Pourquoi se souvenir du 99e anniversaire de l’occupation américaine d’Haïti ?

Publié le 2014-08-05 | Le Nouvelliste

Dans l’histoire d’un peuple, il y a des événements, des dates et des faits qu’on ne doit pas oublier. Les Haïtiens n’ont pas le droit d’oublier le 1er janvier 1804 et l’ensemble des luttes ayant conduit à la proclamation de notre indépendance. On n’a pas le droit d’oublier le 18 mai 1803, le 17 octobre 1806. De la même manière, on n’a pas le droit de passer sous silence le débarquement des marines américains sur le sol haïtien en date du 28 juillet 1915. Ils ont débarqué pour ne repartir officiellement qu’en 1934 à l’issue de 19 ans d’une occupation douloureuse pour la population haïtienne. Cette année, une fois de plus, l’anniversaire de l’occupation américaine d’Haïti coïncidait avec la tenue des festivités carnavalesques à Port-au-Prince. La jeunesse haïtienne a une nouvelle fois raté l’occasion de réfléchir sur la signification de cet événement historique dont les lourdes conséquences persistent encore. Le 99e anniversaire de l’occupation américaine est arrivé dans un contexte socio-politique difficile pour le pays. La crise politique et socio-économique que nous vivons rend de plus en plus incertain l’avenir de ce peuple qui n’arrive pas encore à se tailler une place au concert des nations souveraines et prospères. L’assistance internationale, la présence dans le pays de troupes étrangères (MINUSTAH), n’étant autre qu’une violation flagrante des lois haïtiennes et un accroc à la souveraineté nationale, ne cessent de renforcer la dépendance du pays par rapport aux Blancs. Mais le pire reste la perte de mémoire dont font montre les élites haïtiennes qui tendent de plus en plus à développer un rapport pervers avec l’histoire. Le rappel et la compréhension de la signification de l’occupation d’Haïti par les l’USA est un devoir citoyen. On ne saurait comprendre la situation actuelle d’Haïti, on ne saurait forger un avenir meilleur pour les fils et les filles de ce pays mutilé et trahi sans une compréhension préalable de l’évolution historique de ce peuple, en particulier sans la connaissance du fait transcendantal qu’a constitué l’intervention des États-Unis. Cette occupation, comme le pense Suzy Castor, « représente un véritable nœud où se sont conjugués à la fois les résultats du processus de l’histoire nationale depuis l’indépendance, le phénomène de l’expansion impérialiste et la gestation de nouveaux traits propres à l’évolution du pays dans les dernières décennies». En effet, les marines américains ont débarqué dans le pays sans l’autorisation du gouvernement haïtien. Ce n’est qu’après avoir envahi manu militari le territoire haïtien que le Département d’État américain, en date du 14 août 1915, soumit au Parlement haïtien une convention qui visait à donner une façade légale à l’occupation. Cette convention, dont les termes étaient si humiliants pour Haïti, fut ratifiée immédiatement et sans modification par le corps législatif en dépit des vagues de protestation de certains acteurs politiques, dont le député des Gonaïves, Raymond Cabêche, qui n’y voyait que le remplacement de l’esclavage par une servitude morale pour le peuple haïtien. Dans cette convention, les occupants se sont présentés comme des amis, voire des libérateurs pour Haïti dans le contexte de crise politique et économique de 1915 où il fallait remédier à la situation financière, maintenir l’ordre et la stabilité politique et mettre en œuvre des plans de développement économique. Mais l’analyse de ladite convention révèle que les Yankees étaient surtout motivés par le souci de contrôler les finances du pays en passant par le contrôle des douanes. La convention « prévoyait non seulement la recollection des fonds de douanes par les occupants, mais aussi l’exercice d’un contrôle sur les dépenses du pays ». L’une des conséquences de l’occupation d’Haïti pas les USA reste la démolition de l’armée indigène. Une force publique confiée à l’occupant était organisée. Du coup, l’armée indigène appelée alors armée de défense nationale a été dissoute. Ses troupes ont été licenciées en 1916 faisant place à une gendarmerie rurale et urbaine dirigées par les officiers nord-américains. Cette gendarmerie s’attelait à réprimer conjointement avec les marines américains les paysans qui résistaient contre les occupants. C’est l’occasion de rendre un hommage bien mérité aux combattants du mouvement des cacos tués par milliers à cause de leur prise de position contre la souillure du sol haïtien et la dépossession des paysans de leurs terres. Il faut rendre un hommage particulier à des leaders comme Benoît Batraville et Charlemagne Péralte. Ce dernier, trahi par Jean-Baptiste Conzé, a été crucifié par les occupants. Son cadavre terriblement mutilé fut exposé sur une place publique à la Grande-Rivière. « On lui avait fixé les bras en croix sur une porte arrachée dans ce but.» C’était le premier novembre 1919. Et, moins d’un an plus tard, soit le 19 mai 1920, Benoit Batraville allait subir un sort similaire : « Son cadavre mutilé fut attaché sur un âne, transporté à Mirebalais et exposé à la curiosité publique dans le but de terroriser les esprits.» Ces martyrs sont à placer au même rang de grandeur que Rosalvo Bobo qui eut à déclarer : « Je préfère mourir enveloppé dans mon drapeau au lieu de servir le Blanc.» D’autres faits méritent d’être soulignés. Au cours de la période d’occupation, Haïti n’avait le droit de céder aucune portion de son territoire à un étranger, de signer aucun traité ou de contracter aucune dette sans le consentement de l’occupant. Des accords ont permis aux USA de contrôler les télégraphes et les téléphones d’Haïti. En outre, un accord daté du 24 août 1918 exigeait la présentation de tout projet de loi à la légation américaine, avant même son adoption. Ce ne sont là que quelques-uns des faits ayant marqué la période d’occupation par les Américains où ces derniers nous ont pourtant promis de l’amitié et d’agir au nom du renforcement de l’humanité. En encourageant les jeunes à réfléchir sur cette tranche d’histoire combien importante dans l’évolution d’Haïti, nous ne faisons que rappeler que, durant la période de 1915 à 1934, les Yankees contrôlaient officiellement le destin du peuple haïtien. La vie économique, la défense et la politique extérieure du pays étaient soumis aux diktats du Département d’État. Et le contrôle des douanes constituait l’essence de toute cette affaire. C’était une période d’humiliation infligée aux Haïtiens considérés incapables de s’auto diriger. Qu’est-ce qui nous a empêchés d’éviter cette intervention dans le pays? À environ un siècle de cette occupation, les faits montrent que nous sommes encore soumis aux diktats de l’internationale. Qu’avons-nous fait pour prouver notre capacité à nous prendre en charge, en sauvegardant notre souveraineté nationale ? En 1919, en pleine occupation, Jean Price Mars a eu le courage de faire cet aveu : « Lisez, jeunesse qui m’écoutez, je sais bien que nous de cette génération qui gravit la côte des âges, déjà essoufflée et fatiguée, nous vous rendrons le patrimoine amoindri, déchiqueté, mutilé.» Que diront les hommes et femmes d’aujourd’hui aux futures générations? Les citoyens haïtiens, les élites haïtiennes d’aujourd’hui ont la lourde responsabilité de développer un rapport rationnel avec l’histoire afin de préserver cet héritage (Haïti) que nous ont légué nos ancêtres et de laisser aux futures générations une terre vivable dont chaque Haïtien peut être fier. Il faut humaniser la cité.
Pierre Michelot JEAN CLAUDE (+509) 46388841 ; (+509) 43816850 michelotjeanclaude@gmail.com Auteur

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