Jeanty Junior Augustin : Une caméra au cœur de l’action…

PUBLIÉ 2015-05-04
Photojournaliste, Junior partage le prix Chaffanjon 2015 avec Juno Jean Baptiste. Ses clichés ont contribué à la dépeinte de cette réalité présentée par le jeune rédacteur à travers une balade où les dessous de la prostitution en Haïti sont mis à nu. Junior fait partie d’une équipe de trois photographes et vidéographes (avec Natacha Bazelais et Jean-Marc Hervé Abellard) qui assurent l’alimentation du site du Nouvelliste en images et vidéos. Ils font du « one-man-band », c’est-à-dire posent les questions, prennent les images, font le montage et les mettent en ligne, ayant chacun les compétences adaptées pour. Jeanty Junior Augustin fait partie de la grande famille du plus ancien quotidien d’Haïti depuis environ trois ans. Le photographe pose pour Ticket et répond à nos questions.


Junior, présentez-vous à nos lecteurs… Je suis Jeanty Junior Augustin. Je suis né le 27 novembre 1984 à Delmas. Après le départ de l’ex-président Jean Bertrand Aristide en 1991, mes parents ont laissé la capitale pour Petit-Goâve où j’ai passé six années. J’ai perdu mon père en 1997 et ma mère a décidé de rentrer à Port-au-Prince. J’ai bouclé mes études primaires à l’Ecole Nationale République du Pérou à Martissant, et mes études secondaires au Lycée Anténor Firmin. Une année après mon bac II, soit en 2006, j’ai intégré la Faculté de droit et des sciences économiques pour des études en économie. Quelques mois avant ma graduation en économie en 2011, j’ai suivi une formation en photojournalisme avec Haiti-Reporters. Ce 17 décembre 2011, j’ai eu une double graduation, puisque j’avais aussi bouclé ce cycle de formation en photographie et vidéographie. Donc tu es économiste de formation... Qu’est-ce qui t’a poussé à suivre cette formation en multimédia ? Est-ce par pur hasard ? Je ne saurais assigner mon entrée dans le domaine de la photographie à un hasard. Depuis mon jeune âge, j’ai manifesté de l’intérêt pour le domaine. Un de mes cousins avait son studio et ses caméras étaient souvent à ma portée. À l’époque, c’était l’argentique, et cela me plaisait bien de voir mes photos réussir. Certes, pendant un certain temps je m’étais consacré aux études, mais je ne m’étais pas non plus éloignée de la photographie, dans un registre amateur, lors des petites sorties entre copains et d’autres occasions avec une caméra numérique que je traînais avec moi. La formation avec Haiti-Reporters a certainement boosté cette passion. Et c’est tout naturellement que j’ai choisi Le Nouvelliste au lieu d’un poste à une institution bancaire pour lequel j’avais postulé. Je voulais vivre cette liberté qu’offre la photographie. Se cloîtrer entre quatre murs n’est pas mon fort ; de toute façon, je trouve cela contre-productif, n’en déplaise à ceux qui passent leurs journées emmurés dans un bureau. La photographie laisse beaucoup plus de place à la créativité. Chaque jour est un autre jour et apporte de nouvelles images. Trois mois après la formation avec Haiti-Reporters, j’ai intégré le journal Le Nouvelliste. Cela fait déjà trois ans depuis que je travaille dans la section multimédia du plus ancien quotidien du pays. Mon boulot consiste à couvrir l’actualité en images, éditer les clichés et les vidéos et les mettre en ligne. Je suis aussi photographe par moment pour le journal. Outre Le Nouvelliste, j’ai fait des expériences avec des agences de presse internationales comme Reuters pendant la période des manifestations à la fin de l’année dernière. Mes photos ont été publiées sur Yahoo, des sites au Brésil comme photo du jour et tant d’autres sites. Et vous vous sentez dans votre élément ? Je fais du photojournalisme et je me sens parfaitement dans mon élément. Cela va peut-être vous paraître bizarre, mais j’aime couvrir des journées folles, être en plein cœur des événements, prendre des risques, courir dans le sens inverse par rapport à la foule en dispersion et tout le tralala. J’aime affronter la réalité juste pour apporter les images, c’est ma passion. En avril 2013, deux de mes collègues et moi avions été arrêtés à Gérald-Bataille (Delmas 33) sur ordre du magistrat Arnel Dimanche. On avait été rapidement libérés par la suite. Ce malheureux incident ne m’a pourtant pas effrayé. Le risque est partout, à un niveau ou à un autre, moi je préfère le prendre avec la photographie. Pour vous, être photojournaliste, cela veut dire quoi ? Je dirais que c’est un langage. Une photo peut raconter une histoire à elle seule. On dit souvent qu’une photo vaut mille mots. En photojournalisme, par exemple, le photographe doit, comme le journaliste rédacteur, maîtriser les quatre premières des cinq questions de base du journalisme. Le rédacteur utilise sa plume ou son clavier, et le photographe, sa caméra. En parlant de rédacteur, vous aviez participé, Juno Jean Baptiste et vous à un atelier à la Fokal qui a débouché sur votre participation au prix Chaffanjon. Vos photos ont contribué au sacre de l’article « La Balade de Quai-Colomb » à ce prestigieux prix… Il faut dire que j’ai eu la chance de participer à plusieurs formations en photographie à la Fokal. Environ six formations sur des thèmes différents. Cet atelier en question avait pour thème « Comment monter une histoire à quatre mains ». C’était une façon de concilier le travail du rédacteur et celui du photographe. Il a été animé par Paolo Woods, photographe, et Arnaud Robert, journaliste rédacteur. Ces deux géants de la presse internationale ont partagé avec nous, dans le cadre de cette formation, leurs expériences de travail en équipe. C’était enrichissant comme atelier. « La Balade de Quai-Colomb » est un article portant sur les inégalités dans le phénomène de la prostitution lui-même en Haïti et vous aviez pu prendre des photos vivantes pour illustrer ce texte de Juno. Racontez-nous l’expérience… Bon, comme vous venez de le dire, nous avions voulu travailler sur cette thématique assez sensible. L’idée était de présenter une sorte de cartographie de la prostitution en Haïti, mais surtout de faire ressortir l’inégalité dans ce secteur. Du bas de la ville à Pétion-ville, nous avons fait cette grande balade. Si au Quai-Colomb, elle se pratique au vu de tout le monde, à Pétion-Ville, elle se fait en revanche dans la plus grande discrétion et le plus grand luxe. Je me rappelle avoir pris des photos à partir de mon téléphone dans un club de Pétion-Ville que des agents de sécurité m’ont contraint de supprimer. L’une d’elles montrait des filles qui posaient nues, avec au fond un écran projetant des images pornographiques. J’ai dû me rabattre sur une photo de l’extérieur du club. À l’autre extrémité, on s’est rendu à Quai-Colomb grâce à une amie qui nous a informés de ce qui se passe là-bas. Les premières impressions de cet espace et des pratiques dont elle est témoin laisseraient n’importe qui sans voix. Non seulement l’endroit n’est pas approprié, mais surtout les têtes qu’on y voit font flipper ! J’ai dû toucher à la cigarette et offrir de l’alcool à des gourous pour nous fondre dans l’ambiance et avoir de leur protection. Mon premier cliché, je l’ai pris encore avec mon téléphone, puisqu’il n’était pas prudent de trimballer ma caméra dès le premier jour au bord de mer. C’est cette photo qui a inspiré à Juno les premières phrases de son article, même si j’ai dû la reprendre, sous la sollicitation de Paolo Woods. Ce n’était pas du tout facile, vu le délai relativement court qu’on nous imposait pour délivrer le travail. Prendre des photos de gens en plein ébats sexuels, dans des conditions aussi malsaines et dégradantes, m’a interpellé. Notre reportage a retenu l’attention du jury et Juno et moi sommes sortis lauréats de cet atelier. Puis vous avez remporté le prix Chaffanjon… Cela représente quoi pour vous ? Ah oui ! Nous nous sommes dit pourquoi ne pas postuler pour ce prix. Et voilà ! Je crois que ce prix est pour moi plus une source de motivation qu’autre chose. Le prix en soi encourage le multimédia, beaucoup moins prisé dans le journalisme en Haïti. C’est un honneur pour moi de partager ce prix avec Juno, mon collaborateur au Nouvelliste. Vos projets ? J’ai surtout des projets qui impliquent un collectif. Je fais partie du collectif K2D. C’est un regroupement de photographes. Nous avions récemment travaillé sur une exposition-photos relative au massacre de Casales, une région d’Haïti, en 1969, inspirée d’une formation sur la photographie mémoire à la Fokal. Nous sommes aussi intéressés à un projet avec les filles aux cheveux naturels. Un message pour des jeunes comme vous qui s’intéressent à la photographie, ou plus particulièrement au photojournalisme ? La première chose qu’ils doivent avoir à l’esprit, c’est l’amour de ce métier qui doit d’abord motiver l’homme ou la femme qui l’exerce. Ensuite, être photographe n’est pas un acquis. Il faut tous les jours se mettre à jour. Tout comme les maths, la photographie demande une pratique régulière. Il faut au moins regarder une photo tous les jours. N’ayez pas peur des critiques. J’ai eu la chance d’être encadré par Jean-Marc Hervé Abellard et Dieunal Chéry, et je suis encore en stade d’apprentissage ! Je dirais encore à ces jeunes : faites de votre caméra votre meilleure amie ! C’est un domaine en pleine expansion, grâce à une génération de photographes qui valorisent ce métier qui nourrit son pratiquant et offre beaucoup d’ouvertures.



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