L’Armée Indigène, la Bataille de Vertières et la naissance d’Haiti au coeur d’un débat politique

Le mardi 11 novembre dernier s’est déroulé au local de la Société Haïtienne d’Histoire, de Géographie et de Géologie (SHHGG) à la rue Cheriez, au Canapé-Vert, une conférence-débat autour de l’Armée indigène, de la Bataille de Veritères et de la naissance d’Haiti dans le concert des nations

Publié le 2014-11-19 | Le Nouvelliste

La présentation du livre de l’historien français Jean-Pierre Le Glaunet au public haïtien, intitulé: « L’Armée indigène. La défaite de Napoléon en Haiti », a été l’occasion de relancer un débat sur Vertières, sur la portée de cet événement transcendantal dans l’avènement de l’Etat haïtien et sa signification dans l’évolution du pays. L’auteur de l’ouvrage est agrégé d’anglais, détenteur d’un doctorat en études américaines, actuellement professeur à l’Université de Sherbrooke au Canada où il enseigne, entres autres, l’histoire des Etats-Unis d’Amérique et d’Haiti. Ce livre, qui a été déjà publié au Canada, repris cette année par les Editions de l’Université d’Etat d’Haiti (UEH), est un outil de travail utile permettant de mieux comprendre la fameuse Bataille de Vertières, la victoire d’une armée de libération nationale sur l’armée expéditionnaire et impériale de Napoléon Bonaparte de 23,000 hommes de troupes. Fait contestable à plus d’un titre, l’historique Bataille de Vertières est occultée dans la pensée de l’Occident. A cet égard, la parution du livre du jeune professeur Le Glaunet répond à une absence, il vient combler un vide. Il va contribuer à enlever un pan d’un voile trop épais sur la Révolution haïtienne et inscrire Vertières dans la série des grandes batailles qui ont changé la face du monde. Nous saluons les Editions de l’UEH et l’Atelier Jeudi Soir qui ont pris l’initiative de publier ce livre en Haiti. Cette publication répond à deux objectifs : permettre aux jeunes, aux étudiants et étudiantes, au public du monde universitaire en général de lire le livre et de relancer un débat constructif sur les faits d’armes des va-nu-pieds de l’Armée indigène et les origines de la nation haïtienne. Le débat qui s’est déroulé mardi dernier entre les membres du panel et le public autour de Vertières a eu des relents politiques, économiques, sociaux et culturels. Le panel était composé de trois membres: Pierre Buteau, vice-président de la SHHGG, Hérard Jadotte, directeur des Editions de l’UEH et l’auteur. Le débat a été lancé par Pierre Buteau, qui, dans son intervention, a mis l’accent sur l’importance de Vertières dans l’Histoire d’Haiti. Pour sa part, Hérard Jadotte a expliqué les raisons ayant motivé la presse universitaire qu’il dirige à publier l’ouvrage de Le Glaunet en Haiti. Il a profité de l’occasion pour présenter l’auteur du livre à l’assistance. Prenant la parole à son tour, celui-ci a révélé au public les raisons « émotionnelles" qui l’ont poussé à préparer un livre sur la célèbre Bataille de Vertières que l’historien haïtien Thomas Madiou a déjà immortalisé de fort belle manière. L’une de ces raisons est l’absence du mot « Vertières" dans les dictionnaires les mieux cotés, dont le Robert, en France. Historien de formation, il a aussitôt entrepris des recherches dans les archives, notamment en France, aux Etats-Unis d’Amérique et en Haiti, autour de Vertières. Le sujet était devenu captivant, Vertières avait littéralement captivé sa pensée pendant un certain temps. Lui qui qui avait confié à son éditeur qu’il allait écrire un texte de 80 pages sur Vertières a finalement rédigé un travail de près de 300 pages. L’Armée indigène. La défaite de Napoléon en Haiti est le fruit de fructueuses années de travail passées dans les archives, les visites sur le terrain, les entretiens et les conversations, et les longues heures devant l’ordinateur ou/et sur une feuille blanche pour écrire, réfléchir, composer, lire, relire, polir, peaufiner et finalement parvenir à inventer une narration historique. Le livre est donc le résultat de quatre ans de travail et d’écriture. Le livre du professeur Le Glaunet a tenté de restituer la Bataille de Vertières, cette bataille qui a finalement terrassé les rêves de grandeur de Napoléon Bonaparte sur la terre de Saint-Domingue, en Amérique et bien au-delà. Par ailleurs, le livre a donné un sens historique, hier, aujourd’hui et demain, à Vertières, cette bataille légendaire dans laquelle le général Francois Capois, dit Capois-La-Mort, s’est illustré sur les fronts de la mort. Ce général, inspiré par la force de vaincre, pouvait passer d’un cheval à un autre, sans mettre les pieds à terre, pendant que les balles tirées en sa direction frôlaient son chapeau et renversaient les chevaux sur lesquels il chevauchait. En ces instants d’immortalité, il continuait à crier aux troupes dont il avait sous sa commande: « En avant, En avant! ». Des faits d’armes comme ceux-ci ne sont pas diffusés dans le monde occidental. Les historiens, les chroniqueurs et les annalistes de France, et par ricochet, dans un grand nombre de pays se réclamant du monde occidental, ne rentrent même pas le mot « Vertières » dans les livres et les manuels d’histoire, dans les dictionnaires et les encyclopédies. En ce sens, le livre de Le Glaunet est un livre contre l’occultation, contre la honte non consommée par les autorités françaises de l’époque charnière des révolutions d’accepter une défaite venant d’une Armée indigène, formée d’anciens esclaves noirs. Le livre a fait comprendre que cette occultation entretenue, qui en fait, est une occultation politique, militaire et diplomatique d’Haiti, s’est perpétuée, avec des modalités renouvelées, sur plus de deux siècles. En Haiti également, pendant le XIXè siècle, la Bataille de Vertières n’a pas toujours été exaltée et commémorée à sa juste dimension. Il n’y a pas de doute que cette bataille à la tradition d’épopée et aux accents d’apothéose a toujours existé dans la mémoire populaire. C’est surtout durant l’Occupation miliaire du pays par les Etats-Unis d‘Amérique (1919-1934), notamment à partir de 1929, en plein épanouissement du nationalisme haïtien contre l’occupation étrangère, que cette bataille a été revendiquée, re-inventée, reconstruite, re-appropriée. Le temps avait renforcé ce sentiment de fierté nationale à l’égard de Vertières. A l’occasion du cent-cinquantième anniversaire de l’Indépendance du pays, Vertières était devenu le symbole de victoire de la nation contre les forces d’occupation. Les journaux de l’époque, Le Nouvelliste, Le Matin, entres autres, ont abondamment témoigné des sentiments civiques, patriotiques et nationalistes qui ont traversé le peuple haïtien à travers le symbolisme de Vertières. L’auteur de l’ouvrage a jugé nécessaire de citer à la page 179 les titres de quelques journaux, les citations et les commentaires des journalistes, des écrivains qui ont su traduire en des mots choisis les sentiments qui ont traversé des pans tout entier de la nation haïtienne. Selon ces compatriotes haïtiens: « La date du 18 novembre est installée à jamais dans l’histoire comme une grande date… Le jour de la Bataille de Vertières est une date extraordinaire de l’histoire nationale, mais aussi comme une date marquante dans les annales du monde… Vertières est un rythme qui traverse la nation. Elle incarne l’héroïsme haïtien, que nul dans l’histoire de l’humanité ne pourra égaler. Elle est commencement et aboutissement. Elle est Evangile. Ses deux syllabes sont porteuses de droits de l’humanité toute entière. Elle est le Verbe même. Vertières, c’est la lutte finale de l’opprimé contre l’oppresseur». Le livre L’Armée indigène. La défaite de Napoléon en Haiti est à lire. Il invite au débat, à la réflexion, à la recherche. De plus, il permet de voir et de comprendre Haiti autrement. Le débat déroulé dans les locaux de la SHHGG l’a amplement démontré. En effet, à l’occasion de ce débat, le public composé d’étudiants, d’universitaires, d’historiens, d’intellectuels, des membres de la presse, qui a assisté à la conférence, a soulevé un certain nombre de questions les unes plus pertinentes que les autres. Certains intervenants ont montré que la Révolution haïtienne, dont la Bataille de Vertières constitue une phase déterminante, c’est un événement historique majeur dans l’histoire de l’humanité réalisé par des hommes et des femmes qui ont fait abnégation de leur propre personne pour fonder une nation libre et indépendante. D’autres ont soutenu qu’il existe encore de tels hommes, de telles femmes dans la communauté haïtienne actuelle, pouvant accoucher le rêve haïtien, qui est encore possible. De telles idées sont en consonance avec le livre de l’auteur dont l’un des chapitres s’intitule justement: « Vertières, le symbole de la force et de la survie d’Haiti ». Dans l’histoire d’une nation, les symboles sont des monuments sacramentaux, les références culturelles qui façonnent une certaine identité de la communauté telle que rêvée et imaginée. Enfin, le livre L’Armée indigène. La défaite de Napoleon en Haiti questionne l’historiographie française sur Haiti, en particulier celle sur la Révolution haïtienne. En même temps, le livre ouvre une fenêtre, une fenêtre nouvelle, un courant de réflexions nouvelles sur les relations fondatrices entre Haiti et la France. Optimiste comme je suis, je suis plutôt porté à croire qu’on parviendra à des lendemains enchanteurs. En attendant, en avant, en avant, pour les dernières batailles contre l’obscurantisme, l’ostracisme et le mal-développement. Dans vos démarches intellectuelles, lisez le livre de Jean-Pierre Le Glaunet! Vous me donnerez des nouvelles. Surtout que certains chapitres du livre questionnent l’histoire et la mémoire, l’histoire, le passé et le présent à travers le symbolisme de Vertières. Aussi, l’ouvrage permet de questionner le symbolisme de Vertières dans l’imaginaire du peuple haïtien à travers le temps. Enfin, enfin pourquoi ne pas le dire, à bien réfléchir le livre questionne même le devenir de Vertières.
15 novembre 2014 Prof. Watson Denis, Ph.D. watsondenis@yahoo.com Professeur d’histoire de la Caraibe et des relations internationales à l’UEH. Auteur

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