Les sens calcinés

Le premier roman de Jean Emmanuel Jacquet, Homo sensuel, est une plongée d'une centaine de pages dans un huis clos souvent étouffant qui jouxte la démence et l'autisme.

Publié le 2013-09-30 | Le Nouvelliste

Culture -

Le narrateur, fils de paysan placé dans une congrégation ecclésiastique pour son éducation par un père qui croyait bien faire, subit durant plusieurs années des abus sexuels de la part des religieux, pères blancs échoués là-bas par vocation mais aussi, pour certains, avec des motivations personnelles bien moins avouables. Cet homme anéanti dès l'enfance, Jacquet nous le montre adulte, littéralement cloîtré dans une chambre et au bord de la folie. On le voit, le titre qui pourrait paraître léger voire aguicheur recouvre un propos grave et une réalité sordide. A travers la brèche des sens, l'homme a été brûlé jusqu'au coeur. Homo sensuel est une pièce sans paroles, muette, intimiste. Un soliloque intérieur, avec des indications de « mise en scène » au fil des pages. Un jeune homme se lève, va à la fenêtre, écoute les chiens hurler, fixe la lumière, revient vers le lit, se redresse et l'auteur nous donne à voir les flux et reflux de sa pensée. On pense parfois aux « Vagues » de Woolf. Sauf qu'ici, la pensée, sinon circulaire, revenant sans cesse sur les événements, les proches, la situation du pays, la société (haïtienne) et ses tabous, les exactions ou la misère, est à tout le moins hautement fragmentée et fragmentaire. Une pensée dense et complexe distillée dans une langue poétique, parfois dure et syncopée, mais parfois aussi presque lyrique, qui reflète l'état d'esprit du narrateur et les aléas des marées qui se déversent sous son crâne proche de l'implosion. « La maladie prospère entre les persiennes. Corrompt le sourire, le rendant hésitant, délétère. La maladie, je la connais par coeur, avec ses petits frissons, ses jeux. Les petites toux que je n'arrive pas à saisir. La maladie est un petit vent froid qui me traverse les veines et que je n'arrive pas à saisir à temps. » (p.58) Ces mots ne sont pas sans rappeler les constats quasi médicaux d'Artaud dans « L'ombilic des limbes » (Description d'un état physique). La langue utilisée exprime bien la solitude, l'étrangeté et la morbidité latentes. La dépression. Une solitude mêlée de peur que ne vient distraire aucune présence humaine, juste des fantômes et les aboiements des chiens à la fenêtre. La peur d'un être qui perd pied face à la folie. Le retour incessant aux mêmes propos, aux mêmes événements par petits fragments d'idées traduit l'enfermement de la pensée, d'ailleurs figuré par la chambre-cellule, qui confine à cette folie. Le choix de l'auteur de s'exprimer dans une langue qui colle au sujet, dans la chair de l'homme au bord de la démence, est courageux, intéressant et rend parfois la lecture malaisée, le texte hermétique. Le fil de la pensée est souvent décousu, dissimulé, interrompu ou démultiplié pour irriguer d'autres idées, d'autres affluents qui se perdent vite dans la poussière. « A ceux qui peuvent comprendre, essayons. Au couvent, pleurnicheries riment avec cocardes, jeux inédits (interdits ?) et infirmes scandales. Le chant me vient de loin, mélangé à la poussière. Il me vient des vocabulaires étranges, des chorales mécaniques qui fonctionnent sous la dictée du clergé. Ecoutez !... Ecoutez !... Soyez béni ... » (p. 25) L'auteur use même de jeux de mots, introduisant ici et là une ombre d'ironie dans un texte très sombre. « Et terre ni thé, paroles essentielles qui sculptent leurs intentions dans l'éclosion de la fleur. » (p.89) Avec ce texte, Jacquet se place donc dans la lignée de ceux qui ont écrit sur la folie, l'ayant eux-mêmes éprouvée sous quelque forme ou pas. On pense à Artaud, à Woolf, déjà cités, à Lautréamont ou à Gogol, même si une filiation directe ne peut être mise en évidence. Dans son préambule, par un procédé de distanciation qui rappelle certains écrivains du XIXe siècle au propos semblable, l'auteur se pose en témoin d'une « conscience torturée, une âme bouleversée, écrasée ». Et cependant on sent ici que la frontière entre l'auteur et le narrateur est ténue : « C'est un travail de création dont les poèmes qui en découlent plongent leurs racines dans la réalité d'un monde en guenilles ». Et il nous met en garde : « Ce n'est pas une écriture qui livre ses secrets au hasard d'une lecture. C'est une profondeur qui cache d'autres profondeurs. » La folie a un langage à elle et, comme Ferdinand de Saussure a tenté de le montrer avec ses « anagrammes »,tout texte recèle d'autres textes, peut être au final refuge d'une vérité secrète sinon sacrée. L'écrit est matrice de sens et d'ambivalence. La maladie du narrateur, conséquence profonde et catastrophique du traumatisme de l'abus sexuel, se traduit par et dans sa langue, qu'il faut pénétrer, intégrer pour ressentir et/ou comprendre. Il dit la folie à qui veut l'entendre. Pour ce faire, le lecteur ne doit-il pas obligatoirement laisser sa raison au vestiaire ? Et à quel prix ? A la fois expressions de la folie et réactions contre celle-ci, les productions de l'esprit du narrateur agissent aussi comme une protection, un rempart malheureusement bien poreux, face à une réalité destructrice, abominable. Si le lecteur, de peur de se perdre ou de se noyer, opte par précaution pour le point de vue raisonnable, sans doute moins enrichissant, il peut aussi se poser la question de savoir si la folie permet une narration crédible. Quelle est la fiabilité du texte d'un malade mental ? Dans le doute, on sera tenté de mettre l'amalgame parfois exprimé entre homosexualité et pédophilie sur le compte de cette déstabilisation. Néanmoins, si le sens est parfois obscur voire inaccessible, l'expression de la folie n'en martèle pas moins l'importance du traumatisme. Et, souvent, la langue devient poésie. Une originalité du texte de Jacquet est justement son ambigüïté de style, entre récit en forme de témoignage et poème fleuve,et un dispositif qui emprunte des éléments au théâtre. On pourrait enfin s'interroger sur le symbolisme des éléments utilisés, la lumière et l'ombre, les chiens et la poussière, le petit bateau et l'océan, les oiseaux, etc. On peut effectivement percevoir une lueur d'espoir dans la fenêtre de la chambre ouverte, où joue la lumière et filtre parfois le chant des oiseaux. Mais je n'en dirai pas plus ici, il vaut mieux découvrir par soi-même le texte de Jacquet et la poésie de sa langue. Homo sensuel est un premier roman interpelant et qui nous engage à suivre la production future de ce jeune auteur haïtien.

Arnaud Delcorte, Paphos Auteur

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