Les enjeux d’une industrialisation en Haïti : la question de la force de travail

Publié le 2014-07-25 | Le Nouvelliste

Ces dernières décennies, peu de parcs industriels ont été construits en Haïti. Le plus récent est le Parc industriel de Caracol (PIC) inauguré en 2012 sous de diverses promesses, comme ce fut le cas pour le Parc industriel métropolitain (PIM) quelques années auparavant. Ces deux parcs sont sous la tutelle de la SONAPI, Société Nationale des Parcs Industriels, institution créée en 1974 avec pour mission d’«assurer l’implantation, l’organisation et la gestion de parcs industriels destinés à loger en priorité des entreprises industrielles dans les conditions prévues par la loi». Quarante ans après, on constate que cet organisme étatique n’a pas stimulé le développement industriel d’Haïti. Face à cette inertie, le ministre du Commerce et de l’Industrie, M. Wilson Laleau, vient de lancer un projet de construction de 42 microparcs industriels avec un premier à Saint-Raphaël. La pose de la première pierre a été effectuée le 16 mai dernier dans cette région du Nord pour lancer ce vaste projet national qui pourrait changer le mode de production en Haïti et inaugurer une nouvelle période économique. Ce qui confirmerait le célèbre énoncé suivant : « Ce qui distingue une époque économique d’une autre, c’est moins ce que l’on fabrique que la manière de fabriquer, les moyens de travail par lesquels on fabrique», nous dit Karl Marx dans Le Capital (Tome I). Par ailleurs, de nouvelles zones franches industrielles sont l’objet de toutes les attentions de l’actuel gouvernement Lamothe. Plus récemment, deux accords ont été paraphés. Le mercredi 16 juillet, le ministre Wilson Laleau a signé un ¨addendum¨ avec la Société West Industrial Mills pour la création prochaine d’une zone industrielle à Cité-Soleil, le plus grand bidonville de Port-au-Prince. Au cours de cette même journée, Rode Préval, directeur général des Zones franches, de concert avec son ministre de tutelle, Wilson Laleau, a signé une convention avec la société chinoise Handxom S.A. pour en installer une à Ferrier. Par cette convention, l’élargissement des espaces industriels haïtiens est mis en avant. Avec ces parcs, micro-parcs et autres zones franches, une nouvelle logique industrielle et économique est annoncée. Cette tentative d’industrialisation s’inscrit dans une dynamique d’augmentation de la productivité du travail en Haïti. Il est souvent admis que la production est tellement faible dans ce pays peu développé qu’on a tendance parfois à dire qu’elle n’existe pas. Pour augmenter le rythme de la production, il faudrait développer les forces productives que sont la force de travail et les moyens de travail. Le travail manuel devrait être dévalué au profit de nouveaux outils plus efficaces. Le perfectionnement des instruments de travail par l’introduction des machines a pour bienfait immédiat de favoriser une production de qualité en plus grande quantité. Ainsi, tout projet d’industrialisation en Haïti est à comprendre dans cette démarche d’amélioration du processus de production sans lequel aucune transformation sociale n’est possible. Dans le texte du ministre Wilson Laleau, il est question de «moderniser» les infrastructures économiques en Haïti afin de résoudre les aléas de la production. Le ministre insiste sur les potentiels de production dans le pays qui, dit-il, méritent d’être accompagnés. Il cherche aussi à créer de bonnes conditions de travail qui pourront attirer des entrepreneurs. Ce qu’il explique en ces termes : «Nous allons mettre des infrastructures économiques pour permettre que le secteur privé et des entrepreneurs puissent jouir des conditions idéales du travail». Les grands bénéficiaires d’un tel projet sont les classes dominantes, alors que les travailleurs seront traités en parents pauvres. C’est l’un des points faibles de cette initiative louable. Animé par un souci de croissance économique, le gouvernement Martelly-Lamothe néglige l’autre composante des forces productives : la force de travail. Il est indispensable de la prendre en compte si on veut améliorer le rendement de la production haïtienne. C’est le point de départ de tout projet progressiste dans un pays dévasté comme Haïti. Lénine l’a évoqué en 1919 dans son discours prononcé au Ier Congrès de l’enseignement extra-scolaire de Russie : «Dans un pays ruiné, la première tâche est de sauver le travailleur. La première force productive de toute l’humanité, c’est l’ouvrier, le travailleur. S’il survit, nous sauverons et nous rétablirons tout». La force de travail désigne, selon Karl Marx, l’¨ensemble des facultés physiques et intellectuelles qui existent dans le corps d’un être humain, dans sa personnalité vivante, et qu’il doit mettre en mouvement pour produire des choses utilises¨. De ce qui suit, on peut dire que le travail est le rendement de la force de travail déployée dans le processus de production. Le sujet travailleur met toute son individualité en mouvement pour produire de la richesse. Il doit toujours se reproduire matériellement et intellectuellement afin de bien utiliser les nouveaux moyens de travail. Cela doit passer par un salaire adéquat qui tient compte des indices actuels d’inflation. Disons mieux, la prise en compte de la force de travail doit se faire par un salaire permettant à l’ouvrier de mener une vie décente. Mais comment évaluer la force de travail ? Comme marchandise à part entière, comment déterminer sa valeur d’échange ? Ces dernières années, la société haïtienne a été marquée par le scandale du salaire minimum (SSM), qui démontre qu’il n’y a aucune velléité du coté de l’Etat haïtien de prendre en compte le salaire des travailleurs. Pendant que l’inflation grimpe exponentiellement, le salaire minimum reste inchangé. En 2008, différentes manifestations sont venues appuyer le vote de la loi Benoit qui néanmoins reste inapliquée. Les travailleurs de la sous-traitance n’ont même pas les 200 gourdes (4 euros), l’une des conquêtes sociales des récentes luttes ouvrières en Haïti. Suite à l’irresponsabilité de l’Etat d’améliorer les conditions matérielles d’existence des travailleurs, une commission a été créée pour désormais fixer ce salaire minimum. A rappeler que cette structure est largement influencée par les décisions des classes dominantes. Ce qui nous pousse à poser ces questions : Qui détermine le prix du travail en Haïti ? Ne doit-il pas y avoir une régulation étatique du salaire minimum ? La Science a un rôle important à jouer dans ce développement des forces productives. D’où la nécessité de promouvoir la Recherche par le biais des universités. L’université d’Etat d’Haïti par exemple doit être une priorité pour les autorités politiques. Des recherches en science naturelle peuvent proposer de sérieuses innovations pour soutenir le développement industriel de ce pays en pleine dépossession brutale de sa population (Ile-à-Vache et Centre-ville de Port-au-Prince). Ce qui peut entraver ce développement des forces productives matérielles de la société, c’est la nature des rapports de production. Ces derniers peuvent entrer en contradiction avec les forces productives jusqu’à freiner leur modernisation. A un certain stade de leur développement, comme nous l’indique Karl Marx, les forces productives seront incompatibles avec ces types de rapport. Il doit donc y avoir adéquations des rapports de production à ces forces productives pour permettre l’expansion de ces dernières. Un véritable projet d’amélioration de la production doit prendre en compte toutes les composantes des forces productives. Les instruments de travail ne doivent pas être privilégiés au détriment de la force de travail. Les machines-outils ont besoin de l’énergie humaine pour augmenter le niveau de productivité. Une valorisation de la force de travail est une attention à l’homme, vecteur principal de tout processus de production (et de création). L’industrialisation annoncée par le gouvernement Martelly-Lamothe doit prendre sa source dans cette démarche globale prenant en compte toutes les forces de la production. Ce qui risque de s’avérer délicat si l’on considère sa philosophie ¨Haïti ouvert au business¨ qui en fin de compte ne fait qu’augmenter une main d’œuvre bon marché.
Jean-Jacques Cadet Auteur

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