Des urnes sur des ruines

Silence national, ambition électorale et devoir républicain envers le département du Centre.

Par Wilson Antonio | Citoyen haïtien
15 oct. 2026 — Lecture : 8 min.
Des urnes sur des ruines

Devant les décombres du Palais National

Silence national, ambition électorale et devoir républicain envers le département du Centre...

Le pays s’enfonce dans la peur, la faim et le déplacement ; pourtant, les ambitions électorales reprennent leur course. Les candidats s’inscrivent, les appareils calculent, les stratégies se déploient vers un seul horizon : être élu. Cette énergie pourrait servir la République. Elle devient indécente lorsqu’elle ne s’accompagne pas d’une parole ferme sur les communes frappées, les familles jetées sur les routes et les citoyens contraints de dormir à ciel ouvert.

Il existe aujourd’hui un silence national sur la situation sécuritaire de Mirebalais et de Saut-d’Eau. Il ne s’agit pas de prétendre que personne n’en parle : des habitants témoignent, des organisations humanitaires documentent, des voix locales alertent. Le silence est politique. C’est l’absence d’une indignation durable, d’un débat national qui place ces communes au centre de la campagne et d’engagements publics à la hauteur du désastre. Les bulletins d’inscription circulent plus aisément que les réponses aux déplacés.

Une élection ne peut tenir lieu de conscience

Le calendrier électoral lui-même témoigne d’un processus instable. Le CEP avait d’abord fixé au 2 octobre la fin de l’inscription des candidats ; une nouvelle prolongation a ensuite été rapportée, la date du premier tour demeurant officiellement le 13 décembre 2026 [1]. Le tableau du CEP présente déjà des candidatures dans le département du Centre, notamment pour Mirebalais et Saut-d’Eau [2]. Ces données ne disent rien des intentions intimes de chaque candidat. Elles rendent néanmoins légitime une question très simple : que fait-on, au milieu de cette course, pour ceux qui ont perdu leur maison, leurs repères et parfois jusqu’à leur place dans la communauté ?

Le danger est de confondre la procédure et la démocratie. Une inscription administrative ouvre une candidature ; elle ne démontre ni la responsabilité ni la légitimité. Une élection ne purifie pas le silence, ne transforme pas l’indifférence en service public et ne rend pas libre un citoyen qui vote sous la menace, la faim, le déplacement ou l’exclusion. Lorsqu’on marche vers les urnes sans regarder ceux qui n’ont plus de toit, on prend le moyen — gagner le pouvoir — pour une fin qui se justifierait d’elle-même.

Que les candidats du Centre se présentent n’est pas le problème. Qu’ils se présentent sans faire de la sécurité de Mirebalais et de Saut-d’Eau, du sort des déplacés et de l’accueil des familles une priorité publique, voilà le problème. Le silence d’un prétendant peut devenir une position politique : il signale ce qu’il juge digne d’attention et ce qu’il estime pouvoir laisser hors champ. Une candidature qui réclame la confiance sans écouter les victimes de la crise manque à son premier devoir : rendre visible le peuple au nom duquel elle prétend parler.

Le Centre, pays intérieur et peuple déplacé

Le 31 mars 2025, des groupes armés ont lancé une attaque coordonnée contre Mirebalais. Dans un bilan publié le 16 mai, UNICEF rapportait que plus de 50 000 personnes, dont 27 000 enfants, avaient été déplacées dans le département du Centre ; plus de 12 500 se trouvaient dans près d’une centaine de sites spontanés [3]. Des écoles servaient d’abris; l’accès à l’eau potable, aux soins et à l’éducation était gravement perturbé. Ces chiffres décrivent une situation documentée à ce moment-là, non un décompte actualisé au jour près. Mais ils donnent la mesure de la rupture provoquée et de l’ampleur du devoir public qui en découle.

Il y a, dans chaque chiffre, un corps qui cherche un sol où s’allonger. Des hommes et des femmes crèvent de faim, passent la nuit sous un ciel qui ne leur appartient plus, tandis que leurs enfants apprennent à confondre l’école avec l’exil. D’autres déplacés disent subir, dans certaines communes d’accueil, des insultes et des humiliations quotidiennes. Il faut écouter ces témoignages et les vérifier, sans condamner indistinctement les communautés hôtes : elles-mêmes manquent souvent de ressources et ne sauraient porter seules le coût de l’abandon public. Mais l’humiliation d’un déplacé ne devient pas moins grave parce que celui qui l’accueille est pauvre à son tour. C’est à l’État et aux élus de prévenir que la pénurie transforme la solidarité en ressentiment.

La philosophie politique offre ici un critère exigeant. John Rawls propose d’imaginer les principes de justice choisis derrière un « voile d’ignorance » : nul ne sait s’il naîtra puissant ou pauvre, candidat ou déplacé, protégé ou contraint de demander un abri. Cette expérience intellectuelle oblige à juger les institutions sans privilégier sa place présente. Appliquée à la campagne du Centre, elle pose une question cinglante : accepterait-on des règles, des priorités et une action publique qui laissent les plus vulnérables affamés, insultés ou dehors, si l’on ignorait que l’on ferait partie des élus ou des exilés ? Pour Rawls, les libertés fondamentales doivent être égales et les inégalités ne sont justifiables que si elles améliorent réellement la situation des moins favorisés [4].

Cette perspective condamne une politique qui ne mesure son succès qu’au nombre de candidatures, de rassemblements ou de sièges convoités. Elle réclame des engagements qui changent la vie des personnes les plus exposées : hébergement digne, aide alimentaire, accès aux soins et à l’école, protection contre les expulsions arbitraires, écoute juridique, accompagnement psychosocial, et préparation d’un retour volontaire et sûr lorsque les conditions le permettent. La justice ne se contente pas d’inclure les déplacés dans une phrase de programme; elle demande que leurs intérêts pèsent dans les décisions et dans l’allocation des ressources.

Habermas : rendre la parole aux absents

Chez Jürgen Habermas, la légitimité démocratique ne vient pas seulement du résultat d’un vote. Elle dépend aussi de la formation libre et inclusive de la volonté politique : les personnes concernées doivent pouvoir prendre part au débat, contester les décisions et faire entendre leurs raisons. La parole de la société civile doit pouvoir circuler jusqu’aux institutions et peser sur les lois comme sur les politiques publiques [5]. Si les déplacés ne peuvent participer à la vie publique, si leurs témoignages restent confinés aux camps et aux reportages, tandis que les candidats parlent entre eux de postes et d’échéances, la délibération est amputée d’une partie du peuple.

Le silence national devient alors une exclusion à deux étages. D’abord, l’insécurité chasse des habitants de leur foyer et les prive de services essentiels. Ensuite, l’espace politique les traite comme des bénéficiaires passifs — ou les oublie — au lieu de les reconnaître comme des citoyens capables de dire ce qui leur arrive et ce qui doit changer. Habermas nous invite à mesurer la démocratie à la qualité de cette circulation de la parole : une décision n’est pas véritablement commune si ceux qui en subissent les conséquences n’ont jamais pu la discuter.

La campagne devrait donc être autre chose qu’une vitrine. Les candidats de Mirebalais et de Saut-d’Eau devraient se rendre auprès des déplacés et des familles hôtes, publier leurs propositions, préciser les budgets et les responsabilités qu’ils défendront, puis accepter des échanges où l’on puisse leur demander des comptes. Les médias, les partis, les élus nationaux, les organisations professionnelles et la société civile devraient maintenir la question au cœur de l’espace public. Il ne s’agit pas de transformer un drame en argument de propagande; il s’agit de rendre aux personnes touchées leur place dans la décision.

Liberté républicaine : décider sans la peur

La Constitution haïtienne de 1987 donne à cette exigence une assise nationale. Son préambule engage la République à garantir la vie et la liberté, à établir une nation socialement juste, à protéger le pluralisme et l’alternance, à combattre les discriminations entre villes et campagnes, et à fonder le gouvernement sur les libertés fondamentales, la paix sociale, l’équité, la concertation et la participation de toute la population aux grandes décisions [6]. Ces principes ne sont pas une décoration de cérémonie. Ils jugent les actes présents.

La liberté républicaine signifie que citoyens et responsables puissent former et exprimer leur choix sans menace, sans coercition et sans pression indue. Elle ne signifie pas que le pouvoir serait affranchi de toute règle : les décisions doivent rester soumises à la Constitution, à la loi, au contrôle public et à l’intérêt général. Un vote obtenu dans la peur n’est pas libre; un débat où les déplacés sont inaudibles n’est pas pleinement public; une autorité qui décide sans répondre à la population trahit la souveraineté qu’elle invoque.

Liberté, égalité, fraternité : ces mots retrouvent leur force lorsqu’ils deviennent des obligations concrètes. Liberté, pour que la violence n’assigne pas des citoyens à l’exil ni ne dicte leur vote. Égalité, pour que la citoyenneté d’une famille de Mirebalais ne soit pas diminuée par la perte de son toit ou le mépris subi en terre d’accueil. Fraternité, pour que la misère ne dresse pas les pauvres contre les pauvres et que les communes hôtes ne soient pas abandonnées avec les déplacés. La République doit protéger chacun et rendre compte à tous.

L’urgence de rendre des comptes

Aux candidats du Centre, l’heure n’est pas à l’indignation de circonstance ni au poème de campagne. Elle est aux actes vérifiables. Combien de familles déplacées avez-vous écoutées ? Quelles mesures défendrez-vous pour les protéger de la faim, des intempéries et des insultes ? Comment aiderez-vous les communes hôtes à partager cette charge ? Quels mécanismes de plainte et de contrôle soutiendrez-vous ? Que ferez-vous pour que les déplacés puissent s’inscrire, voter et participer sans danger ? Une réponse précise à ces questions pèsera davantage qu’une promesse de puissance.

À l’échelle nationale, les candidats et les responsables politiques doivent cesser de traiter la sécurité comme une rubrique parmi d’autres et les déplacés comme un décor humanitaire. Le gouvernement doit rendre publiques des informations régulières sur les mesures de protection, les services disponibles, les besoins des communes hôtes et la préparation d’élections accessibles. Le CEP, les partis et les institutions publiques doivent expliquer comment l’exercice des droits sera garanti aux personnes dont la violence a bouleversé le lieu de résidence. La société civile et les médias ont, eux aussi, la responsabilité de refuser que la campagne chasse cette crise de l’espace commun.

Le peuple ne demande pas aux candidats de posséder une baguette magique. Il leur demande de ne pas s’absenter moralement du pays qu’ils veulent gouverner. Si les ambitions sont téléologiques, entièrement absorbées par la fin électorale, elles deviennent incapables de juger les moyens, les silences et les vies sacrifiées sur leur passage. Rawls nous rappelle de regarder la société depuis la place du moins favorisé; Habermas, d’écouter ceux que les procédures excluent; la Constitution haïtienne, de garantir les droits et la participation de tous. Ensemble, ces exigences font de la compassion un devoir politique et de la reddition de comptes une condition de légitimité.

On peut entendre, dans la nuit des abris, le bruit léger d’une pluie qui tombe sur des bâches et sur des vies en suspens. La campagne, elle, fait grand bruit. Que ce bruit ne couvre pas les appels de Mirebalais et de Saut-d’Eau. Que l’on cesse de courir vers les urnes comme si l’élection était le pays tout entier. La démocratie ne commence pas au bureau de vote : elle commence lorsqu’aucun citoyen n’est abandonné hors du cercle de la parole, de la protection et de la dignité.

Références

[1] Associated Press, « Haiti’s electoral council drops rule targeting candidates sanctioned by foreign countries », 9 octobre 2026. https://apnews.com/article/haiti-elections-sanctions-cep-bank-brh-f230a464fd798b13171ce894ebeca66a

[2] Conseil électoral provisoire, Statistiques d’enregistrement des candidats, tableau consulté le 12 octobre 2026. https://tableau.cephaiti.ht/

[3] UNICEF Haïti, « A new crisis unfolds in Haiti’s Centre department », 16 mai 2025. https://www.unicef.org/haiti/en/stories/new-crisis-unfolds-haitis-centre-department

[4] Stanford Encyclopedia of Philosophy, « Original Position », John Rawls et le voile d’ignorance. https://plato.stanford.edu/archives/spr2026/entries/original-position/

[5] Stanford Encyclopedia of Philosophy, « Jürgen Habermas », démocratie délibérative et légitimité. https://plato.stanford.edu/entries/habermas/

[6] Constitution de la République d’Haïti, 29 mars 1987, Préambule, texte reproduit par IFES. https://www.ifes.org/sites/default/files/migrate/con00097.pdf