DOMINIQUE BATRAVILLE / MAE / FRANCOPHONIE

Carl Brouard: le protocole du buveur

Il précise être revenu en Haïti en 1986, à la faveur de départ en exil de Jean Claude Duvalier, après avoir connu des « échecs universitaires » en Belgique. Il se place dans la catégorie des écrivains qui ont connu « la malédiction et la gloire précoce ».

Publié le 2009-03-13 | Le Nouvelliste

Culture -

La conférence prononcée par le poète Dominique Batraville à la salle de conférence du ministère des Affaires étrangères, dans le cadre de la Quinzaine de la Francophonie, est comme un manifeste de la modernité au milieu des approches souvent traditionnelles de la littérature haïtienne. « Boire selon Brouard » est un thème osé, comme si dans la vie haïtienne, il y aurait un interdit, un péché même de mentionner le rôle de la boisson chez des artistes depuis le 19 siècle jusqu\'à nos jours. Dominique Batravaille veut aller au-delà de cet interdit. Il nous propose de lire autrement le poète Carl Brouard dans sa vie quotidienne, dans son refus de s\'adapter aux principes moraux de sa classe sociale, dans ses sombres amours avec les filles du peuple, dans ses relations privilégiées avec le président François Duvalier, dans ses prières pour les buveurs titubant entre les automobiles de la ville et, surtout, dans cette manière iconoclaste de vivre constamment au bord de la déchéance, entre les égouts, les vieux couloirs et l\'anarchisme. Dans une brève présentation de son parcours, il s\'est considéré comme un homme poursuivi par un destin particulier. Entre son sourire franc et son côté débonnaire de la vie, il a affirmé, devant des cadres « politiquement corrects » du ministère et autres invités : « On n\'invite pas des poètes maudits dans un ministère comme celui des Affaires étrangères »! Pour lui, par delà les grands mots d\'ordre, de protocole ou de diplomatie, il y a quelque chose qui change dans l\'administration haïtienne. La condition humaine, dans toutes ses dimensions, doit être abordée sans préconçus, sans distance et dans la reconnaissance du droit à l\'autre d\'être différent. Pour le poète, c\'est la conquête la plus importante dans la mentalité haïtienne depuis des années de rudes combats politiques. Après le règne historique de l\'éthique, voici venir l\'époque du pathos en Haïti. Ne demandez pas au poète de questionner les traumatismes de la colonisation. Entre la francophonie et la douleur du colonisé tout n\'est pas encore dit. Il précise être revenu en Haïti en 1986, à la faveur de départ en exil de Jean Claude Duvalier, après avoir connu des « échecs universitaires » en Belgique. Il se place dans la catégorie des écrivains qui ont connu « la malédiction et la gloire précoce ». Il a publié Boulpik, Pétition au soleil, il s\'est familiarisé avec Dany Laférière dont il nous rapporte que l\'écrivain célèbre de \"Comment faire l\'amour avec un nègre sans se fatiguer\" avait perdu le manuscrit d\'un roman dans un train au Canada. Le titre était « Paradis Lupanar », un thème qul se rapproche du sujet de la conférence. En fait, la boisson, pour Batraville, a été un prétexte pour des considérations plus élaborées sur la jouissance, sur l\'extase spirituelle, sur les relations non encore trop définies avec des « déesses belles » de la mythologie populaire avec lesquelles, déclare-t-il, on éprouve les plaisirs les plus intenses. S\'il parle de Carl Brouard ce n\'est pas trop pour s\'étendre sur ses origines sociales que pour parler du « mulatre fauché » qui dérange. On perce, à travers ses considérations, que toutes les classes sociales ont une femme mythique dans leur armoire et que le rogatoire n\'est que l\'expression populaire d\'un :\"meuble national\" auquel on voue de nocturnes admirations. Batraville évoque les « femmes des grandes cosmogonies, les jaillissements lyriques et les obligations liées à ces dernières qui ont le droit de flageller celui qui choisit l\'ascétisme ». La souffrance pour le désir est soulignée par Batraville avec des repères littéraires et philosophiques. C\'est dans l\'élégance, la persistance, les enjeux courtois, les refus, la pulsion de s\'attaquer à des frontières interdites, les prières et autres jeux du mot et du corps qu\'on arrive à la réciprocité du désir. Le poète se réfère à la Bible, au Coran pour montrer que l\'amour est un cadeau naturel. Quand on a devant soi une belle femme et qu\'on ne lui affirme pas ses sentiments, Dieu, dit le poète, peut te punir d\'avoir refusé de « le contempler ». La question de l\'androgynie divine n\'a pas été posée. C\'était plutôt l\'épicurisme de Brouard qui a permis au brillant conférencier de faire l\'éloge des femmes et de considérer \"la pomme fendue comme une allégorie vaginale.\" Batraville a, en passant, mentionné Nietzsche et ses considérations philosophiques, mais ,surtout, les crises psychologiques du philosophe du pessimisme. « Si j\'aime Carl Brouard, dit en souriant Batraville, c\'est que j\'ai un peu l\'esprit fêlé ». Il ne s\'est pas trop étendu sur Magloire St Aude et Davertige. Il a parlé de Verlaine, de Rimbaud dans cette « entreprise de malédiction de la condition humaine ». Il n\'a pas oublié Genet dont Sartre a écrit le livre « Genet saint et martyr ». Il a passé a pieds joints sur Lautréamont. Il s\'est plus étendu sur René Philoctète qui « a un autre protocole de l\'alcool ». Il n\'a pas oublié Jean Claude Charles mort, dit-il, d\'excès de whisky. Batraville arrive a des moments de vérité un peu inédit dans nos traditions : « Je bois, témoigne-t-il, pour noyer mes chagrins. Je ne suis pas satisfait de ce que je suis. » Mais, il précise vouloir être toujours en toute lucidité de ses mouvements et de ses écrits. Il a parlé de la schizophrénie, informé qu\'il a été hospitalisé en psychiatrie comme Antonin Arthaud, qu\'il a eu « un contact avec la folie avec des bouffées délirantes ». Il s\'équilibre dans la méditation mystique, dans la parole libre de l\'oralité, dans le refus de s\'autodétruire. « Il y a beaucoup de choses qui m\'ont affecté, » reconnait Domnique Batraville. Cette brillante conférence rentre dans le cadre de la quinzaine de la Francophonie officiellement ouverte à la Chancellerie haïtienne, le mardi 10 mars 2009. Entre culture et diplomatie, de la langue à la condition humaine, des voies d\'harmonisation se cherchent.

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