Entre deux nationalismes, choisir l'humanité

(Haïtiens et Dominicains: pourquoi nous avons besoin d’une troisième voix)Sortir de l’alternative entre amour national et haine du voisin.

Entre deux nationalismes, choisir l'humanité

Le poste frontalier entre Ouanaminthe et Dajabón

(Haïtiens et Dominicains: pourquoi nous avons besoin d’une troisième voix)

Sortir de l’alternative entre amour national et haine du voisin. Il existe, de part et d’autre de la frontière haïtiano-dominicaine, des discours qui mobilisent l’histoire, l’identité et la souveraineté avec une telle intensité qu’ils finissent parfois par réduire l’autre à une représentation collective: l’Haïtien devient « le problème »; le Dominicain devient « l’ennemi ». Ces représentations ne doivent pourtant pas être confondues avec les sociétés elles-mêmes. Un peuple n’est pas un stéréotype. Une nation n’est pas une caricature. Une histoire n’est pas un slogan. Et un désaccord entre États ne constitue pas nécessairement une hostilité entre peuples. C’est précisément entre les nationalismes les plus exacerbés qu’une troisième voix doit pouvoir émerger. Elle ne serait ni anti-haïtienne ni anti-dominicaine. Elle ne demanderait à aucun peuple d’abandonner son identité, sa mémoire ou ses intérêts nationaux. Elle défendrait simplement un principe fondamental : l’amour de son pays ne nécessite pas la déshumanisation du voisin. Cette troisième voix est celle de la connaissance, de l’esprit critique, de l’empathie et de la dignité humaine.

1. L’ignorance transforme les différences en antagonismes

L’hostilité collective ne naît pas toujours d’une connaissance approfondie de l’autre. Elle peut au contraire se développer à partir d’une connaissance fragmentaire, sélective ou transmise sans contextualisation. Une génération peut hériter d’un récit historique sans connaître les sources qui le fondent. Elle peut recevoir une mémoire douloureuse sans connaître la complexité des événements qui l’ont produite. Elle peut transformer une expérience individuelle en vérité générale et un conflit entre institutions ou gouvernements en opposition entre deux populations. C’est ainsi que se construisent progressivement les caricatures nationales. L’exception devient la règle. L’incident devient la preuve. La rumeur devient une information. L’émotion devient une certitude. Et l’être humain disparaît derrière son identité nationale. Cette mécanique est particulièrement dangereuse à l’ère des réseaux sociaux et de l’intelligence artificielle, où une image, une vidéo, une déclaration sortie de son contexte ou une interprétation historique simplifiée peut circuler beaucoup plus rapidement qu’une analyse scientifique. La première responsabilité éducative consiste donc à réintroduire une distinction fondamentale: Ce que nous ressentons n’est pas nécessairement ce que nous savons.

2. Patriotisme et nationalisme agressif ne sont pas synonymes

Aimer son pays est légitime. Défendre sa souveraineté est légitime. Préserver sa mémoire historique est légitime. Défendre ses intérêts nationaux est légitime. Mais aucune de ces exigences ne commande la haine d’un autre peuple. Il faut donc distinguer patriotisme, nationalisme, xénophobie et déshumanisation. Le patriotisme peut être compris comme l’attachement à une communauté politique, à son histoire et à son avenir. Le nationalisme, dans ses différentes formes, peut mettre l’accent sur la nation comme principe politique central. Mais lorsque la construction de l’identité collective repose systématiquement sur la désignation d’un peuple voisin comme inférieur, dangereux ou intrinsèquement hostile, le débat quitte le terrain de la défense légitime des intérêts nationaux pour entrer dans celui de la déshumanisation. Cette distinction est essentielle pour les deux sociétés. Un Haïtien peut être profondément attaché à Haïti sans mépriser les Dominicains. Un Dominicain peut être profondément attaché à la République dominicaine sans haïr les Haïtiens. Une identité nationale suffisamment solide n’a pas besoin d’un ennemi permanent pour exister.

3. L’histoire doit être étudiée, non instrumentalisée

Les relations haïtiano-dominicaines sont traversées par une histoire complexe: indépendances, occupations, migrations, échanges économiques, conflits politiques, coopération, tensions frontalières et expériences humaines multiples. Cette histoire mérite mieux que les simplifications destinées à alimenter les passions contemporaines. Étudier l’histoire signifie distinguer : les faits établis des interprétations ; les sources primaires des récits secondaires ; les événements de leur contexte ;  les responsabilités individuelles des responsabilités collectives; les décisions des gouvernements des comportements des populations; la mémoire sociale de la reconstruction scientifique du passé. Il est possible de reconnaître des blessures historiques sans transformer les générations présentes en responsables héréditaires. Il est également possible de défendre une mémoire nationale sans transformer cette mémoire en instrument permanent d’hostilité. La mémoire doit éclairer le présent. Elle ne devrait pas devenir une prison pour l’avenir.

4. La frontière sépare des États, mais elle ne supprime pas l’humanité

La frontière haïtiano-dominicaine est une réalité politique, juridique et territoriale. Elle délimite deux États souverains. Elle implique des règles relatives à la migration, au commerce, à la sécurité, à l’administration territoriale et à la circulation des personnes. Mais la frontière ne transforme pas une mère en une autre espèce humaine. Elle ne modifie pas la douleur d’un père. Elle ne change pas les rêves d’un enfant. Elle ne retire pas sa dignité à celui qui possède un autre passeport. Haïtiens et Dominicains peuvent avoir deux États, deux systèmes politiques, deux mémoires nationales et deux trajectoires historiques tout en partageant une même condition humaine. Cette évidence n’annule pas les différends. Elle impose simplement une manière différente de les gérer.

5. Nous avons besoin d’une troisième voix : celle de la connaissance

Entre les discours qui crient et ceux qui répondent par d’autres cris, il faut construire un espace intellectuel différent. Des historiens capables d’expliquer sans simplifier. Des journalistes capables de contextualiser avant de diffuser. Des universitaires capables de vérifier les faits avant de transformer une émotion en vérité. Des enseignants capables d’apprendre aux jeunes à distinguer mémoire, histoire, opinion et preuve. Des responsables publics capables de défendre les intérêts de leur État sans transformer le voisin en ennemi permanent. Des citoyens capables de dire: « Je suis profondément haïtien sans avoir besoin de mépriser le Dominicain. » Et : « Je suis profondément dominicain sans avoir besoin de haïr l’Haïtien. » Cette capacité à aimer son pays sans déshumaniser l’autre pourrait être considérée comme une forme de patriotisme adulte.

6. La frontière devrait devenir un espace de responsabilité

Haïti et la République dominicaine ne peuvent pas modifier leur géographie. Elles doivent donc apprendre à gérer rationnellement les réalités qu’elles partagent. Environnement. Migrations. Commerce. Santé publique. Sécurité. Catastrophes naturelles. Ressources naturelles. Développement économique. Coopération universitaire. Ces domaines ne signifient pas que les deux États ont les mêmes intérêts. Ils signifient qu’ils possèdent des intérêts qui se croisent. La coopération ne suppose donc pas l’effacement des souverainetés. Au contraire, une coopération durable suppose des États capables de défendre leurs intérêts tout en recherchant des solutions compatibles avec la coexistence. La souveraineté de l’un n’exige pas l’humiliation de l’autre.

7. L’éducation contre la déshumanisation

La réponse durable au nationalisme agressif ne peut pas être seulement politique. Elle doit être également éducative. Les systèmes scolaires des deux pays devraient permettre aux nouvelles générations de mieux connaître l’histoire de l’autre société. Il ne s’agit pas de fabriquer une histoire commune artificielle. Il s’agit d’apprendre à connaître l’histoire de chacun, y compris ses contradictions, ses souffrances, ses responsabilités et ses réalisations. Une véritable éducation à la citoyenneté devrait enseigner aux jeunes à poser plusieurs questions avant de partager une affirmation: Quelle est la source?Quel est le contexte ? Le fait est-il établi ? S’agit-il d’une opinion ou d’un fait? L’expérience décrite est-elle individuelle ou généralisable ? Qui bénéficie de la diffusion de ce récit ? À l’ère des réseaux sociaux, cette capacité constitue une véritable littératie informationnelle et institutionnelle. Elle devient également une composante de la souveraineté cognitive.

8. À l’ère de l’IA, l’esprit critique devient une nécessité stratégique

Une vidéo fabriquée ou manipulée par l’intelligence artificielle peut désormais donner l’apparence d’une déclaration authentique. Une photographie peut être créée de toutes pièces. Une citation peut être inventée. Un événement peut être présenté sans contexte. Une fausse information peut être reproduite des milliers de fois avant même qu’une vérification sérieuse soit effectuée. Dans des sociétés marquées par des mémoires historiques sensibles, cette transformation technologique peut amplifier les tensions. La question devient donc : Comment empêcher l’intelligence artificielle de devenir une machine à industrialiser les préjugés? La réponse passe par l’éducation aux médias, la vérification numérique, la culture scientifique et la capacité à distinguer signal, information, preuve et démonstration. Une société qui ne sait pas vérifier ce qu’elle voit devient particulièrement vulnérable à ceux qui savent manipuler ce qu’elle voit.

9. Notre véritable combat n’est pas contre un peuple

Le véritable combat ne devrait pas opposer Haïtiens et Dominicains. Il devrait opposer: la connaissance à l’ignorance; la vérification à la désinformation; l’empathie à la déshumanisation ; le dialogue au réflexe de confrontation; la mémoire à la manipulation de la mémoire ; le patriotisme à la haine du voisin. Cela suppose également de savoir distinguer :  le désaccord de la haine ;  l’intérêt national de l’hostilité ;  la critique du mépris ;  la mémoire de la vengeance;  la souveraineté de la fermeture ; l’identité du rejet de l’autre. Cette distinction est fondamentale pour construire une relation bilatérale plus mature.

10. Une génération doit apprendre une autre manière d’être patriote

Il faut désormais imaginer une génération capable de connaître l’histoire des deux peuples, d’en comprendre les blessures, d’en reconnaître les responsabilités et de penser leur avenir sans être condamnée à reproduire leurs antagonismes. Une génération capable de dire : « Je n’ai pas besoin de détester ton peuple pour aimer le mien. » Cette phrase paraît simple. Elle contient pourtant une véritable philosophie de la coexistence. Elle signifie que l’identité n’est pas nécessairement construite contre l’autre. Elle signifie que la souveraineté peut coexister avec la coopération. Elle signifie que la mémoire peut coexister avec le pardon. Elle signifie que la connaissance peut remplacer progressivement le préjugé.

En définitive, Haïti n’a pas besoin de devenir moins haïtienne pour vivre en paix avec la République dominicaine. La République dominicaine n’a pas besoin de devenir moins dominicaine pour vivre en paix avec Haïti. Les deux sociétés doivent simplement comprendre qu’une identité nationale suffisamment assurée n’a pas besoin de fabriquer un ennemi permanent pour se sentir exister. Entre deux nationalismes exacerbés, il faut donc faire émerger une troisième voix. La voix de la connaissance. La voix de la raison. La voix de l’empathie. La voix de la dignité humaine. Notre véritable victoire ne sera pas de déterminer quel peuple aura réussi à humilier l’autre. Elle sera de parvenir à construire deux sociétés capables de défendre leurs intérêts, de préserver leur mémoire et leur souveraineté tout en reconnaissant l’humanité de l’autre. Le jour où un Haïtien pourra regarder un Dominicain et voir d’abord un être humain. Et où un Dominicain pourra regarder un Haïtien et voir exactement la même chose. Deux peuples. Deux États. Une même humanité. C’est cette humanité qu’il faut désormais apprendre à défendre.

Me Jonel Dilhomme, Av.

Chercheur en droit international et gouvernance globale

Analyste de la prospective appliquée aux États fragiles et à l’avenir d’Haïti

Chercheur sur la Théorie générale de la souveraineté cognitive appliquée aux États fragiles

Ancien professeur à l’Université d’État d’Haïti

Références sélectives

FUMAGALLI, Maria Cristina, On the Edge: Writing the Border between Haiti and the Dominican Republic, Liverpool, Liverpool University Press, 2015. 

MATIBAG, Eugenio, Haitian-Dominican Counterpoint: Nation, State, and Race on Hispaniola, New York, Palgrave Macmillan, 2003. 

MAYES, April J. et JAYARAM, Kiran C. (dir.), Transnational Hispaniola: New Directions in Haitian and Dominican Studies, Gainesville, University Press of Florida, 2018. 

NESSLER, Graham T., Islandwide Struggle for Freedom: Revolution, Emancipation, and Reenslavement in Hispaniola, 1789–1809, Chapel Hill, University of North Carolina Press, 2016. 

SAN MIGUEL, Pedro L., The Imagined Island: History, Identity, and Utopia in Hispaniola, Chapel Hill, University of North Carolina Press, 2005. 

SAGÁS, Ernesto, Race and Politics in the Dominican Republic, Gainesville, University Press of Florida, 2000. 

YINGLING, Charlton W., Siblings of Soil: Dominicans and Haitians in the Age of Revolutions, Austin, University of Texas Press, 2022. 

COMMISSION INTERAMÉRICAINE DES DROITS DE L’HOMME (CIDH), Report on the Situation of Human Rights in the Dominican Republic, Washington, D.C., Organisation des États américains, 1999, notamment la section consacrée aux travailleurs migrants haïtiens et à leurs familles. 

COMMISSION INTERAMÉRICAINE DES DROITS DE L’HOMME (CIDH), Denationalization and Statelessness in the Dominican Republic, Washington, D.C., Organisation des États américains, 2016.