Cap-Haïtien : l’urgence d’agir

Des idées pour le développement

Publié le 2017-01-17 | Le Nouvelliste

Haïti a commémoré, dans la douleur, les sept ans du séisme dévastateur du 12 janvier 2010. Évidemment, au lendemain de ce tremblement de terre meurtrier, tout le monde souhaitait voir émerger une Haïti « post 12 janvier ». Avec plus de solidarité, plus d’entraide, une meilleure résilience aux séismes et catastrophes naturelles, une saine gouvernance politique, une conscience nationale, une meilleure efficacité de l’aide internationale et de la stabilité politique. Sept ans plus tard, qu’en est-il de tout cela ? Le constat demeure pour le moins alarmant, à tous les niveaux. Haïti n’est pas moins vulnérable en 2017 qu’elle ne l’était en 2010. Autrement dit, si un nouveau séisme survenait aujourd’hui, les pertes et dommages matériels et humains seraient probablement identiques, voire pires. Pour sensibiliser et conscientiser l’ensemble des acteurs de la vie nationale sur les risques de catastrophes naturelles auxquels s’exposent la deuxième ville du pays et ses zones avoisinantes, la firme de consultation en matière de gouvernance publique Consultations et Résultats a organisé les 11 et 12 janvier 2017, au Cap-Haïtien, deux journées de sensibilisation et de réflexion. Conçues autour du thème « Focus sur le Cap pour une gouvernance des risques majeurs et de meilleures politiques publiques dans la gestion des collectivités territoriales », ces activités de réflexion et d’échanges ont été réalisées au collège Notre-Dame du Perpétuel Secours. D’entrée de jeu, le père Bernard Antoine, actuel directeur du collège Notre-Dame du Perpétuel Secours et partie prenante de la réalisation du colloque, a fustigé le comportement des leaders politiques et des décideurs publics qu’il accuse de complicité dans la dégradation écologique actuelle. Il a lancé un appel aux jeunes qui devront être sensibilisés à la nécessité de changer la donne. Ce faisant, il a identifié un élément de réponse qui doit être donné afin de mitiger les risques de catastrophes naturelles : l’éducation de la population. En 2010, même des universitaires n'ont pas su vraiment comment se protéger durant le tremblement de terre. Cela a amplifié les pertes en vie humaine. Fritz Jean, ancien gouverneur de la banque centrale, originaire de la localité de Sainte-Suzanne, région du département du Nord-Est, a campé la ville du Cap avec ses forces et ses faiblesses. Observateur très avisé des multiples désastres qui sont à l’origine de la fragilité de cette ville, il a évoqué avec minutie les différents projets et actions engagés par les autorités publiques qui accentuent la dégradation de l’environnement, dans l’indifférence des spécificités climatiques de celle-ci. Pour lui, la question : comment en sommes-nous arrivés là ? ne saurait trouver de réponse uniquement du côté de la population visiblement ignorante de l’obligation de préserver un environnement sain et protecteur. La faute est aussi imputable aux secteurs organisés de la société, aux élites économiques et commerciales pour qui la logique du profit prend le dessus, au détriment d’un cadre adapté à la protection de l’environnement. L’ingénieur-architecte Henri Claude Muller Poitevien a entretenu l’assistance sur l’utilisation des systèmes d’information dans le cadre de la prévention des catastrophes naturelles. Il met l’accent sur une approche préventive dans la mesure où par l’entremise de la mise en œuvre d’un système d’information géo-spatiale, des informations ou données peuvent être recueillies sur une possible menace de catastrophes naturelles et facilitent la prise de décisions éclairées. Eddy Lubin, ancien ministre de la Culture, a présenté la ville du Cap comme étant désormais une ville méconnaissable et polluée au maximum. L’architecture coloniale a complètement disparu sous le poids d’une pression démographique sans bornes. Celle-ci, associée à la précarité économique, exacerbe la vulnérabilité aux catastrophes naturelles. Le constat est le même pour Michèle Oriol, secrétaire exécutive du Comité interministériel d’aménagement du territoire (CIAT), qui a fait état dans sa présentation d’une étude réalisée par le CIAT sur les risques d’inondation de la ville du Cap tout en mettant l’accent sur les enjeux institutionnels. Elle a évoqué les inondations de 1942-1943, 1993, 2003, 2007, 2012 et 2014 ainsi que le nombre de pertes en vies humaines et en biens matériels. Elle exprime son inquiétude face à la réduction du lit de la rivière du Cap qui prend des proportions démesurées. Madame Oriol invite à jeter un regard lucide et objectif sur les trois grands projets réalisés au cours de ces dernières années dans les départements du Nord et du Nord-Est : le campus universitaire de Limonade, le Parc industriel de Caracol et la route nationale #6, en ce qui a trait aux impacts sur l’environnement de la région. À leur tour, Kesner Pharel, P.D.G. du Group Croissance, et Nesmy Manigat, ancien ministre de l’Éducation nationale et de la Formation professionnelle, partagent, dans l’ensemble, les constats de Michèle Oriol. Traitant respectivement des thèmes « Les enjeux du développement durable » et « Haïti : le séisme permanent. Entre état d’urgence et urgence d’Etat », ils aboutissement à la suite de descriptions très documentées aux mêmes conclusions : rien ne garantit d’une meilleure prise en charge de notre sort en 2030. Kesner Pharel rappelle que 2.8 milliards de dollars américains de pertes et dommages étaient enregistrés à l’économie haïtienne au passage de l’ouragan Matthew au début du mois d’octobre 2016. Outre la destruction des petites économies causées par les désastres naturels, ils font reculer toute velléité d’investissements financiers et de développement économique. L’ex-ministre Nesmy Manigat se demande : comment et où loger les 2 millions de personnes en 2030 ? Selon lui, le pari n’est pas gagné, d’autant que la population s’accroît trop rapidement. Pour le géographe Hervé Saint-Preux, la construction parasismique relève de la responsabilité publique. Intervenant autour du thème « Construction parasismique et responsabilité publique », deux notions qui jouent un rôle important dans la prévention, il croit qu’il est impératif pour l’État de prendre connaissance des avancées scientifiques effectuées dans le domaine et se servir des expertises disponibles. « La destruction n’est évitable qu’à ce seul prix », indique-t-il en parodiant Auguste Comte : « Savoir pour prévoir, agir pour pouvoir ». Faisant écho à son tour au concept de communication d’urgence, l’ingénieur Jean-Marie Maignan a, quant à lui, fait une présentation qui s’articule autour du thème « Communication d’urgence en cas de catastrophes naturelles ». Après avoir identifié les risques potentiels tels que les cyclones et les ouragans, les séismes, les tsunamis, la montée des eaux, les inondations, les glissements de terrain, les risques sanitaires et les risques d’incendies, il a fait mention des problèmes auxquelles sont confrontés les services de télécommunication en pareille situation. Le manque de coordination entre les acteurs étatiques et privés demeure un des problèmes très importants à résoudre. Il est nécessaire d’avoir un plan de communication d’urgence, incluant un plan national de télécommunication d’urgence dont l’efficacité devra permettre aux acteurs de mieux faire leur travail en situation d’urgence. Yves Lafortune, P.D.G. de Consultations et Résultats, a conclu les deux journées de conférences sur la nécessité de sensibiliser la population capoise et les régions environnantes aux dangers qui les guettent en matière de catastrophes naturelles. L’initiative de réaliser un tel forum visait à éviter que nous ne mourrions tous, comme le prédisait Délira dans Gouverneurs de la rosée, le fameux roman de Jacques Roumain. La grande question demeure : qu’est-ce que les dirigeants haïtiens ont fait entre le 13 janvier 2010 et le 12 janvier 2017 ? Le Belize, un petit pays de la Caraïbe de moins d’un demi-million d’habitants, a donné une bonne leçon de pragmatisme en ce sens. Les dirigeants de ce petit pays ont pris les mesures suivantes : améliorer le système de communication et d’alerte cyclonique; Améliorer la préparation et les capacités de réponses aux catastrophes naturelles et la mitigation des risques ; ajuster et mettre à l’essai des plans d’urgence; renforcer la capacité des agences nationales évoluant dans le domaine des risques et désastres; renforcer la capacité de gestion des abris provisoires; renforcer la capacité des compagnies de construction et de supervision des bâtiments afin qu’elles résistent aux catastrophes naturelles et augmenter les mesures favorisant une meilleure pénétration des assurances pour les catastrophes naturelles. Thomas Lalime thomaslalime@yahoo.fr
Thomas Lalime Auteur

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