Marronnage

1- Les ambivalences des attitudes individuelles d'adaptation en vue d'assurer la survie face à la violence du système social, en même temps que les comportements de rejet larvaire, de refus total accompagné ou non de rébellion ouverte font naturellement partie intégrante depuis toujours du fonctionnement de la domination esclavagiste.

Michel Hector Juin 2013
26 juil. 2013 — Lecture : 13 min.
1- Les ambivalences des attitudes individuelles d'adaptation en vue d'assurer la survie face à la violence du système social, en même temps que les comportements de rejet larvaire, de refus total accompagné ou non de rébellion ouverte font naturellement partie intégrante depuis toujours du fonctionnement de la domination esclavagiste. Dans le monde des victimes de ce régime d'oppression, une telle affirmation nous amène aux multiples modes de résistance depuis les prises de position individuelles jusqu'aux manifestations collectives de soulèvement permanent. Ces dernières impliquent, sans aucun doute, niveau élevé de concertation, d'organisation et pour autant de conscience anti-esclavagiste afin de retrouver la liberté perdue. L'esclavage imposé en Amérique par la colonisation européenne du XVIe au XIXe siècle n'échappe à cette réalité. Le marronnage se définit comme l'abandon temporaire (petit marronnage) ou définitif (grand marronnage) par le captif des lieux du travail esclavagiste. La fuite définitive conduit au choix d'une vie de liberté dans des régions d'accès très difficiles et constitue ainsi l'une des formes de résistance les plus actives avant les soulèvements généralisés. Elle commence à se manifester dans l'île, dès les débuts de l'arrivée des colonisateurs espagnols. En effet, apparaissent les premiers marrons à l'époque de la rébellion dirigée par le cacique Henri vers 1517 ou 1519 et la reconnaissance par les autorités espagnoles en 1533 de la liberté pour lui et ses partisans. Au cours de ces mêmes années, vers le mois de décembre 1522, se produit dans deux sucreries appartenant respectivement au gouverneur Diego Colon et au licencié Cristobal Lebrón une révolte d'esclaves dont le mouvement n'est pas sans rapport avec celui du cacique Henri. S'établit ainsi sur le continent la toute première expérience de cette forme de résistance à l'oppression. L'implantation de l'esclavage des Noirs par la colonisation espagnole confère au phénomène du marronnage, tout au cours du XVIe siècle une remarquable extension. En 1546, on trouve déjà dans le Bahoruco un campement de 200 à 300 noirs fugitifs. A la même époque, dans d'autres régions également s'organisent des espaces de liberté, comme à La Vega où se concentrent une trentaine de réfugiés. Quelque quarante deux ans plus tard, en 1588, le gouverneur Lope de Vega Portocarrero indique que le nombre des insurgés s'élève à 500 dans le Bahoruco qui demeure traditionnellement la zone privilégiée du marronnage. De nombreux chefs des captifs révoltés se sont signalés durant cette phase initiale. Par exemple les noms de Diego de Guzman, Diego de Ocampo, Sebastián Lemba, Juan Criollo, Juan Vaquero sont particulièrement retenus comme de véritables caudillos dans la lutte pour l'apparition, la défense et le maintien en liberté de ces communautés d'hommes et de femmes. Ce mouvement s'est maintenu avec une relative intensité, à l'Est comme à l'Ouest, sur plusieurs points du territoire de la colonie Hispañola jusque vers la fin du XVIe siècle (Esteban Deive). Au cours de cette même étape introductive de l'esclavage des Noirs en Amérique, des soulèvements importants et des camps rebelles plus ou moins durables surgissent aussi dans d'autres territoires de la zone caribéenne tant insulaire que continentale. De nombreux insurgés amérindiens et / ou africains rassemblés autour de valeureux dirigeants déploient des actions héroïques de contestation du système colonial esclavagiste à Porto Rico, à Panama, au Honduras, au Venezuela et en Colombie. Felipillo, Bayamo, Miguel, Benkos Biohó autant de chefs de campements marrons qui avec leurs partisans ont mené des luttes acharnées pour leur libération (Juan Bosch, Oruno Lara). 2- A partir de 1625, la colonisation française commence son développement dans la partie ouest de l'île Hispaniola qui sera connue sous l'appellation de Saint-Domingue. Le marronnage s'y fait sentir dès le dernier quart du XVIIème siècle. En 1679 éclate, dans la région de Saint Louis du Nord et sous la direction de Padrejean, la première rébellion marronne de cette nouvelle période marquée par l'affrontement d'intérêts opposés entre les deux puissances coloniales qui se partagent la possession de l'île. Par la suite tout au cours du XVIIIème siècle, avec l'expansion de l'industrie sucrière et de l'esclavage dans la nouvelle colonie, les activités de marronnage s'accentuent sur l'ensemble du territoire. En même temps s'y multiplient les autres formes de résistance des captifs. Très nombreux sont les fuites, les empoisonnements, les incursions d'harcèlement et / ou de vengeance sur les plantations. De multiples actions de contestation sont menés par des chefs bien identifiés comme Plymouth (1730), Polydor (1734), Pompée (1747) et plusieurs autres clairement identifiés et sévèrement frappés par la répression. Mais il y a aussi le pullulement des initiatives protestataires entreprises par des anonymes insaisissables qui contribuent ainsi à renforcer le sentiment de précarité du système. Jean Fouchard (1988) estime à environ 15.000 le nombre de marrons avant la grande révolte de 1791, sans compter naturellement les centaines de fugitifs établis dans la partie est de l'île sous domination espagnole. Parmi les manifestations diversifiées de résistance qui ont jalonné cette période antérieure à l'insurrection générale du Nord, le complot dirigé par Macandal et l'accord signé avec Santiague, le chef marron du Bahoruco, méritent bien une attention spéciale. Dans l'esclavage à Saint-Domingue les poisons ont toujours constitué une arme redoutable entre les mains des captifs. Cette pratique est dénoncée dès 1738 dans la colonie. Quelques années plus tard, en 1746, une déclaration royale interdit aux esclaves « sous peine de punition afflictive » et « même de mort » la composition de médicaments et de guérison « d'aucune maladie » pour justement limiter l'extension du fléau que représentaient depuis lors les empoisonnements. François Macandal, né en Guinée, meurt brulé vif en janvier 1758. Chargé du gardiennage des animaux après avoir perdu une main à la suite d'un accident de travail, il s'enfuit, selon Jean Fouchard, probablement vers 1740 et reste depuis lors en marronnage. Il consacre un temps long, entre six à dix ans à mettre en place une organisation clandestine dont les réseaux concentrés surtout dans la région du Nord s'étendent aussi à d'autres parties du territoire. Cela lui confère un grand pouvoir. L'efficacité de son action donne naissance à une véritable peur collective. Son projet se situe au-delà de la conquête d'un espace de liberté pour lui et ses partisans. Il se propose plutôt de finir avec la colonisation et l'esclavage par l'empoisonnement des colons. Pour sa part Santiague, chef d'un inexpugnable campement marron de près d'un siècle d'existence dans la zone frontalière du Bahoruco, parvient à arracher aux autorités espagnoles et françaises de l'île la reconnaissance de la liberté de plus d'une centaine d'habitants du camp. Provenant d'une des régions avoisinantes, Santiague y a vécu au moins quarante cinq ans. D'autres y sont nés et plusieurs d'entre eux ont même atteint l'âge de 70 ans au moment de la signature de ce traité de Neyba en 1785. Dans ces cas, ils sont considérés comme des « créole(s) des bois ». Cet accord officiel ne met pourtant pas fin à la rébellion dans ces montagnes du Bahoruco où prolifèrent de multiples communautés marronnes. Au cours de toute cette longue période d'avant les débuts de la révolution à Saint-Domingue, le marronnage se révèle également très actif dans plusieurs autres pays de la Caraïbe et du continent. Un peu partout où existe l'esclavage s'organisent des soulèvements avec occupation de parties importantes du territoire colonial pour échapper à la domination et l'oppression. Richard Price nous informe qu'en ce sens des traités de paix, plus exactement de reconnaissance de la liberté des captifs insurgés, sont signés avec leurs chefs au Brésil, en Colombie, à Cuba, en Equateur, à Hispaniola et Saint-Domingue, à la Jamaïque, au Mexique, à Surinam (Price, R., 1981). Le même phénomène se produit également au Venezuela (Lara, O.).Dans cette perspective, il faut particulièrement signaler l'existence d'un royaume de liberté, véritable Etat centralise, établi à Palmarès par les marrons du Brésil sur un territoire de 400 km2 entre 1602 et 1695. Zumbi, l'ultime chef du Quilombo, meurt au combat le 20 novembre de cette dernière année. D'autres royaumes de ce genre avec une durée d'existence beaucoup moindre et sur des espaces plus limités ont également existé au Venezuela, en Colombie et à Panama. La résistance tenace des victimes fait donc partie intégrante du mode de fonctionnement du système esclavagiste mis en place dans les Amériques. 3- A partir de la grande insurrection d'août 1791, initiatrice du mouvement révolutionnaire des captifs de Saint-Domingue, s'ouvre une période de changements significatifs dans la colonie. Le marronnage opère un véritable saut qualitatif. D'abord il tend de plus en plus à devenir un phénomène de masse. Dans la province du Nord, le nombre des fugitifs qui abandonnent les plantations passe de 15.000 en 1791 à 25.000 en 1792. Une année plus tard 14.000 négresses de la paroisse du Cap sont amnistiées rendant ainsi inopérant le rappel fait par Sonthonax, juste quelques mois avant la proclamation de la liberté générale, des différentes mesures de coercition prévues pour être appliquées aux marrons (Fouchard). A travers le pays, les divers groupes de résistants se mobilisent autour de leurs chefs locaux dans les luttes pour la liberté générale et dans la dynamique de construction de nouvelles relations sociales. Parmi ces différents leaders on peut citer particulièrement: Mamzelle, Halaou, Hyacinthe, Romaine la Prophétesse, Pompée, Lamour Dérance, Lafortune. Eux et plusieurs autres participent tous, d'une façon ou d'une autre au jeu des intenses rivalités entre les puissances coloniales esclavagistes ainsi qu'à l'exacerbation des nombreux conflits d'intérêts entre les diverses forces politiques et militaires combattantes. Avec la conquête de la liberté générale en 1793, un second élément, étroitement lié d'ailleurs à cette tendance à la généralisation, caractérise l'évolution du marronnage. Les cultivateurs fuient les habitations surtout pour exprimer leur refus des politiques mises en oeuvre en vue de maintenir la grande production agro-manufacturière de denrées d'exportation. Pour nombre d'entre eux, cette situation est liée à la présence encore significative de certains traits de l'ancienne société. Les marrons d'hier se sont joints aux nouveaux contestataires, devenus, à des moments différents de la période révolutionnaire, des brigands, des rebelles, des indépendantistes radicaux, des chefs de bande et même des vagabonds surtout quand ils refusent le travail sur les plantations. Dans les années du pouvoir louverturien, comme à l'époque de la lutte contre les forces expéditionnaires, ils représentent tous un constant défi. En témoignent les fuites, les jacqueries, les répressions, les éliminations sans merci et les mesures coercitives édictées dans les successifs règlements de culture. Avec le déploiement de l'expédition Leclerc, ces nouveaux marrons deviennent rapidement après la déportation de Toussaint Louverture les principaux partisans de la lutte pour l'Indépendance nationale. De fait, il s'agit bien de la part de secteurs de plus en plus larges des couches subalternes d'un persistant refus des tentatives de conservation du système plantationnaire sans l'esclavage réalisées par les oligarchies en formation dans le complexe processus de construction d'un nouvel Etat intégré dans le monde moderne de l'époque. 4- Dans l'Amérique coloniale esclavagiste, les camps des marrons, symboles d'une «résistivité existentielle», selon l'expression de Nathalie Laval-Bourgade (2004), portent des noms différents suivant les pays. On les appelle Quilombos et/ou Mocambos au Brésil, Maroon towns avec parfois le nom soit d'un chef soit d'une région à la Jamaïque, ainsi que Cumbes, Ladeiras, Mambises, Palenque dans divers pays du monde hispanique (Dallas, 1980 ; Richard PRICE, 1981). Il existe encore des traces actuelles de ces établissements anciens. Au Surinam, par exemple, six anciennes communautés marronnes représentent aujourd'hui environ 10% de la population de ce pays. Dans la région caribéenne de la Colombie, aux alentours de Carthagène, le village Saint Basile de Palenque, créé par des marrons depuis la fin du XVIe siècle, reconnu par les autorités espagnoles comme territoire de liberté en 1713 après un siècle de résistance, conserve jusqu'à nos jours, avec vigueur, sa langue, sa mémoire historique, ses traditions et coutumes. Depuis 2005 la UNESCO l'a déclaré « Patrimoine Oral et Immatériel de l'Humanité ». (Roberto Burgos Cantor, Rutas de libertad. 500 añ0s de travesia). A Saint Domingue, les campements de marrons dans toute l'île d'Hispañola portaient en général le nom de Maniel. Vers la fin du XVIIIe siècle, avec l'arrivée incessante dans le Bahoruco de nouveaux fugitifs venus de la colonie française, on utilise aussi le vocable de Doco ou Doko. Cette dernière appellation a depuis lors servi pour désigner à ce moment-là ceux qui vivaient dans un des Maniels de cette zone. A la suite des nouvelles perspectives ouvertes par la grande insurrection de 1791 et des nombreux bouleversements générés par cet événement, le mot Doco, tout en continuant à se référer parfois à des groupes de combattants, est surtout utilisé pour signaler des foyers de résistance établis dans des sommets montagneux difficilement accessibles. Ainsi Mamzelle, Lafortune, Lamour Dérance ont aussi campé non seulement dans le Doco du Bahoruco mais aussi dans les régions avoisinantes du Massif de La Selle. En 1795 Toussaint Louverture reçoit à son quartier général aux Gonaïves une délégation conduite par Mamzel un des chefs en provenance du Doco installé dans les montagnes de la région de Sal-Trou, actuellement Belle Anse (Schoelcher, 1982 ; Metral). Plus au Nord, dans les Mornes des Cahots, l'existence d`un Doco est également revélée. C'est là que meurent, dans une lute fratricide stimulée par les troupes expéditionnaires françaises, deux frères et trois fils de Dédée Basile, connue sous le nom de Défilée la Folle (Ertha Pascal et Ernst Trouillot, 2001). Après la proclamation de l'Indépendance, parmi les sept fortifications construites à Marchand, pour la défense de la nouvelle capitale de l'empire dessalinien en 1805 (Madiou III, 227), l'une d'entre elles, le Fort Ecrasé porte également le nom de Doco (Commission Présidentielle Commémoration Bicentenaire).Sans aucun doute c'est aussi en témoignage de la présence de cette réalité dans les guerres triomphantes qui viennent d'avoir lieu. Il est même signalé que Lamour Dérance emprisonné dans cette forteresse y serait mort « de façon obscure, peut-être de faim » (Jean Comhaire). Plus tard, tout de suite après l'assassinat de l'Empereur, Goman enclenche au début de 1807 une insurrection et confère l'appellation de Grand Doco à la zone contrôlée par la contestation paysanne qu'il dirige dans la Grand' Anse jusqu'en 1820 (Rouzier, S.). Actuellement, dans la toponymie nationale le nom Doco est attribué à des lieux situés dans plusieurs régions du pays. On les retrouve, en effet, dans les départements du Nord, de l'Ouest, de l'Artibonite et du Sud. Les informations disponibles jusqu'ici permettent de les repérer au niveau le plus bas de l'échelle toponymique, l'Habitation. Elles sont identifiées dans les sections communales suivantes : Bas-Cap-Rouge (Jacmel), Belle Fontaine (Croix des Bouquets), Cazale (Cabaret), Bellevue-Chardonnière (Pétion-Ville), Crête-Brûlée (Mirebalais), Haute- Voldrogue (Jérémie), Jamais-Vu (Côtes-de-Fer), Savane-Longue (Ouanaminthe), Plaine Céleste (Cornillon), Médor (Petite Rivière de l'Artibonite). Sans compter les variations orthographiques que le mot a dû subir (Ernst Pedro Casséus, 2004). En tout cas, nous sommes loin de l'héritage de la toponymie des anciennes habitations coloniales. Il reste alors à déterminer, au niveau du vécu des gens de ces localités, le poids spécifique des influences diverses et de la mémoire historique dans l'utilisation du mot Doco pour la désignation d'environ une dizaine de ces endroits. Il s'agit là d'un inventaire dont la réalisation révélerait peut être des aspects intéressants de nos luttes pour la liberté et l'indépendance dans quelques uns de ces lieux. Si les études d'anthropologie historique sur les camps des marrons à Saint-Domingue, les Docos, se révèlent jusqu'ici extrêmement rares, par contre, le phénomène du marronage a été abondamment exploré et a provoqué des débats passionnés. Des recherches bien documentées sont réalisées sur ce thème par des auteurs tant haïtiens qu'étrangers comme par exemple Hannibal Price, Yvan Debbasch, Gabriel Debien, Esteban Deive, Etienne Charlier, Emmanuel C.Paul, Leslie F. Manigat et tout particulièrement Jean Fouchard, pour ne citer que ceux-là. La question des rapports du marronnage avec la révolution de 1791-1804 est fortement débattue à travers ces différents travaux. Il est indéniable qu'il existe bien une certaine relation entre la permanence de cette forme isolée de résistance durant la longue période pré-révolutionnaire et le déroulement, après la grande insurrection de 1791, du processus de plus en plus généralisé de libération anti esclavagiste et anti colonialiste. Certes, il s'agit de deux phénomènes contestataires qui, dans une large mesure, se complètent quant à leur finalité de conquérir la liberté. Mais dans leur mise en oeuvre ils comportent des exigences différentes et atteignent des portées totalement distinctes quand on se situe dans la perspective d'une lutte contre l'ensemble du système global de domination esclavagiste et colonialiste. Le marronnage, comme d'ailleurs plusieurs autres formes est pratiquement consubstantiel à l'esclavage. A divers moments on le retrouve, comme nous l'avons indiqué, tant à Saint-Domingue que dans plusieurs autres endroits du continent. Au contraire, la Révolution haïtienne, déroulée dans des conditions particulières, se caractérise fortement au niveau mondial par la richesse de son unicité. Elle ne cesse de laisser jusque de nos jours une empreinte indélébile dans l'histoire du combat des populations opprimées contre l'esclavagisme, le colonialisme et le racisme. M