BC : 12 ans à franchir les barricades...

PUBLIÉ 2014-12-22
Barikad Crew vient de franchir le cap des douze ans. Les mouchoirs rouges ont vu de toutes les couleurs pendant ces 12 années, notamment tragédie et silence obligé, mais célèbrent le triomphe et le succès, tout en gardant les yeux vissés sur des projets ambitieux et collectifs. A la rue Nicolas, là où tout a commencé, on part d’une journée ordinaire, pour arriver, dans un mouvement grandissant, à la grande célébration sous le signe d’une fête traditionnelle.


Sombre. La rue Nicolas ou Bas Peu de Chose (BPC) est d’un calme flippant. Une nouvelle touche de propreté y est ajoutée probablement en signe de préparation. Cette zone est, selon les mouchoirs rouges, le bastion du rap en Haïti. Pullulent dans ce quartier modeste de nombreux groupes de Rap, des fils de BC pour la plupart. Izolan se sent chez lui, même s’il a déménagé il y a un bail. Humblement vêtu, il se lance dans une conversation importante avec des amis, avant de se mettre sur un siège tutoyant une maison. Une sorte de « baz » où l’on s’arrête sans voir les heures de la journée déferler. A quelques mètres en face de lui, un graffiti-portrait de Dade, l’un des soldats qui ont péri dans l'accident du 15 juin 2008… Iphone en main, Izo est en train de « Whatsapper ». Autour de lui, des fans, mais surtout des blood ou frères de sang. Serein et respectueux comme toujours, Izo nous informe d’une messe spéciale a laquelle BC a pris part, à Saint Alexandre, pour rendre gloire au Tout-Puissant et démarrer cette journée d’anniversaire. Ils sont tous croyants. Izolan va à l’église de Dieu tous les premiers dimanches du mois et parle allègrement de son éducation chrétienne. Jeune rappeur et amateur de free-style, le 22 décembre 2002, K-Tafal l’a contacté autour d’un seul projet dans la zone, Barikad Crew. 1 h p.m., l’ambiance est assurée par un groupe improvisé de rastas qui s’offrent dans un spectacle gratuit de troubadour. Guitare, tambour, entre autres accessoires, cachés derrière une voiture en stationnement, ils donnent le ton. Le 22 décembre est ordinairement un jour extraordinaire, tout se ligue pour lui donner un peu d’éclat. Un tréteau hissé tous les jours sur des poteaux de bois. On traverse cette installation d’alcool et de boissons gazeuses, pour passer de la mère au fils. Au seuil, on peut voir Fantom dans son propre barber shop, Tapajè Records, répondre appel après appel, pendant que son coiffeur exécute sa nouvelle coupe. Plus de douze zigzags qui parcourent sa tête. Sur le mur du « biznis », un graffiti du propriétaire mais aussi celui du légendaire Nelson Mandela. Sur la musique de fond tirée de l’un des albums solo de l’artiste, il s’acharne sur un ami, fan de Messi, pour défendre son CR7 et sa Real Madrid. Et le coiffeur doit patienter. Fantom pète un petit peu les plombs, fait fi du photographe qui sauvegarde chacun de ses mouvements. C’est la « Star attitude ». Il ne manque que Brital et Bricks. Ce dernier se repose. Dans son lit. Ils ont eu une longue nuit et doivent être au point pour le spectacle de la soirée. Brital, le dernier arrivé, l’un des « 2 BB », a l’air en pleine forme. Fantom et sa nouvelle tête le rejoignent devant le tréteau de Foufoune, pour parler de toutes sortes de choses. Cela fait douze ans qu’ils bossent ensemble. Un 12e spécial, qui a valu à Fantom un billet d’avion d'urgence, pour rentrer ce lundi même. « M pap ba w manti, si fèt sa pat enpòtan pou mwen, m pa tap kite madanm mwen ak pitit mwen Etazini pou m vini la. Fantom la kounya gras ak Barikad Crew ». C’est un entrepreneur, qui alimente le business de sa mère et motive ses pairs à consommer tout ce qui se vend sous la tente. D’un air suffisant, il lâche : « Pa gen yon moun ki ka janm pi fò pase m. Si ta gen youn, se t ap Brital ». Auteur de quatre albums, le Tapajè prépare un tout dernier pour sa carrière, titré de façon appropriée « Pwen final ». Ensuite, il va se consacrer à BC. Enjoué, le fils de Foufoune se dit un homme réussi socialement. « Se lanmou moun yo ban mwen ki tout richès la. Lontan, Ayisyen te konn tann atis yo mouri pou montre yo love la. Jounen jodia, m ap viv ak lanmou fanatik yo », jubile-t-il. Fantom, mais aussi le crew entier, croyait en ce succès indéniable dès le départ. Le titre de leur premier disque « Goumen pou sa-w kwè » cache cet optimisme précoce, à en croire Fantom. Brital aborde cette douzième année avec la fierté d’avoir été à l’avant-garde d’un projet qui cartonne. Son premier projet en dehors de BC et Majik Click, « Mèt Vil la » vient de sortir et il doit son succès à Barikad. Izolan, lui, a déjà signé deux albums et un mixtape, sans compter un album en préparation. Il dresse un tableau sombre des débuts du groupe, à l’époque où être rappeur ne voulait rien dire. Comme Fantom, Brital et Bricks, il est aussi entrepreneur et mène dignement sa vie. Ceux qui sont partis. On ne saurait parler de BC sans mentionner K-Tafal, Dade et Dejavoo. Ces trois âmes qui sont parties, trop tôt, dont l’absence a marqué un autre tournant dans l’existence du groupe. Ils sont tous unanimes à supposer que BC serait meilleur avec ces trois rappeurs qui ont laissé leur peau dans un terrible accident, la nuit du 14 juin 2008, sans oublier le jeune Cliff « Young Cliff », disparu lors du séisme du 12 janvier. « M imajine Katafal ki tap kòmande gwoup la. Li te toujou gen foli chèf nou », lance Brital, ironiquement. Il y a ceux qui sont partis aussi volontairement. Du moins à la suite des discussions au sein de la bande. C’est le cas de Marco, le compère de Fantom, et Master Sun. La discipline interne de BC empêche tout musicien qui, de son gré, a quitté le groupe, d’y revenir. Nonobstant cette règle, ils sont tous bienvenus pour des séances de jams en tout temps, explique Daniel Darinus, dit Fantom. Et BC va renaître… La grande et bonne nouvelle pour ce douzième est la reprise systématique des activités du groupe. Même s’il joue assez souvent dans les fêtes champêtres, Barikad Crew bat de l’aile depuis plus de deux ans. Le dernier disque du groupe n’a rien changé de ce statu quo. Cependant, ils n’ont pas dévié de leurs plans, explique Izolan. Barikad a toujours été une sorte de fédération. L’idée c’était de partir de ce projet, ensuite alimenter d’autres projets et du fait aider d’autres jeunes rappeurs des zones Bas Peu de Chose, place Jérémie et Magloire Ambroise à prendre de l’envol. « Ceux qui pensent que BC est en veilleuse se trompent, parce que nous faisons exactement ce que nous avions planifié de faire », assure Izolan. Les projets solo ont assez duré et ils en ont fait leur beurre. Après « Kite Izo ba w love », le prochain album exclusivement dédié aux femmes, dont la sortie est prévue pour la Saint-Valentin et « Pwen Final » de Fantom, en mars 2015, les rappeurs vont converger encore une fois autour du projet qui les a consacrés, Barikad Crew. L’année 2015 est l’année où le groupe va essayer de franchir des barricades.



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