HORIZON-DEBAT

L'Ecole des Griots: bilan iconoclaste et actualité enrichissante

Il faut aujourd'hui tout questionner. Rien n'est tabou. La clef, c'est la rigueur. Tout cela n'a rien d'une abstraction. Pari ambitieux. Et visiblement à risques. La filiation pour moi se limite ici à l'efficacité d'une méthode. Dr François Duvalier, notrepère à tous? Tyran titanesque? Orages. Presque magique. Eclats d'une histoire toujours vivace enchassés dans le noirceur du mal.

Publié le 2005-04-28 | Le Nouvelliste

Loin de tout sensationnalisme et de toute manipulation à grand spectacle, la doctrine des Griots, mouvement intellectuel ancré dans un grand creuset d'idées sociologiques, se voulait un modèle en pourvoyant une quête vers l'Afrique mère. Ferment catalyptique, elle demeure après le message d'"Ainsi parla l'oncle (1928)" du Dr Jean Price-Mars, l'un des moments les plus marquants de la pensée haïtienne s'appuyant sur l'Histoire et la culture en vue de rénover nos valeurs, nos modes de vies, nos comportements. Intensément dramatiques, les idées et principes de la doctrine des Griots, initiés par Louis Diaquoi, se dégagent des différents articles, essais, études et déclarations contenus dans la revue Les Griots, parue entre 1938 et 1940. Au-delà de la pure curiosité intellectuelle, cette revue trimestrielle a eu une pléthore de créateurs réputés du pays tant par leurs prises de position transgressives que par leur talent et leur conception progressiste du monde: Lorimer Denis, François Duvalier, Carl Brouard et Clément Magloire Fils, quelques aînés comme le docteur Jean Price Mars, le docteur J.C. Dorsainvil, Catts Pressoir, Henri Terlonge, Constantin Dumervé et d'autres collaborateurs plus jeunes encore, brillants parmi les brillants, Kléber G. Jacob, Franck Légendre, Franck Durant, Philippe Thoby-Marcelin, Mesmin Gabriel. Figures contrastées. Leur destin marqué du sceau de la désillusion est indissolublement lié à notre histoire tragique. Le retour à ce passé controversé et sur ce que nous pouvons/devons en faire aujourd'hui est sans doute important, fécond. Et les idées ne manquaient pas à ces cerveaux en pleine belle jeunesse. Beaucoup d'autres intellectuels participaient aux vrais débats, souvent à cloche-pied et à contre-courant. A redécouvrir en ces temps déraisonnables que nous vivons. Nul n'est plus censé l'ignorer! Vue générale Engagés, prestidigitateurs de haut vol et concepteurs passionnés, Lorimer Denis et François Duvalier, sont perçus comme les pères des articles de doctrine (Considérations sur nos origines historiques), de sociologie (Le noir d'Afrique et la civilisation européenne), d'ethnographie (Une cérémonie d'initiation), de pédagogie (Contribution au problème d'enseignement en Haïti). Le regard incisif, la perfection comme slogan et une soif à crever, Kléber Jacob, aujourd'hui peu connu, a signé des articles d'ethnologie (Les composantes ethniques de l'ethnie haïtienne) et de psychogénie (Les misères et réactions haïtiennes en face du racisme blanc) et ils constitueront plus tard les deux volumes de L'homme haïtien (1946). Cette originalité thématique lui donne dans l'histoire des idées une dimension qu'on ne lui soupçonnait pas. Silhouettes à contre-jour, Maitre Henri Terlonge a abordé avec minutie les problèmes de sociologie juridique, Franck Durant la politique internationnale, le docteur Jean Price-Mars et Etienne Charlier les questions économiques, historiques, psychologiques et politiques. Par ses articles ayant rapport à la psychiatrie, Louis Mars a introduit avec brio en Haïti "La crise de possession dans le Vaudou" (1946) et " La lutte contre la folie" (1947). Tant de plumes sagaces ne donnent pourtant pas à ces textes le caractère contradictoire et heurté dont on leur a fait injustement grief. La singularité de la doctrine des Griots ne s'origine ni dans l'être ni dans le non-être mais au coeur d'un corpus enrichissant. Mouvement de recherche et de combat idéologique, intensifié comme une terre chauffée à blanc, aux prises avec une totale liberté de ton, la doctrine des Griots se sert de l'écriture comme une expérience limite en faisant sauter les approches psychologiques et sociologiques. L'enthousiasme, la conviction des luttes à mener et des pensées à difffuser, alternent avec les moments d'abattement et de méditation triste. Goût obsessionnel pour l'histoire et la culture, pour le renouveau et la quête identitaire, cette doctrine nationaliste plaide pour une façon authentique de penser, de sentir, de concevoir, d'agir. Militante et tiers-mondiste, secouée d'une veine marxiste, la pensée politique et programmatique des Griots se trouve exposée dans "Les tendances d'une génération" (1934) par Lorimer Denis, François Duvalier et Arthur Bonhomme, la revue Les Griots (1938), l'Hebdomadaire les Griots, notamment, Notre mentalité est-elle africaine ou gallo-latine (Denis- Duvalier, 1936), Le problème des classes à travers l'histoire d'Haïti ( Idem, 1948). Mémoire vive et sanguine. Bien entendu, un tel projet se heurtait à la réalité têtue: celle des classes démunies par exemple avec leur lot de misères séculaires, de retards immondes; celle de la nation introuvable, écartelée, malgré les sirènes de la démagogie passéiste. C'est dans cette tension, pour relever un tel défi, que Duvalier à l'heure où la folie guette tous ceux qui s'exposent au soleil invente cette langue aux inflexions baroques, au relief messianique, qui fait de ses «Oeuvres essentielles» l'une de ces références doctrinales plus stridentes, en dépit des faiblesses stylistiques et autres lacunes discursives. En marge de la doctrine des Griots, René Victor, avec son Essai de sociologie et de psychologie haïtienne (1937), Vues sociologiques (1940), fait montre de la même hargne. Au fil des années, la renommée de cette doctrine imprégna de part en part l'intelligentsia: Les notes sur le folklore d'Haïti (1946) de Emmanuel C. Paul, Les danses folkloriques haïtiennes (1955) de Lamartinière Honorat, Quelques moeurs et coutumes de Jean-Baptiste Roumain, Michel Aubourg, Léonce Viaud, René Piquion, Réveil de la culture (1958), Négritude (1961) le prouvent. Une génération prolixe, fameuse, vivace. Bibliographie incontournable. Une doctrine politique et sociale Ce nouveau mode de pensée a orienté l'esprit des jeunes générations vers les études folkloriques et ethnographiques, à caractère psychologique. Esprit atypique, laborieux et d'une sympathie touchante, Carl Brouard, le chef de file du mouvement des Griots, a avancé: "Nous remîmes en l'honneur l'assôtor et l'açon. Nos regards nostalgiques se dirigèrent vers l'Afrique douloureuse et maternelle. Les splendeurs abolies des civilisations soudaines firent saigner nos coeurs. Virilement et glorieusement, puérilement aussi peut-être, nous jurâmes de faire de notre patrie le miracle nègre, comme la vieille Helliade fut le miracle blanc. Aux splendeurs orientales de l'antique Saba, nous rêvions de mêler la raison latine, et que de ce mélange conforme au génie de notre race naquit une civilisation intégralement haïtienne. Mais cette civilisation originale, où donc pouvons-nous la puiser, si ce n'est dans le peuple? " (cf. Carl Brouard, doctrine de la nouvelle école, revue Les Griots No. 1, vol 1 Juillet-Août-Septembre 1938). La lutte désespérée pour une littérature autonome, une société réconciliée avec elle-même, une nation prospère et libre, une culture populaire reconnue et intégrée à tous les compartiments de la vie nationale, une paysannerie désenclavée et alphabétisée a marqué avec fracas la fin des années 1960. Crise politique dominée par l'exclusion et le dogmatisme anti-démocratique. Insécurité. Arbitraire macoute. Culte de la personnalité. Noirisme criminel et suicidaire. Bilan - gâchis: un pays en lambeaux, une nation écartelée, une misère multidimensionnelle, faites d'égoïsme et d'individualisme. Conscient de l'influence omniprésente du " mens " sur tout le reste, c'est-à-dire des origines et du milieu (cf Michel Foucault et Pierre Bourdieu), je me réclame sans ambages de cette école, parce que la doctrine des Griots s'attache, dans ses bases épistémologiques et paradigmatiques, à déterminer les composantes ethniques de la société haïtienne et met en relief les éléments rétrogrades de notre milieu frappé de bovarysme, maladie collective diagnostiquée par l'Oncle, hanté par ses travers coloniaux et gavé de cruauté, de régression, de fatalité. Présentes. Omniprésentes. Dans l'obscurité de nos malheurs et hantises, la doctrine des Griots, détournée et dévoyée par le duvaliérisme, traduit aujourd'hui encore un courant humaniste vivifiant et émancipateur. Pour preuve, lors de la commotion populaire de 1946, les idées de cette doctrine ont provoqué une prise de conscience culturelle et idéologique massive. Au sein de notre société inégalitaire et arrière, en crise permanente, elle demeure une des armes subséquentes d'une politique de promotion sociale et économique au bénéfice des classes ouvrières et paysannes. Sans ce souci du peuple, du grand nombre, des déshérités, exclus et paumés, rien de grand n'est possible. La tâche attribuée aux idéologues de la doctrine des Griots insiste sur la conception d'une "science haïtienne", mais elle n'a pas eu le succès tant souhaité par ses tenants après leur mort. Immenses, irrésolus, aggravés par la transition, les problèmes haïtiens sont avant tout et même essentiellement des problèmes d'ordre psychologique, psychanalytique, psychosomatique, bref culturel. La formule est troublante. Et c'est en ce point, tout à fait précisément, que se révèle l'importance de la recherche savante pour les questions liées aux névroses qui nous rongent, qui sont à la base de nos déchirements, de nos préjugés dégradants, de nos régressions en tous genres. Doté d'une lucidité inoubilable, fracassante même, le psychiatre antillais Frantz Fanon, auteur bouleversant de «Peau Noire, Masques Blancs et des Damnés de la terre», l'a bien mentionné: tous les peuples ex-colonisés sont saccagés, habités férocement par des névroses et perversions erratiques, dramatiques, auto-destructrices. Le préjugé de couleur. L'individualisme chicanier. La mégalomanie. La peur de l'autre. L'intolérance. Le goût de la violence et de l' autiodestruction. Le misérabilisme populiste. L'Université haïtienne n'a pas à bon escient préparé nos sociologues, Ethnologues, psychologues pour qu'ils prennent la relève des Griots. Ainsi le Bureau d'Ethnologie, l'Institut des Recherches Africaines (IERA) et la Faculté des Sciences Humaines doivent oeuvrer pour une formation adéquate de nos cadres, futurs dirigeants. Défi vraiment angoissant.
Pierre-Raymond Dumas Auteur

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