Le vaudou dans la littérature haïtienne

Publié le 2015-09-18 | Le Nouvelliste

La littérature haïtienne est une mer immense où se jettent les rivières mystiques du vaudou. Les loa de notre panthéon vaudou sont pour la plupart des amants de la poésie, de la beauté et de la littérature. À titre d’exemple, on peut citer: Ogoun Balendjo qui adore éperdument la poésie, les arts et les voyages. Atibon Legba, le loa des portails qui canalise, à bon port, nos écrivains dans le métier de la plume. Erzulie Freda dahome qui par sa beauté et sa douceur phénoménales inspire nos écrivains. Maître Clairmeille est bien le dieu des poètes et des sambas et sa femme Clairmésine la patronne des musiciens dont son équivalent au sein de l’Église catholique est sainte Cécile. Il n’y a pas de doute, le vaudou est l’élément le plus important de notre culture. Son influence sur notre production et notre vie littéraire est incontournable. Les plus grands écrivains haïtiens, pour les emplettes de leur imaginaire et de leur idéal, ont fait un beau voyage dans notre univers vaudouesque. Ils s’approvisionnent de soleil, de baisers, de générosité, de dignité, de fraternité dans les profondeurs de la mer au palais d’Agoue Aroyo, grand maître du domaine marin, câlinent les seins d’Erzulie freda en injectant dans le cœur de leurs œuvres le sang vif de la sensualité. Ils lèchent la peau de la maîtresse arc-en-ciel pour donner à la vie ses plus belles couleurs, avant de terminer triomphalement leur course devant le portail sacré de legba qui leur ouvre le chemin de la célébrité, de l’excellence, de la victoire, du succès et de la gloire. Le poète Coriolan Ardouin a payé au prix fort, les dettes lugubres d’un destin tragique. Le jour de sa naissance, un papillon noir vint se poser sur son berceau. On va surtout accentuer nos idées sur la visite de ce papillon noir à la famille Ardouin. Dans le vaudou, les loa sont des intelligences invisibles qui régissent le monde. Ils utilisent le rêve comme un outil de communication entre eux et leurs serviteurs. Dans certains cas, ils prennent la forme des animaux pour faire passer leurs messages lorsqu’ils ne se manifestent pas sur une personne en transe. Duraciné Vaval n’a pas tout-à-fait raison de dire: «La vie a été pour le jeune Coriolan une source continuelle de tourments qu’il semble accepter comme une douloureuse fatalité». Dans ce contexte, on ne peut pas parler de fatalité. Tout Haïtien, à la naissance reçoit son dieu qui le guide tout au long de son existence jusqu’au grand Dieu. Ardouin n’avait le pouvoir de tracer un autre vèvè existentiel pour remixer sa vie. Le papillon noir symbolisait son âme de poète et c’est pour cette triste raison qu’il a trempé sa plume dans ses pleurs en produisant des vers mélancoliques. Dans le vaudou, il y a une chanson qui illustre bien le rôle du papillon en qualité de messager: «Papa loko mwen di’w se van nou se papiyon wa pote nouvèl pa nou». Malheureusement pour notre romantique, le papillon noir a fait tomber sur son berceau une pluie de larmes. Vénus Arada est un magnifique poème d’Oswald Durand qui porte sur ses épaules le sceau symbolique du vaudou. Vénus est bien la déesse de l’amour et de la beauté dans la mythologie grecque. Le monde occidental parle de Vénus de Milot pour exalter la beauté de la femme blanche. Le poète de Choucoune a voulu, de son côté, immortaliser la beauté de la femme noire et il se laissait guider par les loa du rite rada en écrivant «Vénus Arada». Dans le vaudou, le mot arada est contracté en rada, de là les loa du rite rada qui viennent du ciel. Ce morceau poétique qui se trouve dans le champ magnétique de l’énergie rada, fait l’éloge de la femme noire en mettant en valeur sa beauté magique, ses seins délicieux, ses fesses redondantes et sa sensualité à fleur de peau. On a l’impression véritable que le peuple haïtien est une grande nation dotée d’une intelligence sublime, d’un sens révolutionnaire, d’hospitalité, de convivialité extraordinaire lorsque le vaudou est l’épine dorsale de son idéal. Oswald Durand était sur la bonne voie en inspirant le poème Vénus Arada. Etzer Vilaire est surtout connu comme un éclectique, un poète chrétien qui a à son actif une vaste production poétique qu’on évalue à environ 750 pages de vers. Le poète jérémien vu sa foi chrétienne semble avoir pris une certaine distance par rapport au vaudou. Cette approche n’est pas totalement juste. Vilaire a écrit un texte poétique dans lequel il fait la description de la case d’un prêtre vaudou, il s’agit de «L’ajoupa». Le poète des poèmes de la mort dans ce texte n’a pas fait figure d’un écrivain qui ne maîtrise pas son sujet. Il a décrit le péristyle du houngan en bon connaisseur. Dans son long poème dramatique Les dix hommes noirs, si on fait le résumé du passage qui relate l’arrivée de dix hommes vêtus de noir montés sur des chevaux blancs se donnant rendez-vous à minuit dans un manoir abandonné en plein cœur d’une forêt, on aura la sensation d’être en présence d’un régiment chanpwèl et d’une société vlenbendeng à partir de cette scène. Vilaire a maîtrisé parfaitement ce monde et hanté par ses convoitises et ses influences. Il a su pertinemment que le noyau de l’âme haïtienne est le vaudou. Mimola ou l’histoire d’une cassette ce célèbre roman d’Antoine Innocent dessine un magnifique vèvè qui met le vaudou dans le midi du quotidien haïtien. À mon avis, le titre qui conviendrait le mieux à cette œuvre romanesque serait le pouvoir des loa. Toute la trame de ce roman se focalise sur notre profonde croyance dans le vaudou. Maurice A. Van Zeebroack, critique américain d’origine belge, dans son fameux ouvrage: Anthologie de la littérature française d’Haïti, fait pour notre délectation un bref résumé de l’œuvre de la manière suivante: «Mimola, fille de madame Georges, est atteinte d’une maladie nerveuse, apparemment incurable. En désespoir de cause, la mère décide un pèlerinage à Ville-Bonheur en vue d’y implorer les divinités africaines. Elle y rencontre une cousine, dont le fils Léon, est atteint de troubles similaires. Léon rejette les croyances vaudoues, sombrera dans la folie; ardemment croyante, Mimola guérira et se fera hounsi.» Il faut ajouter que Léon a fait des études très poussées à Paris. Selon ses points de vue, les loa c’est comme les contes de fée qu’on raconte aux enfants. Sa folie, peut-être, a été le prix à payer. Comme dit Jean-Baptiste Cinéas, l’esprit de ses pères est entré en Mimola elle est devenue une excellente mambo. Antoine Innocent prouve que la terre d’Haïti est faite de légendes, de mystères, à cet effet, soyons nous-mêmes le plus complètement possible pour paraphraser le docteur Jean Price Mars. 28 juillet 1915, c’est l’occupation d’Haïti par la soldatesque étasunienne. Il fait un temps de deuil, de peur, d’opprobre nationale. Haïti vient de perdre ses bijoux, ses vêtements de reine de la Caraïbe et toutes sa divine beauté. Elle n’est qu’une mendiante. Dans presque toutes les contrées de la terre, elle demande l’aumône d’un baiser, d’un morceau de soleil et de poésie. Heureusement, les écrivains de l’école indigéniste ont vite compris son sourire de femme, ses angoisses, sa solitude, les plaies de sa dignité en agonie et son envie boulimique de vivre pleinement sa vie. Ce cercueil «madoulè» que représente la présence des Yankees sur la terre de Dessalines, de Charlemagne Péralte, de Benoît Batraville est terriblement lourd sur le crane innocent d’Haïti. Face à cette sombre et honteuse réalité, nos écrivains ont apporté leur grain de sel de patriote en disant non à la présence de ces envahisseurs sur notre territoire. Le vaudou était la toile de fond de ce grand mouvement littéraire qui a vu la montée en puissance d’un ensemble d’écrivains de grand talent: Emile Roumer, Carl Brouard, Jacques Roumain, Jean Price Mars, Jacques Stephen Alexis, Jean Brierre, Roussan Camille, Magloire Saint-Aude et la liste est longue… Ils ont tous lutté énergiquement contre cette cruelle occupation et ont mis au-devant de la scène le vaudou dans le but de promouvoir notre culture et d’exprimer notre attachement a l’Afrique, l’alma mater. Ce mouvement littéraire a eu des moments d’apothéose avec des œuvres de grandes valeurs universellement reconnues telles que Gouverneurs de la rosée de Jacques Roumain, une œuvre de cœur, de solidarité de partage ou le vaudou ne cesse de clignoter sa douce et frénétique lumière et Ainsi parla l’oncle de Jean Price Mars qui fait un excellent plaidoyer en faveur de notre folklore et nos traditions ancestrales. Certains poèmes d’Emile Roumer, de Carl Brouard de Jean Brierre, de Roussan Camille portent les empreintes de cette religion. Aujourd’hui encore, nos écrivains les plus brillants ont eu l’intelligence de faire du vaudou leur cheval de bataille. L’auteur de la piste des sortilèges et de Soro, Gary Victor, nous plonge dans le monde merveilleux du vaudou. Le roman de Frankétienne interpelle les feux d’Ogoun Feraille. L’ombre inquiétante de l’oiseau sorcier de « Le peuple des terres mêlées » de René Philoctète sème la pagaille dans le ciel d’Elias Pina, petite ville frontière dominicaine. Yanvalou pour Charlie de Lionel Trouillot évoque par la lascivité de cette danse, à la fois, les ondulations des vagues marines et de la couleuvre animale sacrée de notre vaudou. Dany Laferrière, dans son émouvant discours avant de recevoir son épée d’académicien, affirme: « J’ai déjà vu Ogoun, le dieu du feu, au volant d’un taxi cabossé et Erzulie aux yeux rouges échangeant un baiser mortel avec un jeune homme. Vilaire sourit, il ‘avait compris. Mon épée ne sera pas habitée par la fureur d’Ogoun, ni la passion d’Erzulie ou le sens trop pratique de Zaka, le dieu des paysans, mais par l’esprit vif de Legba, ce dieu capable d’ouvrir toutes les barrières, même celle de l’Académie française.» Ces mots de notre Dany viennent couronner notre analyse. Le vaudou pèse très lourd dans la balance littéraire haïtienne. Il constitue la quintessence de notre patrimoine culturel et littéraire, même si les séquelles du colonialisme y font souvent obstacle.
Widly Jean Auteur

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