Le pape Pie IX et l’empereur Faustin 1er, une tentative de collaboration

Publié le 2014-08-04 | Le Nouvelliste

Idées & Opinions -

Kesner Millien, Dans notre série de réflexions sur les relations entre l’État haïtien et l’Église catholique, nous vous proposons cette semaine un éclairage sur la période de Faustin Soulouque tout en prenant soin de la séparer en deux celle du président Faustin Soulouque (1er mars 1847 – 26 août 1849) et celle de l’empereur Faustin 1er (26 août 1849 – 15 janvier 1859). Sous le règne de Faustin Soulouque, l’Église universelle était dirigée par le pape Pie IX, lequel avait les yeux fixés surtout sur le Nouveau Continent, plus particulièrement, la République d’Haïti, fraîchement sortie de l’esclavage. Avec les papes Pie VII, Léon XII et Grégoire XVI, Pie IX a toujours manifesté le désir de nous encadrer, nous assister et même nous offrir sa collaboration. L’Église catholique en Haïti à cette époque était profondément marquée par cette personnalité de l'Église universelle sous le pontificat duquel le peuple haïtien va bénéficier d’un concordat avec le Saint-Siège (28 mars 1860). Le pape Pie IX, (1846 – 1878) : Jean-Marie, comte de Mastaï Ferreti, né à Sinigaglia, province d’Urbain et Pesaro, le 13 mai 1792, était le fils d’un ancien gonfalonier, le comte Jerôme Mastaï. Élève au collège de Voltaire, il fut admis garde-noble au retour de Pie VII. Une maladie nerveuse (épilepsie) lui interdisant le métier des armes, il étudia la théologie, dirigea un hospice de jeunes orphelins, reçut les ordres mineurs en 1817, fut sous-diacre en 1818 et prêtre le 10 avril 1819. Il partit au Chili pour deux ans comme secrétaire de Mgr Muzzi, nonce apostolique. Au retour, il fit son canonicat puis sa prélature, il dirigea l’hospice apostolique de Saint-Michel. En 1827, il fut nommé archevêque de Spolète, en 1832 d’Imola et enfin reçut la pourpre le 14 décembre 1840. À la réunion du Conclave le 14 juin 1846, Jean-Marie Mastaï fut élu pape le 16 juin et couronné le 21 juin 1846 ; ce jour-là, il prit le nom de Pie IX, comme successeur du pape Grégoire XVI, qui, le premier, reconnut l’Indépendance d’Haïti, le 19 janvier 1834. Ce bon pape Grégoire XVI mourut le 1er juin 1846, après une très courte maladie ; il avait 81 ans et son pontificat avait duré 15 ans, 4 mois. Le souverain pontife Pie IX était un pape d’ouverture. Il ne faut pas oublier qu’avant son accession au trône de Pierre, il était en poste au Chili à titre de secrétaire à la nonciature apostolique. Il connaît parfaitement bien la région. Ce n’est pas sans raison qu’une fois élu pape, il accordera une attention particulière aux peuples de l’Amérique. Ainsi fut érigé, en 1876, L’Université Laval à Québec, un concile eut lieu à Baltimore le 7 octobre 1866. Pie IX signa des concordats de 1852 à 1862 avec le Costa Rica, le Guatemala, Haïti, le Honduras, le Nicaragua, El Salvador, le Venezuela, l’Équateur, ce qui mit fin dans ses pays aux querelles religieuses. En Argentine, le pape érigea en évêché le vicariat de Parana. Sous son pontificat les missions prirent une extension considérable dans le monde entier. Le bon pape Pie IX mourut le 7 février 1878, ayant gouverné l'Église catholique durant 31 ans, 7 mois et 22 jours. Faustin Soulouque : De la chute de Rivière Hérard à l’avènement de Soulouque, une politique étrange prévalut dans notre pays: la ‘’politique de doublure’’. Elle consiste à porter au pouvoir un Noir des plus ignorants et à diriger le gouvernement en son nom. Cette politique a été inaugurée avec Philippe Guerrier. Ces présidents de doublure, au nombre de trois, étaient tous âgés, illettrés, nés dans l’esclavage, anciens vétérans de la Guerre de l’Indépendance. Jean-Baptiste Riché était le dernier de ce trio. Au pouvoir, il se montra correct, loyal, respectueux des lois et en même temps énergique. Il eut, entre autres mérites, celui de s’entourer de ministres capables, désintéressés, qui rendirent son administration bienfaisante pour le pays. Mais son passage au pouvoir fut de courte durée. Il mourut après une tournée dans le Nord (27 février 1847). Le président Jean-Baptiste Riché étant mort, il fallut combler la vacance présidentielle. Les politiciens de l’époque pensent maintenir la politique de doublure. Ils voulaient à tout prix porter au pouvoir un pantin qu’ils pouvaient contrôler à volonté. C’est ainsi que le 1er mars 1847, le Sénat se réunit afin de combler la vacance présidentielle. Deux hommes politiques, recommandables à divers titres, les généraux Jean-Paul et Souffrant, briguaient l’honneur de remplacer Riché. Chacun d’eux avait au Sénat des partisans décidés. Huit tours de scrutin ne donnèrent pas de majorité. Le président du Sénat, Beaubrun Ardouin, recommanda alors la candidature de l’homme qui, à chaque vote, n’avait obtenu qu’une voix. Sa position rallia la majorité. Une fois de plus, la ‘’ politique de doublure’’ triomphait, car, au jugement de tous, le nouvel élu, plus connu à cette époque sous le nom de ‘’Bon-homme Coachi‘’ que sous le nom de Faustin Soulouque, paraissait incapable de gouverner. Lui-même ne s’attendait ni à un tel honneur ni aux responsabilités qu’il entraîne. Quand on lui annonça cette nouvelle, il ne voulut pas y croire. Ce jour-là, il eut à dire, à l’entendement de tout le monde : ‘’Si c’est vrai, si je suis nommé président, je saurai me conduire en chef’’. Origines et traits caractéristiques de Soulouque Faustin Élie Soulouque est né à Petit-Goâve, de parents eux-mêmes nés en Afrique et de nation mandingue, sur l’habitation d’un homme de couleur du nom de Vialet ; c’était un 15 août. Fils de Jeannot Soulouque et de Marie-Madelaine. Esclave dès sa naissance, mêlé aux événements de 1791 et 1792, Faustin Soulouque fut affranchi par Rigaud en 1793. Il prit part, en 1807, à la campagne du Môle. Boyer le nomma par la suite commandant de la commune de Plaisance. Partout, il s’était montré homme de devoir, modeste, réglé, dévoué, indifférent à la politique. C’est même, semble-t-il, ce dernier trait de caractère qui lui valut d’être choisi par Riché comme commandant de la garde présidentielle. Soulouque ne savait que tracer gauchement son nom ; il était convaincu de son insuffisance. Porté au pouvoir malgré lui, il étudia les hommes politiques dont il pouvait faire ses collaborateurs. Il ne comprenait pas toujours sur-le-champ ce qu’il entendait, mais, il savait écouter, il savait retenir, et il observa si bien que, jusqu’en avril 1848, ceux qui l’avaient nommé conservèrent leurs illusions. Mais, on se moqua de lui et de son ignorance ; il le sut, car sa police secrète était fort bien organisée. Il en vint à se défier de tous les gens de couleur, même de ses ministres ; il fut impossible de lui faire signer une pièce dont il ne connaissait point le contenu intégral. Au conseil des secrétaires d’État, Delva, secrétaire particulier de Soulouque, devait faire deux lots des pièces soumises à son approbation : celles qu’il pourrait signer immédiatement , celles qui exigeaient un nouvel examen, et que, à l’insu de Delva, il soumettait à un autre conseiller intime. Selon Gustave d’Alaux, Soulouque était un homme timide, il balbutiait parfois de façon incompréhensible. Chose curieuse, en moins de trois années, il était devenu un autre homme : un chef ombrageux, méchant, vindicatif ‘’. Pour qui toute ombre était un fantôme, tout silence un guet-apens’’, écrit Justin Bouzon, qui ajoute : ‘’Le manteau impérial de Faustin 1er a été trempé dans le sang des patrons du président Soulouque. Trois de ses ministres ont été fusillés sur ses ordres : Céligny Ardouin, David Troy et Francisque. Quelques mois après son arrivée au pouvoir, le 31 décembre 1847, Soulouque épousa discrètement au palais national, sa concubine Élizabeth Adélina Dérival Levêque, qui deviendra l’impératrice Adélina. Faustin Soulouque était aussi superstitieux : tous les historiens qui s’intéressent au règne de Soulouque tels : Gustave D’Alaux, Justin Bouzon et Léon François Hoffmann, sont unanimes à reconnaître que Soulouque était un vaudouisant foncièrement superstitieux. Il servait Dambalah Wèdo, il adorait les couleuvres, il croyait dans les prédictions des prêtres vaudous. Il était susceptible et n’avait confiance en personne. Sa femme Adélina était également vaudouisante, elle croyait dans la lecture des cartes par les prêtresses vaudoues. Tous deux, anciens esclaves, pratiquaient le syncrétisme religieux. Faustin Soulouque, catholique pratiquant, vaudouisant dans l’âme, superstitieux comme lui seul, était également membre de la franc - maçonnerie, où il arriva au grade de 33e. Faustin Soulouque et le pape Pie IX pour une diplomatie agissante : À la première nouvelle de l’élection de Soulouque comme président de la République, en 1847, le souverain pontife Pie IX s’empressa de lui écrire pour lui demander son concours dans le but de rétablir la religion dans le pays en y restaurant la discipline ecclésiastique. La président Soulouque remercia le pape avec empressement et lui promit de l’aider à remettre de l’ordre dans les choses de la religion et à renforcer la discipline ; il exprimait enfin le désir de reprendre les négociations avec Rome. À Paris, Beaubrun Ardouin, ministre de la République en France, déclarait au nonce, Mgr Fornari, que le gouvernement haïtien demanderait au souverain pontife un évêque, mais, un évêque de nationalité haïtienne, un évêché à Port-au-Prince et un concordat. Dès la proclamation de l’empire en 1848, Soulouque entreprit des démarches à Rome, en vue d’obtenir un évêque pour son sacre. Cette cérémonie eut lieu le 18 avril 1852, présidée par l’abbé Cessens qui n’avait à cette fin reçu aucun pouvoir de Rome. Il faut dire que toutes ces manœuvres visaient à redresser la situation désolante de l’Église catholique en Haïti. L’un des historiens de l’Église, Mgr Jean –Marie Jan, dans son livre intitulé ‘’Pour l’histoire du diocèse du Cap-Haïtien'', décrit un tableau très sombre de l’histoire de l’Église catholique en Haïti de 1804 à 1860. Grâce à cet historien, nous savons que de 1804 à la signature du concordat le 28 mars 1860, la malheureuse Église d’Haïti offre un spectacle lamentable. Les ministres ne sont que des moines défroqués : Italiens, Espagnols, Corses, Sud-Américains et séculiers français chassés de leur diocèse. Plusieurs de ces aventuriers avaient été condamnés à des peines infamantes et avaient fui leur patrie pour échapper à la justice. D’autres même pas ordonnés, se présentaient comme prêtres et étaient accueillis par le ministre des Cultes. En un mot, à cette époque, Haïti était le paradis des mauvais prêtres, et nous citons à titre d’exemple : Le père Jérémie Flynn, l’abbé Cessens, le père Percin et enfin le père Pierre Moussa. Ces ecclésiastiques ne faisaient pas honneur à l’Église catholique dans cette République d’Haïti fraîchement indépendante. Un autre exemple très frappant fut celui du successeur du père Moussa, le père Foucade qui avait été condamné pour un crime commis à la Martinique. Il était exclu de son diocèse, une fois arrivé en Haïti, il fut le bienvenu, et nommé curé à la cathédrale de Port-au-Prince. Tout ceci explique l’ambiance délétère qui régnait en Haïti à cette époque, au sein de l’Église catholique. Le Saint-Siège, avec à sa tête le pape Pie IX, se montre constamment préoccupé de mettre fin à une situation si douloureuse pour lui et si préjudiciable aux âmes. C’est bien dans cette optique que le pape Pie IX pensa que le président Faustin Soulouque serait capable de l’aider à corriger cette situation. Il faut noter que c’est sous le gouvernement de Faustin Soulouque que l’on va parler de l’apparition de la Vierge sur le territoire haïtien. En effet, en 1849, des prétendues apparitions de la Vierge, sur la propriété Debarrine au Champ de Mars, au commencement de juillet, et à Saut-d’Eau le 16 juillet sont signalées. Selon Mgr Jean-Marie Jan, aux pages 43 et 44 de son ouvrage intitulé ‘’Document pour l’histoire religieuse’’, l’apparition de la Vierge à Saut- d’Eau fait oublier la première origine du pèlerinage de Ville-Bonheur. Ce pèlerinage fut institué aussitôt après la séparation de la partie de l’Est en 1844, pour remplacer le pèlerinage d’Higuey auquel les Haïtiens ne pouvaient plus se rendre. Plus loin, Mgr Jan raconta que le clergé fut mêlé à la supercherie. Le père Cessens raconta que l’abbé Pisano, curé de Pétion-Ville, se prononça pour l’authenticité des apparitions, que lui Cessens s’y opposa vivement et que par là il avait gagné l’estime d’honnêtes gens et encouru la colère du gouvernement qui y trouvait un moyen de propagande. Justin Bouzon, l’un des historiens du régime de Soulouque, nous dit que lors de cet évènement le président Soulouque se montra très malin ; avant de prendre une position, il fit appel à deux peintres de renom, pour demander leur avis. En fin de compte, c’est le peintre national Colbert Lochard qui donna satisfaction à Soulouque, car une feuille se serait détachée de l’arbre sur lequel était descendu la Vierge, et que sur cette feuille on pouvait remarquer l’image de cette Vierge. On ramassa la feuille, fort respectueusement et on l’apporta au palais. Plus loin, Justin Bouzon se positionne sur l’authenticité des faits. Il déclare : ‘’La Sainte Vierge ayant le divin Enfant dans ses bras faisait de fréquentes apparitions, mais, elle ne se faisait voir qu’à des élus. Un jour, il a été permis à tout le monde de voir la Sainte Vierge.’’ À suivre ! Prochain article : Le sacre de Faustin 1er.

Kesner Millien, av. M.kesnermillien@gmail.com Auteur

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