L’assassinat de Serge Luc Bernard attire mon attention, vu le statut professionnel de la victime et l’accueil méprisable réservé à sa couronne mortuaire. Monsieur Bernard était membre fondateur et vice-recteur aux affaires académiques de l’Université de Port-au-Prince. Professeur de comptabilité, il était responsable administratif à la commission permanente de la coopération de l’Unesco au pays. Diplômé des Universités haïtienne et américaine, il a travaillé dans le temps à la Télévision et au Théâtre national.
Professeur Serge Bernard est tombé pendant que je rédigeais un article sur la Syrie, précédé d’un autre sur le Liban. Humaniste, je suis incapable de rester indifférent aux mouvements de protestation qui travaillent la Rue arabe. Ces précisions justifient la lenteur de mes réactions sur sa mort.
Je ne suis pas un expert en Moyen Orient, mais diplômé en sciences politiques, mon programme couvrait aussi cette partie du monde. J’avoue avoir exploré d’autres continents, mais je m’attache au Monde arabe parce qu’il y règne un dynamisme politique, un processus historique indéfinissable lequel va contribuer indubitablement à la transformation du monde moderne.
La connaissance émane de la réalité, dans la mesure que tout savoir se rapport à un domaine quelconque. Dans mes études, j’ai atteint le niveau où les lectures se font de moins en moins utiles. C’est en explorant les faits que je développe mes propres conceptions ou de nouvelles méthodologies. Ainsi, j’éprouve un double intérêt pour le Printemps arabe, un mouvement de changement politique.
L’Orient et l’Occident s’opposent de façon naturelle, des lois géographiques les placent à l’antipode de l’autre. D’un côté, les sociétés occidentales, chantre de la liberté individuelle, assistent au dérèglement des mœurs. Malgré leurs imperfections, les occidentaux croient pouvoir imposer leur mode de vie au reste du monde. Cette idéologie se justifie par la technologie de pointe dont ils sont les dépositaires. De l’autre côté, berceau des anciennes civilisations, l’Orient s’engage dans un duel opposant le traditionalisme au modernisme. Les Moyen-orientaux s’attachent à la conservation culturelle, la pureté de l’âme, la famille et d’autres pratiques millénaires dont la liberté individuelle, telle qu’elle est admise ailleurs peut ruiner.
Le modernisme passe-t-il obligatoirement par l’occidentalisme ou bien peut-on s’inspirer du modèle occidental sans tomber dans les excès constatés ?
Aujourd’hui, il faut un nouveau modèle de morale universelle. Les enseignements antérieurs, puisés dans la Bible, le Coran, le Véda, Bhagavad Gita et ailleurs ont vieilli. Il faut au monde moderne un code de conduite adapté aux impératifs actuels.
Tous les grands penseurs de l’histoire ont prêché à peu près les mêmes principes, des préceptes indispensables à l’évolution sociale et l’élévation spirituelle du monde. Il faut partir de cette prémisse pour façonner une nouvelle doctrine, ouvrage vénéré à l’est et à l’ouest.
L’art occidental s’inspire parfois des cultures étrangères, ce mouvement est connu sous le nom d’exotisme en musique, en peinture et en littérature. Jusqu’ici, les deux courants philosophiques oriental et occidental ne s’accordent pas. La philosophie orientale s’érige sur la foi, sa contrepartie, sur la raison. Ainsi, les deux courants ont tendance à se diverger au lieu de se converger. Pourtant, les premiers penseurs occidentaux, à savoir, Socrate, Aristote et Pythagore sont formés en Égypte. Si le rationalisme a contribué à la Révolution industrielle, l’homme moderne cherche un refuge contre le matérialisme sourdine qui empeste son quotidien. Ainsi, la question de spiritualité se pose dans toutes les cultures sous des angles différents.
J’en suis certain que le débordement survenu au Moyen-Orient, ce que les autres appellent Printemps arabe, par ses contradictions débouchera sur une cause générale, dans la mesure que les occidentaux et les orientaux sont étroitement engagés.
Pour conclure, la crise arabe représente un conflit de haute intensité, dans la mesure qu’il affecte le quotidien des citoyens en paralysant le commerce, le tourisme, l’industrie et les services publics. Puisque cet embrasement régional entraine aussi des destructions, des heurts et des morts, la question de changement est formellement posée. Par contre, la crise haïtienne représente un conflit de basse intensité. Malgré les avaries, le pays fonctionne, quand le mal devient presqu’imperceptible. Nous ne sommes même pas conscients de notre déchéance. L’obscurité enveloppe la Capitale, la vie nocturne est paralysée, les salles de spectacles sont fermées. Le transport public agonise tandis que l’environnement se désagrège. Après soixante années de terreur et d’insécurité, on se refuge dans le fatalisme, une forme de survie individuelle, bénéfique pour une minorité, défavorable au collectif, car cette mort lente érode nos institutions.
C’est dans ce conteste, l’indifférence absolue que le professeur Serge Luc Bernard fut l’objet d’un double assassinat : abattu de cinq balles par des truants, puis, fut lynché par la « majorité silencieuse ».
Contrairement à la pratique civilisée, disparue chez nous depuis des années, où l’on accompagnait les corbillards criminels de manifestations physiques et de protestations littéraires, aujourd’hui, aucun écrivain, aucun enseignant, aucun notable ne se sent concerner par ce meurt ignoble. En un mot, il n’y a pas eu de savante prise de position contre ce sacrilège académique. Par notre mutisme, nous encourageons les bandits dans leurs sales besoins.
Nous sommes engagés dans un cercle vicieux, un cycle d’événements malheurs qui jalonnent notre existence. Nos rares leaders sont décédés, tandis que nos institutions s’effondrent graduellement. On n’a qu’à revoir la colonne nécrologique des années précédentes pour constater que les victimes sont interceptées en revenant d’une réunion ou en sortant de la banque.
Apparemment, ces assassinats ciblés servent à alimenter le climat d’insécurité, don de l’obscurantisme, fruit de l’instabilité. L’intelligentsia nationale aurait du en profiter pour étayer une nouvelle « autorité morale » sur le pavé dévasté.
Serge Luc Bernard qui est tombé pour ses convictions, qui s’est sacrifié pour une cause, présente tous les caractéristiques du héros. Je ne saurais me tromper en avançant les raisons suivantes.
Formé au pays et à l’étranger, Professeur Bernard a choisi de retourner au bercail, pour fonder une Université. Il aurait pu rester aux Etats-Unis pendant que ses concitoyens se ruent vers l’ambassade américaine pour obtenir un visa. Il serait le bienvenue au Canada qui octroie le statut de résident à nos cadres. Combien de générations d’étudiants a-t-il formées, pendant que nous autres de l’extérieur sommes engagés dans des débats stériles, des discussions oiseuses, réellement sans sujet, ni forme ni substance ? La contribution de Luc Bernard fut modeste, certes, mais, il a réussi là où les autres ont échoué. Car, une infinité de nos diplômés cherchent en vain le chemin du retour, mais ne l’on point trouvé. La victime, lui avait trouvé la bonne formule, en jetant elle-même le pont du retour au pays natal. Finalement, n’est-ce pas le rêve de tous nos ressortissants d’être enterrés dans le sol maternel, auprès des siens ?
Pour ce décès, si le silence de l’intelligentsia nationale est justifié par la psychose qui rampe sur les toits, la nuit, l’ombre criminel qui flotte sur les murs, le jour, je ne saisis pas l’accueil de nos ressortissants, écrivains, enseignants qui évoluent dans des associations.
Aujourd’hui, nos concitoyens sont formés sous tous les cieux bénis par la science, ont reçu des diplômes de tout format ; malgré tout, ces exploits ne servent personne en dehors de leur personne.
Un diplôme n’est pas une patente commerciale, mais un engagement formel à prendre la lumière : soigner les aveugles, orienter les borgnes, redresser les bossus, compenser les boiteux. Je ne connais aucune mission universitaire en dehors de cette pratique salutaire.
Comment se fera la Reconstruction, quand chaque citoyen constitue un excédent morbide dans la balance du développement, un poids mort sur les bras du progrès quand chacun ignore son rôle public, reflet de son statut professionnel, social et religieux.
Au début de mon discours, j’ai bien dit que je suis de près l’évolution de la crise arabe, sachant que l’avenir appartient aux peuples du tiers monde, les futurs champions de la race humaine. Nous y sommes déjà quand nos grands pères ont fondé la première République noire du monde. Plus tard, membre fondateur des Nations Unies, nous avons milité pour la décolonisation de l’Afrique noire et du Monde Arabe.
Déchue, Haïti ressemble au malade imaginaire, c'est-à-dire elle souffre de faux problèmes. Mes assertions sont fondées sur la situation des pays ravagés par la guerre civile, les conflits religieux, la famine et l’épidémie mais qui font tout pour offrir le minimum à leurs citoyens. En d’autres termes, les citoyens des pays en proie à la guerre civile bénéficient de meilleures qualités de services que les Haïtiens. Au fil du temps, notre carence est devenue une industrie, notre faillite, une institution.
L’avenir appartient à ceux qui peuvent se régénérer autant de fois qu’ils échouent. L’assassinat de Serge Luc Bernard ne doit pas être une source de confusion, mais un point de convergence.