que le système politique haïtien maintient son équilibre général en répondant aux intérêts de base des acteurs-clés, des détenteurs du pouvoir aussi bien à l’intérieur qu’à l’extérieur du pays. Ces acteurs-clés s’accommodent de cette situation et fonctionnent dans ce contexte d’instabilité permanente en recherchant les chemins et les moyens pour la sauvegarde de leurs intérêts. » Ce qu’il faudrait ajouter à cette assez longue citation de Ricardo Seitenfus, cette instabilité maintient Haïti et son peuple dans le sous-développement et la pauvreté. Mais, il ne faut pas s’y tromper, cette situation délétère ne dure, depuis pratiquement la naissance de l’État haïtien sorti des entrailles de l’esclavage du colonialisme au début du XIXe siècle, que grâce (où à cause) de la collusion entre les anciennes puissances coloniales et les groupes dominants de notre pays. Et le plus souvent, même avec la complicité de ceux qui se disent farouches partisans de l’indépendance de la jeune république. Les contradictions du nationalisme haïtien se manifestent tout au long de notre histoire. L’obstination des classes dominantes liées à une partie des élites à empêcher le peuple haïtien d’atteindre son émancipation et son droit à choisir la voie de son développement, se trouvent au cœur de l’instabilité. Vouloir maintenir une société de privilèges pour 5% de la population au détriment de la grande majorité est à la base même des retards accumulés pour Haïti. La conséquence évidente, c’est la pauvreté (extrême) de cette majorité et la dégradation physique du pays. Mais «Haïti », comme tous les États, n’est pas une entité monolithique. Dès sa formation en 1804, des courants d’idées et d’intérêts la traversent. Les revendications et les luttes pour la liberté générale, les droits humains, l’indépendance, la démocratie, et…l’égalité ont marqué notre histoire avec des moments de révolte populaire jusqu’à présent étouffés dans le sang et la ruse par une coalition d’intérêts ayant comme dénominateur commun le maintien d’un système postcolonial favorisant une classe privilégiée peu soucieuse de l’intérêt national et hostile au projet d’une société inclusive, dynamique et ouverte aux opportunités pour tous sur une base de justice sociale. Dès la fondation du nouvel État s’est posé la question du partage des terres. Et plus tard, celle du rapport de production. La question de la gouvernance et de la démocratie ont fait l’objet de luttes sous différentes formes. Le peuple haïtien n’a jamais cessé de revendiquer dans l’esprit de la révolution haïtienne antiesclavagiste, avant-garde des droits de l’homme et de l’émancipation. Au cours du XXe siècle, 1910, 1930, 1946, 1986, avec le soulèvement populaire ayant largement contribué à l’écoulement de la dictature duvaliériste, les masses haïtiennes se sont prononcées en faveur de la démocratie participative, de la décentralisation, de l’alternance et surtout de la réforme en profondeur de l’État. La revendication d’un modèle de développement qui vise à l’amélioration des conditions de vie de la population sans exclusion est également au cœur des demandes populaires du 7 février 1986 : Régime démocratique et développement économique constituent les deux piliers des idées qui traversent Haïti depuis longtemps. Chaque fois, à travers son histoire, qu’Haïti a voulu prendre le chemin de son développement en libérant ses forces productives, c’est-à-dire en sortant de l’étau de l’exclusion et des inégalités criantes, le « complot » s’est formé et a réussi à retarder cette échéance libératrice. Les forces de l’argent (sale ?) de la corruption, trouvent la complicité de ceux, au sein de l’international, qui persistent à vouloir « faire payer à Haïti son audace de 1804 ». L’acharnement à vouloir, en violation de la conscience populaire, imposer à Haïti des dirigeants au service d’un système responsable de l’état lamentable de notre pays s’inscrit dans la logique du coup d’État permanent. Tout le monde réclame la stabilité politique comme condition fondamentale pour que la situation économique s’améliore de façon durable. Or, on ne peut prétendre vouloir la stabilité en maintenant les fondements mêmes de l’instabilité que sont les inégalités sociales et économiques scandaleuses, véritable régime « d’apartheid » que l’on veut perpétuer… par les manipulations diverses (faux sondages, campagnes d’intoxication médiatique, etc…) et l’usage de la force…. Cette stabilité politique ne sera jamais une réalité durable si on s’obstine à maintenir la majorité du peuple d’Haïti dans la pauvreté en lui imposant des dirigeants, véritables « chiens de garde » d’un système économique et social d’exclusion, d’inégalités et d’injustices. Pour «sortir du trou», il nous faut impérativement faire échec au coup d’État permanent. Aujourd’hui encore, le résultat du «coup d’État permanent », avec les mots prudents de la Banque mondiale : « Les grandes familles qui dominaient l’économie à l’époque de J.C. Duvalier, dans les années 1970 et 1980, conservent toujours aujourd’hui la mainmise sur de vastes pans de l’économie nationale ». En réalité, plus de 70% du produit intérieur brut (PIB). Cette période de renouvellement du personnel politique nous offre, encore une fois, une nouvelle opportunité. Les forces démocratiques, progressistes et populaires auront-elles l’intelligence et sauront-elles trouver les ressources pour gagner cette énième bataille contre les forces conjuguées du statu quo ?

Claude Roumain idroumain@hotmail.com Auteur

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