Frankétienne se met à nu

Portrait/entretien A l'approche de ses 77 ans, Frankétienne consent à parler de lui-même afin de faire connaître à ses lecteurs l'homme qu'il est réellement. Ecrivain, poète, peintre, comédien et chanteur célèbre, c'est avec un immense plaisir que le grand homme nous confie les sentiments et les émotions qui le traversent.

Publié le 2013-02-19 | Le Nouvelliste

Le Nouvelliste (L.N): Expliquez-nous votre dicton « Ose ta cause et ta symbiose avec toi-même ». Frank Etienne (F.E): Il faut toujours oser sa cause personnelle avec la conviction et la certitude de ses origines. J'ai osé produire une oeuvre qui n'avait pas pour objectif d'abord de plaire aux gens. Donc, j'ai essayé et j'ai osé ma cause. C'était là ma quête de la spirale. Quant à ma symbiose avec moi-même, je l'ai poussée tellement loin qu'on m'a fait passer pour le plus grand mégalomane. Je vous le dis, brisez les miroirs aussi bien que les idoles. Si quelqu'un veut reprendre Frank Étienne, il ne fera que du mimétisme et de la caricature. Soyez vous-même : « Osez votre cause et votre symbiose avec vous-même. » L.N: Vous souhaitez vivre sept ans encore, ni plus ni moins. Pourquoi ? F.E: J'éprouve une immense angoisse, un épouvantable sentiment d'impuissance face à la dégradation du corps. Je ne veux pas rester au-delà de 84 ans et devenir un impotent, je ne veux pas qu'on amène les enfants voir le vieux Frank Étienne, sans que je puisse utiliser toutes mes facultés. J'ai la relative certitude que j'aurai le temps de terminer ma création artistique, littéraire, picturale et théâtrale. Donc, je ne partirai pas avec le regret de n'avoir pas achevé une oeuvre. Je déteste l'impuissance, c'est pour cela que j'ai travaillé au moment où j'avais toute la vigueur intellectuelle et j'y ai travaillé comme un monstre, donc voilà pourquoi je pense que je partirai sans regret. J'ai choisi de parler à Dieu qui est en chacun de nous et je le lui ai demandé. Il y en a qui vont chercher Dieu dans les temples, mais Dieu est d'abord en chacun de nous et malheur à celui qui aura vécu toute sa vie sans découvrir l'ombre du Créateur, du grand Maître. L.N: Avez-vous des croyances particulières ? F.E: Trop souvent quand les gens parlent de foi, ils voient une entité mystico-religieuse. Ils croient en Ogou Feray, ou en papa Gede... moi, je commence par croire d'abord en moi-même, et je suis le dieu de moi-même, car le Dieu de l'univers est en moi. Je suis un être de foi, mais la foi d'abord en moi-même. Je crois en la possibilité de rêver et d'agir de telle sorte que mes rêves se concrétisent. Je n'ai pas une croyance religieuse. Je suis profondément mystique, c'est-à-dire avec une conscience où il y a un magma, une globalité de sensibilités mystiques comme celle du zen japonais, du taoïsme chinois, du tantrisme hindou ou du vaudou haïtien. Tout en reconnaissant que je suis marqué par le jansénisme; par les pères jésuites, donc le catholicisme; par Martin Luther, et donc le protestantisme. Donc, je suis une résultante, mais je ne suis pas une masse informe inconsciente. Je suis le résultat de toutes ces cultures, car j'ai été un enfant qui a grandi dans un lakou vodou; j'ai été enfant de choeur, donc catholique; j'ai eu des amis protestants, j'ai rencontré pas mal de mystiques, et à travers les livres que j'ai lus, je suis marqué par les cultures et croyances étrangères. Mais tout ce mélange ne m'a pas laissé vide. Je suis Frank Étienne qui croit d'abord en ce qu'il peut accomplir à partir de lui-même. Donc, j'ose toujours ma cause, et tant mieux si ma cause rejoint celle des autres. L.N: Vous avez parlé de la façon dont vous viviez l'expérience de la vieillesse. Selon Charles de Gaulle, c'est un naufrage. Partagez-vous cet avis? F.E: Quand un battant comme Charles de Gaulle autour de sa soixante-quinzième année eut à dire que la vieillesse est un naufrage, je le comprends très bien. On a trop vite fait de généraliser la pensée de de Gaulle pour lui adresser quelques reproches. A savoir que c'est une pensée totalement misanthrope et négative de la vie, et qu'à partir du moment où l'on entre dans la vieillesse, on est dans un navire qui est en train de sombrer. Je ne pense pas que de Gaulle dirait que la vieillesse est un naufrage dans le sens qu'elle serait un échec. Non. La vieillesse comporte ses richesses, ses merveilles, mais aussi ses impuissances. Alors, quand on a conscience de l'étendue de ses impuissances, on peut bien parfois par dépit ou par nostalgie dire que c'est un naufrage. Moi, à soixante-dix-sept ans, je suis vieux. Donc, c'est à côté de cette certitude que des impuissances quotidiennes commencent. Moi, je pense qu'il y a quand même un sentiment de fierté qui reste malgré les années et qui vous donne un sentiment de satisfaction d'avoir pu réaliser vos voeux. D'avoir été reconnu d'abord chez moi, puis accepté par les autres de l'extérieur est une immense satisfaction. C'est un exemple pour ceux-là qui croient que nous ne pouvons pas produire chez nous. C'est vrai que la situation n'est plus la même, mais tous mes livres ont d'abord été produits en Haïti, c'est là ma plus grande satisfaction. Ce qu'il faudrait éviter, et moi je le souhaite à vous tous, c'est la dégradation corporelle. Quelqu'un qui rentre dans une sorte d'impotence où il dépend des autres, personne ne souhaite cela pour la fin de sa vie. Et de Gaule n'a pas vécu cette impotence où il devrait dépendre des autres, et moi je dis que je ne veux pas vivre cette impotence non plus. L.N: Comment voyez-vous l'avenir politique du pays ? F.E: Les gens qui sont dans la politique n'ont pas le courage d'assumer leur cause personnelle qui est liée à la cause d'un peuple qui a besoin d'un leadership. Je ne suis pas un provocateur, mais nous sommes à un stade où les particularités, les références personnelles doivent être mises de côté, car que l'on soit Duvalier, Aristide ou Martelly, le problème n'est pas dans la personne ou l'équipe qui se trouve aux commandes du pays. Mais c'est parce que nous ne sommes jamais allés jusqu'au bout. Il y en a même qui disent que « Ayiti pap fè bak, li kase tèt tounen ». C'est parce qu'après avoir fait 1804 qui est une épopée immense, fabuleuse - aveuglante dégageant tellement de lumière - tout de suite après nous sommes devenus une étoile éteinte. Il fallait aller jusqu'au bout. L.N: Avez-vous pu transmettre vos passions à vos enfants ? Si non, quel sentiment gardez-vous ? F.E: Il n'y a pas de passion adoptive. J'ai été fou, totalement fou, irrémédiablement fou, jusqu'à croire que je pouvais devenir Frankétienne. Je le suis devenu à travers un chemin difficile, mais un chemin qui a également fait souffrir les autres. La première victime est la femme avec qui je suis. Est-ce que vous vous imaginez vivre à côté d'un homme qui peint dix à douze heures par jour, et qui écrit huit heures par jour et qui passe dix-huit heures par jour, les fesses vissées sur un fauteuil face à une table d'écriture en abandonnant la chambre conjugale ? Vous imaginez les traumatismes de mes enfants face à un homme qui s'est pris pour Dieu? Dans les salles de classe, ils reçoivent comme premier reproche d'accueil « Jamais, vous ne serez un Frank Étienne »... C'est une douleur de vivre aux côtés d'un génie... Donc, il n'y a pas de passion héréditaire. Il faut être anormal pour être un vrai créateur. Je ne parle pas de ceux qui écrivent cinq poèmes ou un recueil de quinze pages et qui oublient l'écriture. Je parle de ceux qui ont choisi la folie d'aller jusqu'au bout. Ils ne sont pas normaux. Je ne suis pas normal. J'ai fait souffrir ma femme à tous les points de vue. Sa première rivale est la plus terrible, car c'est la création; les autres rivales, je les ai abandonnées, ce n'étaient que des fanatiques. Par contre, je n'ai jamais pu abandonner la création littéraire et picturale. Le fait de produire en permanence a fait que j'ai tourné le dos aux paysages affectifs. Alors que ces paysages sont présents dans mon oeuvre ! L'amour est partout dans mon oeuvre ! Et c'est ici la plus grande douleur, parce que les femmes, l'amour et l'érotisme sont présents dans mes oeuvres littéraires et picturales; et pourtant ceci ne tient pas du tout compte des réelles préoccupations de ma vie d'homme. Donc, c'est difficile de vivre avec un créateur, et pour cela cette passion de l'art ne peut être adoptive ou héréditaire. (A suivre)
Propos recueillis par Samanda Leroy et Lord Edwin Byron Auteur

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