Rejoindre un gang, une rationalité sous contrainte

On se le demande volontiers.

Par Williamson Ornéus williamsonorneus@gmail.com
20 oct. 2026 — Lecture : 5 min.
Rejoindre un gang, une rationalité sous contrainte

Enfant armé

On se le demande volontiers. Pourquoi un jeune de Cité Soleil, de Martissant ou de Bel-Air rejoint-il un gang ? La question suppose qu'il disposait d'un éventail d'avenirs et qu'il a retenu le pire. Je soutiens l'inverse. Pour beaucoup de jeunes issus des quartiers populaires, devenir membre d'un gang est le choix le plus rationnel, parce que la survie pourrait l'exiger et que toutes les autres issues sont parsemées de filtres. La route semble toute tracée. Je parle d'une rationalité sous contrainte, et je pense d'abord aux adolescents et aux jeunes adultes. Chez les enfants plus jeunes, le mot choix ne tient plus.

Selon l'Organisation des Nations Unies (ONU), le recrutement et l'utilisation d'enfants ont presque triplé en 2025, et les enfants représentent entre 30 et 50 % des membres des gangs. Pour cette seule année, elle a vérifié le recrutement d'au moins 892 enfants. Le rapport du Bureau intégré des Nations Unies en Haïti et du Haut-Commissariat aux droits de l'Homme, publié le 20 février 2026, établit que la plupart des 26 gangs actifs en Haïti sont impliqués dans la traite d'enfants. Il range parmi les causes la pauvreté, la faiblesse des institutions et l'exclusion sociale. Alors que le phénomène atteint cette ampleur, la perversion individuelle n'explique plus rien. Il faut chercher une cause structurelle.

La tendance chez une génération estudiantine d'ici, c'est de se référer à Axel Honneth ou bien de s'en inspirer, intelligemment ou non. D'où ils ont forgé un concept de vengeancesociale que j'ai moi-même répété il y a quelques années. Le membre de gang s'approprierait une dignité factice en faisant siens les biens d'autrui, les modes de vie, les attributs qu'il exhibe sur les réseaux sociaux pour se faire reconnaître. Que dit pourtant Honneth ? Dans La lutte pour la reconnaissance, il dit que l'identité se construit dans trois sphères, l'amour, le droit et l'estime sociale. Le mépris détruit la confiance en soi, et la révolte naîtrait de cette blessure morale. Honneth ne dit pas que les gangs courent après des biens. C'est la lecture courante qui le dit, et c'est elle que je conteste. Sa thèse suppose aussi une société capable d'entendre la demande et d'y répondre. Elle oublie le cas où la première urgence est de rester en vie. Nancy Fraser objectait déjà à Honneth qu'on ne sépare pas la reconnaissance de la redistribution.

Prenons le territoire d'abord. Les gangs contrôleraient environ 90 % de Port-au-Prince. Dans un quartier tenu par une bande, ne pas en être, c'est être à sa merci. La bande offre ce que la société officielle refuse, un repas, une arme, une protection, un rang, un nom. Elle paie aussi, de 30 dollars par semaine à plusieurs centaines par mois selon le dernier rapport de l'ONU sur la situation, dans un pays où l'on peut ne rien gagner. Elle donne même la reconnaissance que Honneth place au centre de tout, mais en prime, après la survie et non à sa place.

Quand la famille n'existe pas, ou que la responsabilité parentale n'est pas assumée, c'est là qu'on trouve un foyer. Les jeunes membres de gangs le disent souvent, « … ce gang, c'est ma famille .. ». Les chefs de gang sont leurs papas. Ce n'est pas sans raison qu'ils les appellent ainsi. Appliquez-vous à écouter leurs propos sur les réseaux sociaux. On me dira que c'est la première sphère de Honneth, l'amour. Soit. Mais elle passe alors avant toute demande de respect, et elle se joue là où la survie est en jeu. Cette situation ressemble moins à un débat civique qu'à l'état de nature de Hobbes, où chacun craint pour sa vie et se tourne vers le groupe qui promet la protection. 

Vient ensuite la fermeture des autres voies. Elle prend deux visages. Pour les uns, l'école n'existe plus. Selon le Fonds des Nations Unies pour l'Enfance, les gangs ont détruit 47 écoles à Port-au-Prince en janvier 2025, en un seul mois, après 284 écoles détruites en 2024. Un enfant sur sept est déscolarisé. Ceux-là n'atteignent jamais le marché du travail. Pour les autres, qui ont étudié et qui postulent, les filtres opèrent.

Ils commencent par l'adresse. Dire qu'on vient de Cité Soleil ou de Martissant suffit à déclencher un soupçon avant toute parole. Il se poursuit par la tenue, l'accent (celui du Cap-Haïtien peut exclure, et ne pas en avoir ne protège guère davantage), les fréquentations, la parenté. Le nom des parents, leur réseau, l'école fréquentée, l'université d'où l'on sort achèvent le tri. Ce sont des marqueurs de différences sociales, de classe. 

Je prends l'exemple des milliers de jeunes qui présentent leur candidature à des postes soi-disant vacants. Leurs enveloppes jaunes contiennent le diplôme, le curriculum vitae, la lettre de motivation, tout ce que le candidat croit être sa valeur. Pourtant, elles portent aussi, avant même d'être ouvertes, l'adresse, le prénom, le nom, l'établissement, et ceux-ci renvoient à des marqueurs de classe lus avant le contenu. Les Bwadife, les Syphilus, les Ronaldo, les Dieusibon. Trop paysans, trop africains, trop footballistiques, trop bibliques, ils sont dévisagés. Celui qui n'a ni recommandation ni parrain découvre que le dossier le plus soigné ne dispense pas du réseau. Plus on monte dans la pyramide, plus les filtres se resserrent, et au sommet l'on croise surtout des héritiers. L'Église, qui prêche l'égalité devant Dieu, reproduit dans ses bancs les hiérarchies du dehors. Les médias ne montrent le quartier populaire que lorsqu'il brûle, et ils figent une image que le jeune finit par reconnaître comme la seule disponible.

Ce mépris est réel, mais je ne le tiens pas pour la cause première. Il aggrave. Il ferme les voies de sortie pendant que le territoire et la faim poussent vers le gang.

Posé ainsi, le calcul est cohérent, ce qui est plus inquiétant que s'il était irrationnel. D'un côté, des années d'études sans certitude de débouché, avec l'assurance d'être mal jugé. De l'autre, l'appartenance immédiate à un groupe, qui confère un revenu, une protection, un statut visible. Mais cette cohérence ne vaut que pour le court terme. Le gang consume ses propres membres, et le jeune qui y entre achète du présent avec son avenir. Tous les jeunes de ces quartiers n'y cèdent pas, loin de là. Je pense que ceux qui basculent sont ceux que la famille ne retient pas, que l'école a lâchés et que la bande de leur rue sollicite. 

Qu'on me comprenne bien, expliquer n'est pas absoudre. Le gang détruit d'abord ceux qui n'ont rien choisi. Les chefs de gang et les réseaux qui organisent la traite d'enfants portent une responsabilité entière, que rien de ce qui précède n'atténue. Reconnaître la rationalité de l'adhésion ne la rend ni juste ni acceptable. Au lieu de demander pourquoi ces jeunes sont devenus violents, demandons ce que l'école, l'Église, le marché du travail, les médias et l'État leur ont offert d'autre. Tant que ces portes resteront gardées par des filtres, des marqueurs de différences sociales, et que la protection se trouvera ailleurs que dans l'État, le gang n'aura même pas besoin de séduire. Il lui suffira d'attendre que nous ayons fini de fermer la porte à ceux qui y frappent.