Papa Machete

Au coeur de la révolution haïtienne menant à l’indépendance en 1804, il y avait un important instrument de résistance: la machette. Cet outil utilisé dans l’agriculture florissante de la colonie de Saint-Domingue a été transformé par les esclaves en une arme de lutte pour la liberté. Plus de deux cents ans plus tard, cet art martial n’a pas disparu. Il est encore pratiqué à la campagne, dans quelques-unes de ces localités si reculées qu’on appelle “andeyò” (en dehors). Le documentaire Papa Machete fait rayonner cette semaine au Festival de Film de Sundance de 2015 cette tradition vivante du peuple haïtien. Entretien avec le Barbadien Jason Fitzroy Jeffers, un des producteurs de ce court-métrage.

Publié le 2015-01-27 | Le Nouvelliste

Le Nouvelliste (LN): Papa Machete, c’est qui? C’est quoi? Jason Fitzroy Jeffers (JJ): Papa Machete fait référence au personnage principal du film, le feu “Professeur” Alfred Avriel, un agriculteur haïtien qui enseignait l’art de la machette à Jacmel. Dommage, il est décédé récemment, quelques mois après la sortie du film. Je lui avais lié connaissance grâce aux activités du Haitian Machete Fencing Project, un groupe qui enseigne l’art de la machette exercé en Haïti et en fait la promotion à travers le monde. Au départ, mon seul objectif était de voyager en Haïti pour apprendre ce type d’escrime. En tant que journaliste-pigiste basé à Miami, j’étais intéressé à racontrer mon voyage sous forme de reportage. Mais arrivé sur place, j’ai vite réalisé que cette expérience était unique et que je pouvais en tirer un bon film. A cet effet, j’ai mobilisé quelques amis, notamment le réalisateur du film, Jonathan David Kane. Nous nous sommes rendus à Jacmel au cours de l’été de 2013 pour tourner avec “Professeur” Avriel. Nous avons suivi des cours d’escrime et avons interviewé le “Professeur”. Nous lui avions laissé raconter son histoire avec sa propre voix. Ainsi, nous avons produit un documentaire de court-métrage, sorti un an plus tard au Festival International de Film de Toronto de 2014. LN: Comment était l’expérience de produire le film en Haïti? JFJ: Quand j’étais plus jeune, j’avais l’habitude de regarder surtout des films de “kung-fu”. Ces films chinois racontaient toujours l’histoire d’un vieil homme solitaire qui maîtrisait les arts martiaux et le héros du film devait voyager pour trouver cette personne. Pendant le tournage de Papa Machete, j’ai réalisé que j’étais en train de faire la même chose: pas en Chine mais en Haïti. C’était d'autant plus significatif qu’Haïti fut le théâtre d’un moment crucial de l’histoire, à savoir la révolution des esclaves, entamée en 1971. A mon avis, les Occidentaux ne connaissent pas assez cet évènement historique. Alors l’apprentissage de cette pratique d’auto-défense dans un pays si riche en matière d’histoire de résistance était pour moi très significatif et inspirant. LN: Que signifie pour toi la sélection de ce court-métrage dans les Festivals de film de Sundance et de Toronto? JFJ: Parmi les 6 000 documentaires de court-métrage soumis au Festival de Sundance, seuls 15 ont été selectionnés pour y participer. C’est très excitant puisque le Festival de Sundance est peut-être le festival le plus intéressant pour un cinéaste indépendant. Cette considération est valable aussi pour le Festival de Toronto, qui lance la saison des festivals et des distinctions dans le monde du cinéma. Les meilleurs films dans le monde sont projetés chaque année dans ces festivals. Notre production n’avait pas les capacités d’une grande studio de Hollywood. Nous sommes juste des producteurs indépendants. Le financement du film était alors un défi mais aussi une responsabilité. Ce fut pour nous un important investissemment de temps, d’argent et d’énergie. Auparavant, j’ai travaillé pour quelques émissions de télévision dans des fonctions plus modestes; Papa Machete est mon premier film en tant que producteur. Ce projet fut difficile et très risqué mais au final il valait le coup. LN: Jusqu’à présent, comment le film a-t-il été recu par l’audience? JFJ: L’audience a très bien reçu le film au Festival de Toronto. Je me souviens surtout du témoignage d’une femme originaire d’Haïti qui réside depuis des années au Canada. En Amérique, les images d’Haïti projetées à la télévision se rapportent d’habitude cantonnées au tremblement de terre, à la pauvreté ou aux troubles politiques, alors qu’Haïti recèle l’une des plus riches cultures du monde. Nous ne voulions pas réaliser un film qui répète les stéréotypes déjà accolés à Haïti par les médias étrangers. Avec Papa Machete, nous voulions tourner nos projecteurs sur sa richesse culturelle. C’est sans doute pour cette raison que la spectatrice originaire d’Haïti fut reconnaissante vis-à-vis du film. Et c’est à partir de son témoignage que nous, les producteurs, avons su que nous étions sur la bonne piste et que nous avions capturé avec justesse ce que nous avions expérimenté en Haïti: sa culture flamboyante. LN: Papa Machete documente sur une tradition, à mi-chemin entre le sport et l’art, encore pratiquée en Haïti. Avez-vous des objectifs autres que cinématographiques avec ce film? JFJ: L’objectif final de Papa Machete est de porter les spectateurs du reste du monde à visiter Haïti. Après, il importe peu s’ils sont intéressés ou pas à apprendre l’escrime à la machette. Nous souhaitons qu’après avoir visionné notre film, ils réservent un billet de voyage pour découvrir Haïti par eux-mêmes comme nous l’avons fait. LN: Après Sundance, c’est quoi la prochaine étape? Haïti? JFJ: Nous aimerions projeter le film en Haïti. A vrai dire, nous n’avions pas encore de plan précis à ce sujet. Cependant, il reste important pour nous d’être connecté avec la communauté haïtienne du terroir comme celle de la diaspora. Nous avions eu aussi l’occasion de projeter le film dans un centre culturel à Miami. Cette année, nous projetons par ailleurs de réaliser une plus longue version du film. L’art de la machette n’est pas une pratique exclusive à Jacmel, elle est exercée dans différentes localités en Haïti. A ce sujet, beaucoup d’histoires restent encore à raconter. Nous souhaitons ainsi collaborer avec des historiens et autres experts en la matière. Je considère les participations aux festivals de Sundance et de Toronto comme un commencement, car nous comptons emmener le film dans bien d’autres festivals encore à travers le monde. Nos meilleurs expériences restent donc à venir.
Propos recueillis par Carl-Henry CADET Auteur

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