Les vautours du 6 décembre

Publié le 2014-11-04 | Le Nouvelliste

Idées & Opinions -

La douleur et la joie font partie intégrante de la vie. Ce que nous sommes aujourd’hui, les relations que nous développons avec les autres, nos désirs, nos inhibitions, tout ce qui fait que nous sommes nous-mêmes et pas une autre personne est le fruit de notre histoire, de nos parents et de nos ancêtres. Ignorer cette histoire nous empêche de trouver les clés pour nous en écarter et nous conduit à des répétitions inconscientes. Notre inconscient nous vient en héritage de tous ceux qui nous ont précédés. C’est en apprenant l’histoire, en analysant ce qu’on a ressenti, ce qui s’est joué dans les relations, ce que nos proches ont ressenti, ce qu’ils ont fantasmé, rêvé, espéré et réalisé, qu’on avance et grandit, qu’on apprend à ne plus tomber dans les pièges de la vie. Il est évident que les mauvais souvenirs ne sont pas faciles à effacer de notre mémoire surtout lorsqu’il s’agit de faits qui nous ont particulièrement marqués : une rupture, une humiliation, des paroles blessantes, des actes inconsidérés se gravent automatiquement dans notre esprit et, fort souvent, on a du mal à tirer un trait dessus; mais ils font partie de notre vie. Les éviter ne signifie pas qu’on les a effacés ou détruits. On ne doit pas avoir peur de son passé, quel que soit son contenu. On doit l’affronter pour s’en affranchir et tirer profit de l’expérience. L’affaire Luders est une tranche d’histoire qui a marqué la vie du peuple haïtien : une plaie profonde qui nous a atteints jusque dans nos entrailles. C’est une tranche de vie difficile à expliquer, une pilule amère pas très facile à avaler, et pourtant elle est bien vivante et réelle même si elle nous laisse un fade arrière-goût troublant avec un crachat sanguinolent et une déshydratation sévère avec risque de collapsus. Nous croyons rêver en produisant ce texte avec espoir que ce rêve fera boule de neige… L’affaire Luders Dans l’année 1890, les écuries centrales de Port-au-Prince que dirigeait Émile Luders se trouvaient à l’angle des rues du Peuple et des Fronts-Forts. Luders avait un employé, un cocher qui s’appelait Dorléus Présumé et il avait 19 ans. Le 21 septembre 1897, dans l’avant-midi, deux agents de police entrèrent dans les écuries centrales pour procéder à l’arrestation de Dorléus Présumé suspecté de vol. Alerté par le vacarme qui se produisait au rez-de-chaussée, Emile Luders descendit, fou de rage, pour s’opposer à l’arrestation de son employé. Malgré tout, il a été conduit de force au bureau de la police. Un peu plus tard, Luders se présenta personnellement au bureau de la police pour réclamer avec arrogance et propos outrageux la libération pure et simple de son employé. Il fut lui aussi appréhendé pour délit de rébellion avec violence, coups et blessures contre les policiers et déféré devant le juge de paix qui le condamna à un mois de prison doublé d’une amende de 48 gourdes. Il fit appel de la décision et a quand même écopé d’un an d’emprisonnement le 14 octobre 1897. Trois jours plus tard, l’Allemagne intervint dans le dossier avec l’appui des USA pour demander l’annulation de la sentence, la révocation du verdict, la libération de Luders, la révocation des policiers qui avaient procédé à l’arrestation et la mise en disponibilité des juges qui avaient prononcé la décision. Le président Tirésias Simon Sam, pour éviter les conflits diplomatiques, ordonna la libération de Luders qui quitta le pays le 22 octobre 1897. Très peu satisfait de la décision, parce que ni les policiers ni les juges n’avaient été révoqués, le chargé d’affaires allemand Count Schwerin exigea le 6 décembre 1897 du gouvernement haïtien : 1) le retour d’Émile Luders dans le pays parce qu’il est né de mère haïtienne et de père allemand; 2) une rançon de 20 000 dollars à verser à l’Allemagne pour manque d’égard; 3) la salutation du drapeau allemand de 21 coups de canons; 4) une lettre d’excuse adressée au gouvernement allemand; 5) une cérémonie officielle organisée en l’honneur du chargé d’affaires allemand Count Schwerin. Le gouvernement haïtien n’avait que quatre heures pour réagir. En cas d’acceptation, il hisserait un drapeau blanc au mât du Palais national, dans le cas contraire, les navires de guerre allemand Charlotte et Stein qui avaient jeté l’encre sur les côtes haïtiennes bombarderaient le pays. La nation était prête à lutter pour l’honneur et le respect de la patrie mais le président Sam capitula sans aucune forme de procès et perdit le pouvoir quelque temps plus tard. Bien que le gouvernement haïtien exécutât à la lettre, les exigences de l’Allemagne, le lendemain de cette affaire et après que les deux navires de guerre allemand eurent quitté les côtes marines haïtiennes, on retrouva le drapeau haïtien sali, piétiné et baigné de matières fécales. L’affaire Luders reste et demeure une honte pour le pays, pour la diplomatie, pour la communauté internationale, une profanation pour le drapeau national. Elle a prouvé, une fois de plus, que depuis longtemps les dirigeants haïtiens ont souvent manqué de courage dans la défense des intérêts supérieurs de la nation. Et jusqu’aujourd’hui aucune réparation n’a été ni envisagée ni sollicitée. Nous avons toujours cette boue sur nos visages ; cette humiliation qui coule comme du sang dans nos veines ; cette tristesse, comme un deuil éternel dans nos cœurs ; cette honte dans nos regards et ces matières fécales sur notre bicolore… Il faut des et des générations d’Haïtiens éduqués et motivés pour soigner cette blessure profonde et redonner à ce peuple toute sa dignité et sa fierté. Nous vivons depuis cette époque à genoux ; comme un peuple humilié, nous attendons la délivrance. Nous espérons la venue d’un messie, d’un rédempteur pour nous enlever cette souillure qui porte atteinte à notre réputation de peuple libre et indépendant. Nous avions mis trop d’eau dans notre vin maintenant, il n’a plus de saveur. Nous avions avalé trop de couleuvres ; maintenant, elles nous enlèvent l’appétit. L’assiette dans laquelle nous avions mangé ce plat indigeste depuis plus de deux siècles n’a jamais été lavée. Maintenant, il sera plus difficile d’enlever les déchets pour lui redonner sa splendeur d’antan. On a réagi, certes ; même si la réaction n’est pas à la hauteur de l’affront mais elle a au moins montré qu’il y a eu des hommes dans ce pays qui sont prêts à mourir pour le drapeau et pour la patrie. Cette réplique, qui est l’une des rares protestations enregistrées et homologuées, nous est venue d’un musicien, d’un Haïtien responsable, authentique et conséquent, un fils de la patrie indigné et blessé dans son amour-propre, Occide Jeanty. Il a composé « Les vautours du 6 décembre : une musique très populaire qui rentrait dans la programmation de la fanfare des Forces armées d’Haïti et qu’on jouait dans les concerts du dimanche au Champ de Mars. Cette musique est écrite en signe de protestation contre le traitement imposé au pays par la marine allemande dans la gestion de l’affaire Luders. Il est important de noter que cette musique a été frappée d’interdiction à l’époque, peut-être que les paroles sont trop frappantes. Malheureusement, la version que nous détenons est une version instrumentale, nous n’avions pas les paroles. Nous serons très heureux de recevoir le texte de cette chanson pour le partager avec nos lecteurs. Rappelons qu’un vautour est un oiseau rapace qui se nourrit de charognes. Cette musique est une véritable anesthésie pour calmer les souffrances connues et les atrocités inconnues faites à ce peuple. Elle a servi d’éponge pour absorber cette gifle donnée à la nation haïtienne. La fierté du caractère, comme la noblesse des instincts et la générosité du cœur et de la main, sied à la jeunesse, pare l’homme fait, décore l’homme libre. La fierté s’incline volontiers devant la supériorité, devant la vertu et l’autorité ; mais elle refuse son hommage à la force, à l’hypocrisie, à l’apparence et à l’usurpation en tout genre. Lorsqu’elle s’allie à la tendresse, à la douceur, à la modestie, elle est plutôt une qualité dont l’excès ou la déviation seulement sont des défauts. La fierté, lorsqu’elle naît du respect de soi-même, qui défend de tout acte servile, d’une faiblesse, d’un découragement est le plus ferme soutien d’une dignité morale. Nous nous comportons comme des femmes qui ont pour coutume d’être fières avec des hommes qui ne leur plaisent pas ; car la fierté du cœur est l’attribut des honnêtes gens et la fierté des manières est celle des sots.

Islam Louis Etienne Auteur

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