(Pour un partenariat fondé sur la souveraineté, la prospective et le développement partagé)
L’appel lancé par l’industriel dominicain Fernando Capellán en faveur de l’élaboration de plans stratégiques destinés à organiser les relations entre la République dominicaine et la République d’Haïti mérite d’être accueilli avec attention et examiné dans une perspective constructive. Au-delà de sa dimension économique, cette proposition soulève une question fondamentale : comment deux États partageant une même île peuvent-ils organiser durablement leurs relations, prévenir les crises récurrentes et identifier les possibilités de développement compatibles avec leurs intérêts nationaux respectifs ? Cette interrogation est d’autant plus importante que les relations entre les deux pays ne se limitent ni aux différends politiques ni aux échanges commerciaux. Elles concernent également la sécurité frontalière, les mouvements de population, l’emploi, la santé, l’environnement, la gestion des ressources naturelles, les infrastructures, les transports et les conditions de vie des communautés situées de part et d’autre de la frontière. La proximité géographique est une réalité permanente ; la coopération stratégique, en revanche, est une construction politique et institutionnelle qui doit être organisée. Il ne s’agit donc pas de prétendre que les deux pays partagent les mêmes intérêts en toutes circonstances. Il s’agit de reconnaître que leurs intérêts, parfois convergents, parfois divergents, nécessitent des mécanismes prévisibles de dialogue, de négociation et de coordination. L’appel de Fernando Capellán ouvre ainsi un espace de réflexion qu’Haïti gagnerait à investir avec méthode. La réponse ne devrait être ni une adhésion automatique à toutes les propositions formulées, ni un rejet fondé sur les seules méfiances historiques. Elle devrait consister à transformer cette ouverture en une proposition institutionnelle structurée, respectueuse de la souveraineté des deux États et orientée vers des résultats concrets.
I. POURQUOI UNE RELATION BINATIONALE NE PEUT PLUS REPOSER UNIQUEMENT SUR LA GESTION DES CRISES
Une relation entre deux pays voisins ne peut être durablement administrée à travers une succession de réactions ponctuelles aux événements. Lorsque les décisions sont principalement prises sous la pression d’une crise, d’une controverse médiatique ou d’une urgence politique, les gouvernements disposent de moins de temps pour en examiner les conséquences à moyen et à long terme. La gestion des urgences demeure nécessaire. Toutefois, elle ne saurait remplacer la planification stratégique. Une relation binationale exige une capacité permanente à distinguer trois dimensions complémentaires :
a. la gestion opérationnelle, qui répond aux problèmes immédiats ;
b. la coordination stratégique, qui organise les décisions et les engagements à moyen terme ;
c. la prospective, qui examine les évolutions possibles et prépare les deux États aux risques et aux opportunités de demain.
Cette distinction est essentielle. Un différend frontalier, une interruption des échanges ou une tension migratoire peuvent nécessiter une intervention immédiate. Mais leur gestion durable suppose également des règles de communication, des procédures de consultation, des données fiables et des mécanismes permettant d’anticiper les conséquences des décisions prises. Le véritable progrès consisterait donc à passer d’une relation dominée par la succession des tensions à une relation disposant de mécanismes institutionnels capables de les prévenir, de les contenir et, lorsqu’elles surviennent, de les résoudre conformément au droit applicable.
II. ACCUEILLIR L’APPEL AU PLAN STRATÉGIQUE SANS CONFONDRE COOPÉRATION ET RENONCEMENT À LA SOUVERAINETÉ
La coopération entre la République d’Haïti et la République dominicaine ne doit pas être conçue comme un processus dans lequel l’un des États définirait les priorités de l’autre. Elle doit reposer sur la reconnaissance mutuelle de leur souveraineté, de leur égalité juridique, de leurs institutions et de leurs responsabilités envers leurs populations respectives. La souveraineté ne signifie pas l’absence de coopération. Elle signifie notamment la capacité de déterminer ses intérêts, de participer à la négociation des règles communes, d’évaluer les propositions formulées et de décider en connaissance de cause. Pour Haïti, cette exigence implique de préparer ses positions à partir de données nationales vérifiables, d’analyses économiques et juridiques rigoureuses, de consultations avec les acteurs concernés et d’une compréhension claire des conséquences des engagements envisagés. Pour la République dominicaine, elle implique également que la recherche de débouchés économiques et de stabilité régionale s’inscrive dans un cadre de dialogue bilatéral, de respect des droits fondamentaux et de responsabilité partagée. Une coopération équilibrée n’exige pas que les deux États aient les mêmes capacités ou les mêmes priorités ; elle exige qu’ils puissent défendre leurs intérêts dans un cadre de négociation prévisible et mutuellement respectueux. L’objectif n’est donc pas de construire une intégration économique à n’importe quel prix. Il est de rechercher des formes de coopération dont les bénéfices, les coûts, les risques et les responsabilités peuvent être identifiés, discutés et évalués.
III. PROPOSER UN PLAN STRATÉGIQUE BINATIONAL DE DÉVELOPPEMENT ET DE COOPÉRATION
En réponse positive à l’appel de Fernando Capellán, il serait pertinent de proposer l’élaboration d’un Plan stratégique binational de développement et de coopération entre la République d’Haïti et la République dominicaine, construit autour d’une vision à long terme et décliné en programmes opérationnels périodiquement évalués. Ce plan ne devrait pas être un simple document déclaratoire. Il devrait définir des objectifs précis, des responsabilités institutionnelles, des calendriers, des ressources prévisionnelles, des indicateurs de résultats et des mécanismes de révision. Il pourrait s’organiser autour de sept axes prioritaires.
1. Dialogue politique et prévention des crises
Les deux États pourraient instituer un mécanisme permanent de concertation stratégique chargé d’identifier les différends émergents, d’organiser les consultations nécessaires et de favoriser la recherche de solutions négociées. Ce mécanisme devrait prévoir des canaux de communication officiels, des procédures de consultation en situation de crise et des rencontres régulières entre les administrations concernées.
2. Commerce, investissement et création d’emplois
La coopération économique devrait viser à accroître les possibilités d’emploi, à améliorer les conditions de production et à favoriser les investissements compatibles avec les législations nationales. Elle devrait notamment examiner les chaînes de valeur transfrontalière, la transformation locale des produits, les infrastructures logistiques, les conditions d’accès aux marchés et les possibilités de développement des petites et moyennes entreprises. Toute initiative devrait être évaluée à partir de résultats vérifiables : emplois créés, valeur ajoutée locale, investissements réalisés, compétences transférées et effets sur les revenus des populations.
3. Gestion frontalière et développement territorial
La frontière ne devrait pas être envisagée uniquement comme un espace de contrôle. Elle est également un territoire de vie, d’échanges économiques et de circulation des personnes. Cela suppose de concilier les impératifs légitimes de sécurité et de contrôle avec les besoins des populations frontalières, la régularité des échanges licites et l’accès aux services essentiels. Des programmes concertés pourraient porter sur les infrastructures, les marchés frontaliers, les transports, l’assainissement et la prévention des risques.
4. Migration, droits fondamentaux et coopération administrative
Les questions migratoires nécessitent des règles compréhensibles, des procédures prévisibles et une coopération entre les autorités compétentes. Le plan binational devrait favoriser l’échange d’informations légalement autorisé, l’amélioration des procédures administratives, la prévention de la traite des personnes et le respect des droits fondamentaux. La coopération dans ce domaine ne devrait ni banaliser les violations des droits ni ignorer les responsabilités de contrôle des États.
5. Environnement, eau et risques naturels
Les risques environnementaux ne s’arrêtent pas aux frontières politiques. La gestion des bassins versants, la protection des écosystèmes, l’érosion, les inondations et les conséquences des changements climatiques appellent une coordination fondée sur les connaissances scientifiques. Des programmes communs pourraient permettre d’améliorer les systèmes d’alerte, de partager les données environnementales pertinentes et de renforcer les capacités de prévention et de réponse aux catastrophes.
6. Santé, éducation et coopération scientifique
La santé publique, la recherche universitaire et la formation professionnelle constituent des domaines où une coopération ciblée peut produire des bénéfices humains durables. Des partenariats entre universités, centres de recherche et institutions sanitaires pourraient contribuer à la formation des professionnels, à la recherche sur les problématiques transfrontalières et à l’amélioration de la surveillance épidémiologique, dans le respect des règles de protection des données. La coopération scientifique devrait aussi faciliter la production de connaissances sur l’économie frontalière, les mobilités humaines, les inégalités territoriales et les possibilités de développement partagé.
7. Culture, sport et dialogue entre les sociétés
Les relations entre les deux pays ne doivent pas être abandonnées aux seuls gouvernements ou aux acteurs économiques. Les universités, les organisations culturelles, les associations professionnelles, les collectivités territoriales, les médias et les organisations de jeunesse peuvent contribuer à réduire les incompréhensions et à favoriser une meilleure connaissance réciproque. Il ne s’agit pas d’effacer les divergences historiques, mais de permettre aux sociétés de les aborder avec davantage de connaissances, de discernement et de responsabilité.
IV. INSTITUTIONNALISER LA PROSPECTIVE : PASSER DES INTENTIONS AUX DÉCISIONS
Un plan stratégique binational ne peut fonctionner durablement sans une architecture institutionnelle appropriée. Il serait donc utile que les deux gouvernements examinent la possibilité de créer un Conseil binational de stratégie, de prospective et de coopération, ou un mécanisme équivalent adapté aux cadres juridiques et diplomatiques des deux pays. Cette structure pourrait réunir périodiquement les représentants désignés par les gouvernements, les administrations sectorielles et, selon les sujets traités, des experts, des chercheurs et des représentants des secteurs concernés. Ses fonctions principales seraient les suivantes :
a. produire un diagnostic partagé des enjeux binationaux ;
b. identifier les risques et les possibilités de coopération ;
c. proposer des scénarios d’évolution à moyen et à long terme ;
d. préparer des recommandations à l’attention des deux gouvernements ;
e. suivre la mise en œuvre des engagements approuvés ;
f. publier des bilans périodiques sur les résultats obtenus.
La création d’un tel mécanisme ne devrait pas entraîner la multiplication des structures bureaucratiques. Elle devrait s’appuyer autant que possible sur les institutions existantes, les compétences disponibles et les mécanismes de coopération déjà établis. Surtout, le Conseil ne devrait pas se substituer aux autorités constitutionnellement compétentes. Son rôle serait de produire des analyses, de faciliter la coordination et de préparer les décisions, lesquelles resteraient soumises aux procédures juridiques propres à chaque État. La prospective deviendrait ainsi une fonction régulière de la relation bilatérale plutôt qu’un exercice occasionnel déclenché par une crise.
V. RELIER LE PLAN BINATIONAL À UNE VISION DE SOCIÉTÉ SUR VINGT-CINQ ANS
La proposition de Fernando Capellán prend une dimension supplémentaire lorsqu’on la rapproche de la nécessité, pour Haïti, de dépasser la succession des programmes gouvernementaux. Un plan de société sur vingt-cinq ans ne doit pas être confondu avec un programme de gouvernement. Le premier définit une trajectoire nationale de long terme ; le second précise les priorités et les engagements d’une administration pendant son mandat. Dans cette perspective, Haïti pourrait inscrire la gestion de sa relation avec la République dominicaine dans sa propre stratégie de développement à long terme, tout en participant à l’élaboration d’objectifs binationaux sur les questions qui nécessitent une coopération. Une telle articulation permettrait d’éviter deux écueils : d’une part, traiter la relation dominico-haïtienne uniquement comme une succession de problèmes immédiats ; d’autre part, élaborer des ambitions binationales déconnectées des priorités de développement, des capacités institutionnelles et des choix souverains d’Haïti. Le plan binational devrait donc être conçu comme un instrument de coordination entre deux stratégies nationales, et non comme un substitut à celles-ci. Chaque État conserverait sa liberté de définir ses politiques internes, tandis que les engagements communs seraient négociés, formalisés et évalués selon les procédures convenues.
VI. LA CONDITION DE RÉUSSITE : PRODUIRE UNE CONNAISSANCE STRATÉGIQUE DES DEUX PAYS
La qualité d’un partenariat dépend aussi de la qualité des connaissances sur lesquelles il repose. Il serait insuffisant de fonder les décisions sur des impressions, des déclarations ponctuelles, des chiffres non vérifiés ou des représentations réductrices des sociétés haïtienne et dominicaine. Les deux pays devraient développer une capacité d’analyse systématique de leurs échanges, de leurs interdépendances, de leurs différends et de leurs possibilités de coopération. Cela suppose de disposer de données fiables sur le commerce, l’emploi, les investissements, les mobilités humaines, les services publics, les infrastructures et les territoires frontaliers. Les universités et les centres de recherche des deux pays pourraient contribuer à cette démarche par des études conjointes, des observatoires thématiques, des publications scientifiques et des évaluations indépendantes. Une telle infrastructure de connaissance permettrait de distinguer les faits établis des perceptions, les intérêts économiques des considérations politiques et les possibilités réelles des simples promesses. Elle contribuerait également à la souveraineté cognitive de chaque État : la capacité de comprendre sa propre situation, de produire des diagnostics, d’évaluer les propositions extérieures et de participer à la coopération sans abandonner son autonomie de jugement. La coopération stratégique ne commence pas seulement lorsque les gouvernements signent un accord ; elle commence lorsqu’ils se donnent les moyens de comprendre ensemble les problèmes qu’ils veulent résoudre, sans renoncer à leurs analyses nationales.
VII. UNE FEUILLE DE ROUTE POUR PASSER DE L’APPEL À L’ACTION
Pour éviter que cette proposition ne demeure une déclaration de principe, une feuille de route progressive pourrait être envisagée. Première étape : désigner, dans chaque pays, les institutions chargées de coordonner les consultations préliminaires. Deuxième étape : établir un diagnostic des relations binationale, en recensant les accords existants, les mécanismes de coopération, les difficultés récurrentes et les domaines présentant un potentiel de développement. Troisième étape : organiser des consultations avec les acteurs publics, privés, scientifiques, territoriaux et sociaux concernés, en veillant à ce que les communautés frontalières et les populations affectées soient entendues. Quatrième étape : définir quelques priorités communes, assorties d’objectifs mesurables, de responsabilités clairement attribuées, de calendriers et d’une estimation des ressources nécessaires. Cinquième étape : mettre en œuvre des projets pilotes dans les domaines où les deux parties constatent des intérêts convergents, puis en évaluer les résultats avant toute extension. Sixième étape : publier périodiquement un bilan des engagements pris, des réalisations, des difficultés rencontrées et des ajustements nécessaires. Cette méthode permettrait de commencer par des actions réalistes sans perdre de vue la vision de long terme. Elle ferait de la confiance non pas une condition préalable absolue à toute coopération, mais aussi un résultat qui se construit progressivement à travers des engagements tenus, des procédures transparentes et des bénéfices vérifiables.
Tout compte fait, l’avenir commun ne se décrête pas : il se prépare. L’appel de Fernando Capellán en faveur de plans stratégiques pour gérer les relations entre la République dominicaine et la République d’Haïti mérite une réponse positive, mais cette réponse doit être structurée, équilibrée et institutionnellement exigeante. L’enjeu dépasse la recherche de nouvelles opportunités commerciales. Il concerne la capacité de deux États voisins à organiser leurs interdépendances, à prévenir les crises, à protéger les droits fondamentaux et à identifier les domaines dans lesquels une coopération peut améliorer concrètement les conditions de vie de leurs populations. La République d’Haïti doit pouvoir participer à cette démarche avec une vision nationale claire, des institutions préparées, des données fiables et une capacité autonome d’analyse. La République dominicaine doit également pouvoir y inscrire ses intérêts économiques, sécuritaires et territoriaux dans un cadre de dialogue durable. Le partage d’une île ne rend pas les deux pays identiques et ne supprime pas leurs divergences. Il rend toutefois nécessaire une réflexion constante sur les conséquences que les décisions de chacun peuvent avoir sur l’autre. La réponse constructive à cet appel serait donc de proposer l’élaboration d’un plan stratégique binational de développement et de coopération, articulé aux stratégies nationales de long terme et soutenu par un mécanisme permanent de prospective et de coordination. Il ne s’agit ni de fusionner deux destins nationaux ni d’effacer l’histoire. Il s’agit de donner aux deux États les moyens de mieux gérer leur voisinage, de négocier leurs désaccords et de construire, là où leurs intérêts convergent, des possibilités concrètes de développement. La paix durable ne repose pas uniquement sur l’absence de conflit. Elle exige aussi des institutions capables de prévenir les tensions, des économies capables de créer des opportunités et des sociétés capables de dépasser les représentations qui les enferment dans la méfiance. L’avenir de l’île ne dépendra pas d’une vision unique imposée aux deux peuples, mais de leur capacité à construire des stratégies nationales solides et des mécanismes de coopération respectueux de leurs souverainetés respectives.
Me Jonel Dilhomme, Av.
Chercheur en droit international et gouvernance globale
Analyste de la prospective appliquée aux États fragiles et à l’avenir d’Haïti
Chercheur sur la Théorie générale de la souveraineté cognitive appliquée aux États fragiles
Ancien professeur à l’Université d’État d’Haïti
Courriel : Jonel.dilhomme30@gmail.com
Références sélectives pour publication
1- ALPHONSE, Roberson, « Fernando Capellan : la République dominicaine et la République d’Haïti “doivent élaborer des plans stratégiques pour gérer leur relation” », Le Nouvelliste, 12 octobre 2026.
2- DUVAL, Frantz, « L’appel de Fernando Capellan pour changer les relations entre la République dominicaine et la République d’Haïti », Le Nouvelliste, 12 octobre 2026.
3- GOUVERNEMENT DE LA RÉPUBLIQUE D’HAÏTI, Ministère de la Planification et de la Coopération externe, Plan stratégique de développement d’Haïti : pays émergent en 2030, Port-au-Prince, MPCE, 2012.
