Richmond Barthé

Liées par les arts : Haïti et l’Amérique noire, (3) MÉMOIRE

Publié le 2014-07-30 | Le Nouvelliste

Par Gérald Alexis La sculpture traditionnelle, lorsqu’elle arrive en Haïti au XIXe siècle, était essentiellement monumentale, au service de la mémoire. Elle avait un caractère funéraire en ce sens qu’elle ne représentait que des personnalités qui avait marqué la société haïtienne, son histoire. Elle a eu parfois un rôle politique. A titre d’exemple, on peut citer le monument érigé par Geffrard (1859-1867) sur cette place à Port-au-Prince qui porte son nom, monument célèbrant le rétablissement de la République après l’intervalle impérial de Soulouque. Quant au monument à Jean-Jacques Dessalines inauguré le 7 février 1904 aux Gonaïves, on peut dire qu’il est à la fois funéraire et politique, politique puisque symbolisant, dans une certaine mesure, la réhabilitation de Dessalines tombé en disgrâce depuis son assassinat en 1806. Dans le cours de l’histoire, à l’occasion de la célébration de grandes dates devant être marquées par des monuments, il a fallu que l’État haïtien fasse appel à des sculpteurs étrangers. Certes, il y avait des sculpteurs haïtiens mais ils n’étaient pas nombreux ou pas disponibles au moment où il le fallait. Edmond Laforestrie (1827-1894), dont le Toussaint a heureusement été récupéré du Palais national après le tremblement de terre, a séjourné très peu en Haïti et est mort avant la célébration du centenaire de l’indépendance. A cette époque, Normil Charles (1871 – 1938) manquait de métier pour entreprendre la réalisation d’un monument. C’est d’ailleurs pour combler un vide qu’il bénéficia d’une bourse pour étudier la sculpture à Paris. Il revint au pays et réalisa des œuvres marquantes. Lors de la célébration de tricinquantenaire de l’indépendance, alors qu’il fallait réaménager le Champ de Mars, c’est à des sculpteurs étrangers, qu’encore une fois, on fit appel. Normil Charles était déjà mort. Parmi ces sculpteurs étrangers, il y avait Richmond Barthé (1901-1989), sculpteur noir né dans l’État du Mississippi. C’est à lui que fut confiée, entre autres, la statue équestre de Jean-Jacques Dessalines. De par sa formation, de par les tendances dans l’art de son temps, Barthé était un sculpteur résolument figuratif. Il avoue sans réserve l’influence de maîtres européens comme Michelangelo, Donatello et plus près de lui Auguste Rodin. Son œuvre cependant traite toujours de sujets de race noire. Ceci s’explique par les circonstances de sa vie, son entourage, sa mère d’une part, devenue veuve à un jeune âge, et sa famille d’adoption, d’autre part, qui ont développé chez lui un intérêt pour l’Afrique et qui l’ont encouragé à endosser ses origines avec dignité et fierté. Lorsqu’on lui demandait comment avec une formation tellement limitée il est parvenu à se placer parmi les meilleurs sculpteurs de son époque, il répondait avec sérieux qu’il était un réincarné, ayant eu plusieurs vies antérieures dans lesquelles il a toujours été un artiste. C’est ainsi, disait-il, qu’il avait acquis l’expérience et la maîtrise que l’on trouvait dans ses œuvres. Ce qui étonne, c’est qu’à douze ans, il exposait déjà ses œuvres dans les foires de sa région natale. Son talent s’affirmait d’année en année. Voulant s’inscrire à une école d’art de la Nouvelle-Orléans, sa demande fut refusée parce qu’il était noir. C’est finalement l’Art Institut of Chicago qui devait lui donner une formation professionnelle et ceci en dépit du fait qu’il n’avait pas achevé son cycle scolaire. Barthé alors décida de devenir un grand artiste. Il s’installe à New York en 1929. Il reçoit commande sur commande et la critique le couvre de louanges. On lui offre des expositions individuelles dans de célèbres galeries. Ses œuvres entrent dans les grands musées de la ville. Mais la pression devenant trop forte, et sa santé en prend un coup, il décida alors de se réfugier en Jamaïque et cela jusque dans les années 1960 au moment où la violence s’empara des villes jamaïcaines. Il voyage alors en Suisse, en Italie, en Espagne puis s’installe en Californie. Barthé avait une grande admiration pour Toussaint Louverture. À ses débuts, il réalisa une sculpture du héros, puis une peinture, puis un buste et enfin ce monument haut de 40 pieds qui se trouve en face du palais, au Champ de Mars. Cette dernière œuvre est celle d’un artiste arrivé à pleine maturité, en parfait contrôle de ses moyens. On y retrouve cette manière qui est la sienne de représenter son sujet arrêté dans un mouvement. Cette sculpture a quelque chose de symbolique et c’est ce qui lui donne sa force. Elle est l’œuvre d’un congénère qui a compris qui était Louverture et la grandeur de ce personnage. C’est un homme réfléchi qui est représenté, un homme en paix avec lui-même. Et si, d’une main, il tient l’épée avec laquelle il a combattu, de l’autre, il tient ce qui a été, sans doute, sa plus grande réalisation : la Constitution de 1801 qui proclamait l’autonomie de la colonie, mais plus encore qui annonçait que l‘esclavage y était à jamais aboli, que tout homme y naîtraient, vivraient et mouraient libres et que la loi y serait la même pour tous. Voilà des mots qui résonnaient fort bien dans l’esprit d’un sculpteur noir américain, né au Mississippi à une époque où le préjugé de couleur était à son paroxysme et qui, par sa determination, est parvenu à s’imposer dans le monde de l’art américain et même au-delà. (à suivre)
Gérald Alexis Auteur

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