Que faut-il faire chaque matin pour ne pas perdre son humanité ? Je ne pensais pas que la 36e Biennale de São Paulo allait susciter en moi une question aussi profonde. J’étais allé visiter l’édition berlinoise de cette Biennale comme on visite toute exposition, pour aller voir, découvrir et ressentir un peu. Mais j’en suis sorti avec le sentiment d’être interpellé. Les drapeaux bordant l’allée de la Maison des cultures du monde auraient pourtant dû me prévenir. Les vers inscrits sur chacun proposent une manière de vivre à la fois pratique et radicale. L’un d’eux porte les mots de René Depestre : “ Ma joie est de savoir que tu es moi et que moi je suis fortement toi. ” À cette voix haïtienne répond celle du peintre et écrivain Frankétienne, dont les œuvres, présentées dans l’édition de São Paulo, sont habitées de visages et de tourbillons où semble se débattre l’humanité tout entière.
Intitulée Not All Travellers Walk Roads: Of Humanity as Practice, la 36e Biennale de São Paulo comptait 125 participations artistiques individuelles et collectives. Son édition berlinoise, réunissant les œuvres de plus de trente artistes et collectifs, prolonge cette invitation à pratiquer l’humanité. À la conjuguer comme s’il s’agissait d’un verbe. La conjuguer au jour le jour comme si elle n’était jamais acquise. La conjuguer à toutes les personnes, toi, moi, nous, l’autre, sans oublier les êtres vivants non humains, comme si sa grammaire ne connaissait pas de frontière.
Cette pratique prend une forme particulière chez le photographe britannico-nigérian Akinbode Akinbiyi. Ses photographies en noir et blanc, imprimées sur des tissus suspendus, peuplent le foyer Sylvia Wynter de visages, de mouvements et de scènes ordinaires de São Paulo. Des fragments de vie saisis sans voyeurisme ni intrusion. On y sent le temps passé à observer, la patience nécessaire pour se rapprocher de l’autre sans le déranger. Entre ces présences suspendues, regarder devient une manière de faire place. Cette patience nous manque souvent. Dans notre quotidien bousculé par les vraies et les fausses urgences, nous sommes parfois trop pressés de répondre pour écouter jusqu’au bout. Et lorsqu’il s’agit de défendre des intérêts financiers, le refus de faire place à l’autre peut prendre des proportions autrement dévastatrices.
Dès que des compagnies pétrolières découvrent un gisement, la terre habitée devient une ressource à exploiter. C’est cette logique extractiviste que dénonce l’artiste brésilienne Aline Baiana dans son documentaire Ouro negro é a gente (“ L’or noir, c’est le peuple ”). Le film raconte comment, sur l’île de Maré, dans la baie de Tous les Saints au Brésil, l’extraction pétrolière menace, au nom du développement, les écosystèmes et les modes de vie des communautés quilombolas. Héritières notamment de communautés fondées par des personnes ayant fui l’esclavage, celles-ci défendent aujourd’hui leurs territoires et leurs traditions.
Ici et ailleurs, l’injustice environnementale et la violence sociale sont souvent complices. Quand une eau devient invivable, que reste-t-il des vies qu’elle nourrissait ? Delta-Delta: People’s Court I, une installation audiovisuelle de Forensic Architecture/Forensis, prolonge cette interrogation en établissant des liens entre pillage colonial et ravages pétroliers. Sur la façade nord du HKW, tournée vers la Spree et la Chancellerie fédérale, l’artiste américain né au Nigeria Olu Oguibe donne à cette violence la taille d’une question : “ Faut-il que vous preniez tout ce qui appartient aux peuples autochtones ? ” Cette question nous suit jusque dans notre quotidien. Nous connaissons le prix des objets que nous achetons, mais nous ignorons souvent les vies et les terres abîmées pour les produire.

Dans le texte qui accompagne l’exposition, le commissaire en chef de cette Biennale, Bonaventure Soh Bejeng Ndikung, reprend une question de l’artiste nigérian Leo Asemota : lorsque nous regardons dans un miroir, qui voyons-nous ? Seulement nous-mêmes ? Peut-être l’étranger qui arrive nous tend-il aussi un miroir. Qui devenons-nous lorsque l’autre, en quête de refuge, sollicite notre hospitalité ? La progression des extrêmes droites dans plusieurs pays et la banalisation des discours xénophobes donnent à cette question une urgence particulière.
De nos jours, le migrant voit trop souvent sa dignité bafouée et se retrouve sommé de répondre de tout, aussi bien du logement qui manque que du travail qui se dérobe. Avant même d’avoir pu raconter son histoire, le voilà presque automatiquement assigné à un rôle dans les peurs des autres. Conjuguer l’humanité devient alors une question politique. Qui acceptons-nous d’inclure dans ce “ nous “ au nom duquel tant de frontières se dressent ?
Au fil des œuvres, je comprends mieux ce que l’estuaire, au cœur de la pensée curatoriale, vient nous dire. À l’embouchure du fleuve, l’eau douce rencontre l’eau salée, et la vie trouve sa place dans ce mélange. Les courants se heurtent, les équilibres se déplacent et dans ce mouvement, la cohabitation se construit sans que les différences aient à s'effacer. Peut-être avons-nous quelque chose à apprendre de ces eaux : comment vivre ensemble, se laisser transformer par la rencontre, sans renoncer à ce que nous sommes ? Ndikung et Alya Sebti, commissaire de l’édition berlinoise, nous invitent à commencer par l’écoute. Entre les tissus, les voix, les toiles et les images, je me surprends à ralentir, à prêter attention à des vies éloignées de la mienne. Reste à emporter cette attention au-delà de l’exposition.
Que faire, donc, chaque matin ? Je ne sais pas. Peut-être honorer nos rencontres avec les autres, les laisser finir leurs phrases, résister à l’envie de ramener leurs récits au nôtre, leur demander ce dont ils ont besoin avant de décider à leur place… Certes, ces gestes ne suffiront ni à réparer les terres dévastées ni à remédier aux injustices sociales, mais ils entretiendront en nous une faculté que les logiques de dévastation et d’hostilité tendent à abolir : reconnaître la valeur d’une existence qui ne nous appartient pas.
De cette magnifique Biennale qui se tient jusqu’au 6 décembre, je suis reparti avec cet engagement modeste et difficile : ménager, dans mes journées, un espace où l’autre puisse entrer sans devoir se conformer à moi, ni moi à lui. Peut-être est-ce ainsi que commence la conjugaison du verbe humanité.
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