(Quand la puissance des machines menace de devenir une faiblesse de la pensée humaine)
L’humanité peut-elle produire des technologies capables de multiplier ses connaissances tout en perdant progressivement l’habitude de penser par elle-même ? L’intellligence artificielle ouvre des perspectives considérables pour l’éducation, la recherche scientifique, la médecine, la justice et la gouvernance publique. Elle facilite l’accès à l’information, accélère certaines analyses et permet d’explorer des possibilités qui auraient exigé, hier encore, des moyens humains et matériels importants. Pourtant, derrière cette promesse de progrès se dessine un paradoxe qu’il devient urgent d’examiner : plus les machines deviennent capables de produire des réponses, plus l’être humain doit apprendre à préserver sa capacité de questionner, de vérifier, de comprendre et de juger. Le danger n’est donc pas l’intelligence artificielle en elle-même. Il réside dans la possibilité que son utilisation irréfléchie transforme progressivement l’assistance technologique en dépendance intellectuelle, et la facilité d’accès au savoir en renoncement à l’effort de connaissance.
A. L’obscurantisme ne disparaît pas toujours sous l’effet du progrès
Historiquement, l’obscurantisme désigne notamment les attitudes, les pratiques ou les systèmes qui entravent la connaissance, découragent l’esprit critique et font obstacle à la libre recherche de la vérité. Il serait cependant trop simple de considérer que toute société technologiquement avancée est nécessairement éclairée. La disponibilité de l’information ne garantit ni sa compréhension ni son utilisation rationnelle. Une personne peut accéder à des milliers de documents sans maîtriser les moyens de distinguer une preuve d’une affirmation, une hypothèse d’un fait établi ou une explication rigoureuse d’une construction persuasive. À l’ère numérique, l’obscurantisme peut ainsi prendre des formes nouvelles. Il ne se manifeste pas uniquement par le rejet du savoir, mais aussi par la consommation passive de contenus, la diffusion de fausses informations, la confusion entre popularité et vérité, ou encore l’acceptation d’une réponse simplement parce qu’elle paraît convaincante. L’intelligence artificielle générative accentue ce défi. Elle peut produire, en quelques secondes, un texte bien structuré, une argumentation séduisante ou une explication apparemment savante. Pourtant, la qualité de la présentation ne garantit pas l’exactitude du contenu. Une réponse peut être fluide et néanmoins comporter des erreurs, des références inexistantes, des raisonnements fragiles ou des biais. Le risque d’un nouvel obscurantisme apparaît lorsque la confiance accordée à la machine remplace l’examen de ce qu’elle affirme.
B. De la paresse intellectuelle à la délégation du jugement
L’intelligence artificielle peut soutenir l’apprentissage, mais elle peut également en court-circuiter certaines étapes lorsque son utilisation n’est accompagnée d’aucune exigence pédagogique. Un étudiant qui demande à une machine de rédiger son travail sans chercher à comprendre le sujet peut obtenir un document sans avoir véritablement acquis les connaissances qu’il contient. Un chercheur qui reprend des références sans consulter les sources originales risque de transformer une approximation en résultat scientifique. Un citoyen qui partage une information générée automatiquement sans la vérifier peut contribuer à la circulation de la désinformation. Dans ces situations, le problème dépasse la tricherie ou le simple mauvais usage d’un outil. Il touche à la formation même du jugement. Penser exige du temps, de la confrontation aux faits, de l’acceptation du doute, de la comparaison des interprétations et de la capacité à reconnaître ses propres erreurs. Si l’on délègue systématiquement ces opérations à un système automatisé, on peut finir par confondre la possession d’une réponse avec l’acquisition d’une connaissance. L’assistance technologique devient alors une forme de dépendance lorsque l’utilisateur ne sait plus formuler une question pertinente, vérifier une proposition ou défendre une conclusion sans le soutien permanent de la machine. Il faut donc poser une question fondamentale : l’intelligence artificielle nous aide-t-elle à développer notre intelligence ou nous habitue-t-elle parfois à ne plus exercer suffisamment la nôtre ? La réponse dépend des usages, de la qualité de l’éducation, de la responsabilité des concepteurs et de la capacité des institutions à encadrer ces technologies.
C. Le danger d’une vérité produite sans vérification
Une autre difficulté concerne la transformation de notre rapport à la vérité. Les systèmes d’intelligence artificielle générative produisent des contenus à partir de modèles statistiques et de données d’entraînement. Ils ne garantissent pas, par leur seul fonctionnement, que chaque affirmation corresponde à un fait vérifié. Leur réponse doit donc être considérée comme une proposition à examiner, et non comme une preuve suffisante. Cette distinction devient particulièrement importante dans le journalisme, la recherche universitaire, les procédures judiciaires et la décision publique. Une image truquée, une voix synthétique, une vidéo fabriquée ou un document faussement attribué à une institution peuvent créer une apparence de réalité. Dans un environnement où la confiance est déjà fragilisée, ces contenus peuvent alimenter les manipulations, les conflits et la défiance envers les institutions. Mais il existe un risque symétrique : rejeter systématiquement une information au seul motif qu’elle pourrait avoir été produite ou modifiée par une intelligence artificielle. Une telle attitude serait également contraire à l’esprit scientifique. La réponse appropriée ne consiste donc ni à croire aveuglément ni à rejeter systématiquement. Elle consiste à vérifier, à contextualiser, à rechercher les sources, à examiner les preuves et à maintenir la possibilité de réviser son jugement. À l’ère de l’intelligence artificielle, la question décisive n’est plus seulement de savoir qui produit une information, mais de déterminer sur quelles preuves elle repose et comment elle peut être vérifiée.
D. L’école et l’université doivent défendre le droit de penser
Face à cette transformation, l’éducation ne peut se limiter à apprendre aux élèves et aux étudiants à utiliser des outils numériques. Elle doit également leur donner les moyens d’en comprendre les limites. Les établissements scolaires et universitaires ont une responsabilité majeure : préserver la lecture approfondie, l’écriture personnelle, le raisonnement logique, la recherche documentaire, la confrontation des idées et l’argumentation fondée sur des preuves. Il ne s’agit pas d’interdire toute assistance algorithmique. Une telle interdiction générale serait difficile à justifier et risquerait de priver les apprenants d’outils utiles. Il faut plutôt distinguer les usages qui soutiennent l’apprentissage de ceux qui se substituent à lui. L’étudiant doit pouvoir expliquer son raisonnement, identifier les sources mobilisées, reconnaître les limites de son travail et assumer la responsabilité du texte qu’il remet. Le chercheur doit pouvoir retracer son cheminement scientifique. L’enseignant doit adapter ses méthodes d’évaluation afin de mesurer non seulement la qualité du résultat, mais aussi la compréhension réelle de l’apprenant. L’enjeu est de former des individus capables de travailler avec l’intelligence artificielle sans lui abandonner leur autonomie intellectuelle. Une société qui ne forme plus ses citoyens à penser risque de devenir dépendante de ceux qui conçoivent les systèmes, sélectionnent les données et définissent les conditions d’accès aux connaissances.
E. Pour Haïti, un enjeu de souveraineté cognitive
Pour Haïti, cette réflexion revêt une importance particulière. Un État confronté à des fragilités institutionnelles, à des contraintes économiques et à des difficultés de production de données fiables doit pouvoir tirer parti des technologies disponibles. Toutefois, leur adoption ne saurait remplacer le développement de ses propres capacités scientifiques, statistiques, analytiques et décisionnelles. Si les administrations utilisent des systèmes conçus ailleurs sans pouvoir en évaluer les résultats, si les universités consomment des connaissances sans renforcer leur capacité de recherche, ou si les décideurs adoptent des recommandations automatisées sans les confronter aux réalités nationales, une nouvelle forme de dépendance peut se développer. Cette dépendance n’est pas nécessairement visible. Elle peut prendre la forme d’une incapacité à vérifier les informations, à comprendre les limites d’un modèle ou à adapter une solution aux particularités sociales, linguistiques, culturelles et institutionnelles du pays. C’est dans cette perspective que s’inscrit la Théorie générale de la souveraineté cognitive appliquée aux États fragiles. La souveraineté cognitive désigne ici la capacité d’un individu ou d’une société à produire, conserver, interpréter, contextualiser et mobiliser ses connaissances afin de comprendre sa réalité, de prendre des décisions autonomes et d’anticiper son avenir, tout en utilisant de manière critique les ressources intellectuelles et technologiques provenant de l’extérieur. Elle ne signifie pas le refus de la coopération internationale. Elle suppose, au contraire, une coopération dans laquelle les acteurs nationaux disposent des moyens nécessaires pour comprendre, évaluer, adapter et, lorsque cela est justifié, contester les connaissances qui leur sont proposées. Pour Haïti, le défi est donc double : démocratiser l’accès aux technologies et renforcer la capacité nationale à les examiner avec discernement. Cela implique d’investir dans la formation des enseignants, la recherche universitaire, les infrastructures numériques, la production de données nationales, la vérification de l’information et l’élaboration de règles adaptées aux usages de l’intelligence artificielle. La technologie ne doit pas devenir un substitut à la connaissance nationale. Elle doit contribuer à la développer.
F. Réhabiliter le doute, la preuve et la responsabilité
Lutter contre le risque d’un nouvel obscurantisme exige une culture de la vérification. Avant de partager une information, il faut en rechercher l’origine. Avant de citer une étude, il faut en consulter le contenu. Avant de reprendre une recommandation algorithmique, il faut examiner ses fondements, ses limites et ses conséquences. Avant d’adopter une décision publique, il faut confronter les résultats proposés aux données disponibles et aux réalités concernées. Cette discipline ne doit pas être réservée aux chercheurs. Elle concerne les journalistes, les magistrats, les enseignants, les responsables politiques, les fonctionnaires et chaque citoyen. Elle suppose également une responsabilité des entreprises technologiques, des établissements d’enseignement et des pouvoirs publics. La transparence, la protection des données, la lutte contre la désinformation, l’éducation aux médias et la possibilité de demander des comptes aux acteurs concernés doivent accompagner le développement de l’intelligence artificielle. Le progrès ne se mesure pas uniquement à la puissance des machines, à la rapidité des réponses ou au volume des contenus produits. Il se mesure aussi à la capacité des êtres humains à comprendre ce qu’ils utilisent, à contrôler leurs décisions et à préserver leur liberté de jugement. La machine peut proposer. L’être humain doit encore examiner, comprendre et décider.
En définitive, le risque d’un nouvel obscurantisme ne réside pas dans l’existence de l’intelligence artificielle, mais dans la possibilité que son usage affaiblisse notre goût de la connaissance, notre exigence de preuve et notre capacité à penser de manière autonome. Une technologie conçue pour élargir les possibilités humaines ne doit pas devenir un mécanisme qui réduit l’exercice de la pensée. L’enjeu n’est pas de choisir entre l’intelligence humaine et l’intelligence artificielle, mais de déterminer les conditions dans lesquelles la seconde peut servir la première sans la rendre dépendante. Pour Haïti, cette question engage davantage qu’une simple adaptation technologique. Elle concerne l’éducation, la recherche, la gouvernance, la démocratie et la capacité collective à construire un avenir fondé sur des connaissances vérifiables. Avant de déléguer nos réponses aux machines, apprenons à poser les bonnes questions. Avant de croire ce qu’elles produisent, apprenons à le vérifier. Et avant de subir les transformations du monde, renforçons notre capacité à les comprendre et à les orienter. Car une société véritablement éclairée n’est pas celle qui possède les outils les plus puissants, mais celle qui conserve la liberté intellectuelle de les interroger.
Me Jonel Dilhomme, Av.
Chercheur en droit international et gouvernance globale
Analyste de la prospective appliquée aux États fragiles et à l’avenir d’Haïti
Chercheur sur la Théorie générale de la souveraineté cognitive appliquée aux États fragiles
Ancien professeur à l’Université d’État d’Haïti
Courriel : Jonel.dilhomme30@gmail.com
Références sélectives
- UNESCO, Guidance for Generative AI in Education and Research, Paris, 2023.
- UNESCO, AI and Education: Protecting the Rights of Learners, Paris, 2025.
- UNESCO, Recommendation on the Ethics of Artificial Intelligence, Paris, 2021.
- UNESCO, User Empowerment through Media and Information Literacy Responses to the Evolution of Generative Artificial Intelligence, 2024.
