Ces experts sans expertise aucune

Des idées pour le développement Un contre-temps majeur dans la programmation de l'édition de 16 mars de Le Nouvelliste nous a empêché de publier la chronique "Des idées pour le développement'' lundi comme d'habitude. Pour réparer cette erreur et combler l'attente des nombreux lecteurs de cette rubrique, nous avons décidé de publier ledit article dans l'édition de ce mardi. Bonne lecture à vous tous

Publié le 2015-03-17 | Le Nouvelliste

Economie -

Haïti est bondée d’experts nationaux comme étrangers. Mais très peu peuvent vraiment faire valoir une expertise éprouvée. Cela m’a toujours intrigué : des gens qui se présentent comme experts mais sans expertise aucune. Certains disent détenir des diplômes qu’ils ne peuvent exhiber à personne. D’autres, diplômés pour de vrai, prétendent tout maîtriser au même niveau. L’animateur de l’émission Zone doc à la Télé de Radio Canada, Raymond Saint-Pierre, dans un documentaire intitulé « La dictature des experts », a fait le tour de la question le vendredi 10 mai 2013. On y voit un œnologue, expert en fabrication et conservation de vin, qui livre son verdict plutôt en fonction des étiquettes, du prix et de la provenance du produit. Frédéric Brochet, professeur d’œnologie à l’université de Bordeaux, élevé dans un vignoble et vigneron à ses heures, affirme que certains «experts» ne savent même pas établir la différence entre un vin rouge et un vin blanc coloré artificiellement. J’ai suivi avec attention également le témoignage d’un peintre faussaire qui reproduit les tableaux des artistes peintres les plus célèbres. Il a vendu des dizaines de pastiches dans les plus grands musées du monde à la barbe des plus grands experts-vérificateurs. Sa méthode: il visite d’abord les musées, contemple les œuvres de Picasso, de Léonard de Vinci par exemple; puis, il se met à les répliquer. Et, à chaque fois, les experts des musées tombent en extase devant une œuvre authentique, oubliée, négligée et longtemps disparue. Des discours d’experts de toutes sortes pleuvent pour confirmer les trouvailles. Le faussaire est vite devenu multimillionnaire ! Le journal français Le Parisien retrace dans son édition du 4 avril 2013, le cas de Philippe Leblanc, 58 ans, qui a réalisé nombre de bâtiments publics de toutes sortes dans plusieurs villes françaises en tant qu’architecte mais sans diplôme aucun. Il a été déféré le 28 mars 2013 pour exercice illégal du métier d'architecte. Si se tromper est humain, le bon expert reste celui qui se trompe le moins. Mais chez nous, on ne revient pas à la charge quand les pseudos experts ratent leur cible. Alors, on ne décompte pas les vrais des faux. Ce qui compte c’est de donner l’impression d’être un expert, pas forcément d’avoir une expertise. Il faut rouler une belle voiture, porter des objets clinquants, loger dans des hôtels luxueux... Les gens croient beaucoup plus à l’apparence de l’expert qu’à son expertise. Il faut savoir bien parler ou chez nous parler très fort, utiliser un jargon que très peu de gens comprennent. Seuls les vrais experts - peu nombreux - peuvent identifier les erreurs et les incohérences. Le documentaire de Zone doc nous présente le cas d’un consultant en affaires, Matthew Stewart, philosophe de formation mais qui évolue comme expert en gestion des affaires après seulement trois semaines de formation en management. Il a voyagé partout dans le monde pour vendre ses services avant d’écrire «Le mythe du management». Il avoue que l’expert doit être grand de taille et porter beaucoup de bling-bling. Pour lui, le succès doit s’afficher et cette apparence de succès suffit. Résultat : on n’a jamais douté de la justesse de ses conseils. De pseudos experts étrangers de ce genre, Haïti en regorge. Particulièrement, dans le domaine du développement. Personne ne prend le soin de vérifier leur compétence. Trop souvent, ces borgnes sont rois au milieu de certains dirigeants et politiciens haïtiens aveugles. J’ai en tête ces animateurs qui ne connaissent rien en musique mais qui affirment péremptoirement : « Si je vous dis que cette chanson est bonne, c’est qu’elle est vraiment bonne». Quant au sport, n’en parlons pas. On peut penser également à ces avocats qui interviennent sur tous les dossiers, dans toutes les branches des sciences juridiques, comme si la spécialisation n’existait pas dans leur discipline. La même scène est observée en économie où l’expert-économiste intervient sur des problématiques liées à l’économie du droit, de l’environnement, du développement et de la finance sans la moindre spécialisation. Parfois, ils défendent un secteur, un intérêt ou tout simplement leur employeur. Or, à chaque fois que quelqu’un est payé pour donner son avis, il faut s’en méfier. On dirait même que l’expertise est soluble dans l’argent. On retrouve aujourd’hui des experts qui donnent des séminaires pour devenir experts. Un de ces formateurs déclarent à Zone doc : «Plus vous avez une opinion tranchée, plus vous êtes invités à la télé ». Il faut alors être tranchant ! Toute nuance est reléguée au second plan. D’ailleurs, le formateur affirme que la presse ne cherche pas toujours la vérité mais plutôt la personne qui passe mieux et qui capte l’attention des auditeurs, téléspectateurs et lecteurs. Ce qui contraste avec le comportement du scientifique ou du vrai expert qui a tendance à douter de tout et à nuancer ses propos. D’autant plus qu’en économie, comme dans les autres sciences sociales, on n’est jamais sûr d’un résultat à 100 %. Des singes plus performants que des traders sur le marché financier Outre les experts-racketteurs, il faut également reconnaître le fait que fournir un avis d’expert peut constituer un exercice assez périlleux dans certains domaines. Selon une étude de la Cass Business School, une des meilleures écoles de gestion anglaises, publiée en mars 2013, un choix au hasard d'investissements boursiers - comme le ferait un singe - rapporterait plus qu'un choix pondéré par capitalisation boursière fait par des experts. Le journal français La Tribune (1) résume ainsi l’étude : «Mettez un singe dans votre salle de trading et laissez-le passer des ordres de Bourse. Vos traders le regarderont sûrement avec des gros yeux. Puis, certains de la supériorité de leur intelligence et de leurs connaissances des marchés, ils riront un bon coup avant de retourner à leurs écrans. Selon une étude de la Cass Business School (2), ils ne riront pas longtemps. Car, selon cette étude réalisée par l'université londonienne, si l'on constitue des indices boursiers de manière aléatoire, comme un singe, les performances ne sont supérieures que sur des indices pondérés par capitalisation boursière.» «Nous avons réalisé une simulation informatique consistant à sélectionner et à pondérer aléatoirement un échantillon de 1 000 actions, ce qui revient à évaluer les capacités d'un singe en matière d'investissement sur le marché », explique le professeur Andrew Clare, coauteur de l'étude. Celle-ci se base sur des données collectées tous les mois aux États-Unis, de 1968 à 2011. La procédure de sélection aléatoire a été répétée 10 millions de fois sur chacune des 43 années étudiées, ajoute le chercheur. Et le résultat, c'est que « la quasi-totalité des 10 millions de singes-gestionnaires de fonds ont réalisé de meilleures performances que les indices pondérés par capitalisation », poursuit Andrew Clare. Ce genre d’expérience a été suggéré par Burton Malkiel, professeur de finance à l’université Princeton qui, dans son livre A Random Walk Down Wall Street (La marche aléatoire à travers la Bourse), écrivait : «Un singe aux yeux bandés, lançant des fléchettes sur les pages d’un journal financier, composerait un portefeuille d’investissement tout aussi performant que ne le feraient des experts.» L’ouvrage, rédigé en 1973, best-seller en finance, est avant tout un guide d’investissement qui tire toutes les conséquences de la théorie moderne du portefeuille et de son principal enseignement : l’efficience des marchés. D’autres recherches en finance internationale ont déjà documenté le fait que les modèles théoriques de prévision du taux de change ne fait pas mieux qu’une marche aléatoire (comme si un chien aveugle se promenait dans un désert). En Haïti, on a souvent tendance à placer une confiance aveugle dans des pseudos experts dont la seule grande qualité reste et demeure leur audace. Faut-il pour autant se méfier de l’expertise ? Non. Il faut juste chercher à identifier les vrais experts. (1) :http://www.latribune.fr/entreprises-finance/banquesfinance/banque/20130415trib000759544/en-bourse-les-singes-reussissent-mieux-que-les-hommes.html (2) http://www.cass.city.ac.uk/news-and-events/news/2013/april/monkeys-beat-market-cap-indices

Thomas Lalime thomaslalime@yahoo.fr Auteur

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