« À l'écoute de l'expérience vécue : des voix authentiques pour un réel changement »,tel est le thème retenu cette année par l’organisation Mondiale de la Santé (OMS). Si cet appel veut mettre l’accent sur la nécessité que les politiques de santé mentale soient ancrées dans la réalité, mettant au cœur des initiatives de santé publique ceux qui sont les premiers concernés, il n’en demeure pas moins que sa traduction en Haiti peut se heurter à des défis spécifiques. En Haïti, la stigmatisation des troubles mentaux se conjugue à des représentations qui en compliquent la reconnaissance et la prise en charge. Lorsque ces troubles sont attribués à des causes surnaturelles ou réduits, dans l'imaginaire collectif, aux seules manifestations de « folie », d'agitation ou de violence, des souffrances telles que la dépression et les troubles anxieux risquent de ne pas être reconnues comme des problèmes de santé nécessitant des soins. Ces perceptions peuvent ainsi retarder, voire empêcher, le recours à une prise en charge appropriée, tout en renforçant le silence des personnes concernées, souvent réticentes à exposer leur souffrance par crainte d'être stigmatisées. Cet appel de l’OMS les exhorte à s’exprimer, mais la société crée et entretient les conditions les condamnant au silence.
Il faut donc saluer le courage de ceux qui osent partager leurs expériences dans ce contexte haïtien relativement hostile. Leurs témoignages contribuent à sensibiliser la population, à combattre les préjugés et à mettre en lumière une réalité trop souvent occultée. Mais, si ceux qui livrent le récit de leur vécu, n’ont aucun moyen d’influer sur les décisions prises en santé publique, alors cette participation ne s’apparenterait malgré les organisateurs qu’à une habile campagne de communication.
Certes, des initiatives menées par le Ministère de la Santé publique et leurs partenaires locaux ou internationaux existent et doivent être reconnues. Il n’en demeure pas moins que le tableau est inquiétant : les deux plus grands centres hospitaliers (Hôpital Mars et Kleine; le centre Hospitalier de Beudet) prenant en charge les patients avec troubles mentaux sont dysfonctionnels depuis plusieurs années; peu de structures publiques offrent des services pour ceux avec troubles mentaux; un nombre restreint de psychologues et de psychiatres pour l’ensemble de la population; et des projets ponctuels donc financés sur de courtes périodes et incapables d’assurer une permanence et une continuité des soins sur l’ensemble du territoire pour la population.
Le problème n'est donc pas seulement que les personnes concernées peinent à faire entendre leur voix. Il est aussi que les institutions qui devraient les écouter, les protéger et leur garantir des soins demeurent insuffisamment équipées pour répondre à leurs besoins. Cette situation engage directement la responsabilité de l'État haïtien dont les interventions, malgré leur importance, n'ont pas toujours permis de construire des capacités durables.
De plus, le contexte socioéconomique dans lequel évolue une grande partie de la population haïtienne, marqué par l'insécurité persistante, la violence extrême, la précarité économique, les déplacements forcés et l'incertitude quant à l'avenir, favorise l'apparition, l'aggravation et la persistance des troubles mentaux. Comment espérer une amélioration durable de la santé mentale lorsque des familles vivent quotidiennement dans la peur, que des enfants grandissent dans un environnement de violence et que des millions de personnes sont privées de leurs repères sociaux et de leurs moyens de subsistance ?
Dans ces conditions, une véritable politique de santé mentale ne saurait se limiter à la prise en charge clinique, à la sensibilisation ou à la multiplication des interventions psychosociales ponctuelles. Elle doit également s'attaquer aux déterminants sociaux et structurels de la santé mentale, notamment l'insécurité, la pauvreté, les inégalités, l'exclusion sociale et la fragilisation des institutions publiques. On ne peut prétendre soigner durablement les conséquences psychologiques d'une crise tout en laissant perdurer les conditions qui les alimentent. Il devient dès lors difficilement acceptable de demander sans cesse à une population confrontée à la violence, à la peur et à la précarité d'apprendre à gérer ses émotions, à préserver sa santé mentale ou à devenir plus résiliente, sans agir sur les conditions qui alimentent sa détresse. Une telle injonction risque de banaliser l'intolérable et de déplacer vers les citoyens une responsabilité qui incombe d'abord à l'État : celle de garantir leur sécurité et les conditions nécessaires à une vie digne. La résilience ne saurait devenir une obligation de supporter indéfiniment l'insécurité, la précarité et les défaillances institutionnelles, ni occulter le droit des citoyens à se mobiliser pacifiquement, à défendre leurs droits et à demander des comptes aux institutions.
À ces difficultés s'ajoute une autre faiblesse, moins visible mais tout aussi préoccupante : l'insuffisance des mécanismes d'évaluation des interventions. Dans un système où la continuité des soins demeure fragile, où les dossiers médicaux ne sont pas toujours systématiquement constitués, conservés ou accessibles, et où les recherches évaluant les résultats des interventions de santé mentale restent limitées, une question fondamentale se pose : comment savoir si les approches thérapeutiques et psychosociales mises en œuvre produisent réellement les effets escomptés ? Le risque est de multiplier les interventions sans pouvoir déterminer lesquelles fonctionnent, pour qui, dans quelles conditions et avec quels résultats durables. C'est pourtant à l'aune de ces résultats qu'une politique de santé mentale devrait être jugée, et non au nombre de colloques organisés, au volume des financements annoncés ou à la quantité de personnes sensibilisées.
Il faut rendre un hommage appuyé au dévouement, au courage et à la ténacité de ces hommes et femmes, psychologues, psychiatres et autres professionnels de la santé mentale qui, malgré l'insécurité, la précarité de leurs conditions de travail et l'insuffisance chronique des moyens disponibles, continuent, jour après jour, à accueillir, soigner et accompagner les personnes en souffrance psychique. Leur engagement ne se limite pas aux patients : il s'étend également à leurs proches, auxquels ils apportent écoute, conseils et réconfort, les aidant à mieux comprendre la maladie et à affronter les épreuves qu'elle impose à l'ensemble de la famille. Ce dévouement, souvent discret et insuffisamment reconnu, constitue une source précieuse de soutien et d'espoir. Il ne saurait toutefois compenser indéfiniment les défaillances d'un système qui devrait leur donner les moyens d'accomplir dignement leur mission.
Le thème de l'OMS est sans doute universel dans son ambition, mais il risque de devenir une injonction paradoxale dans le contexte haïtien. On demande aux personnes concernées de sortir du silence, alors que la société les stigmatise, que l'État peine à leur garantir des soins, et que les interventions de nombreux partenaires restent tributaires de financements temporaires. Avant de réclamer des voix authentiques, encore faudrait-il des institutions responsables, des services fonctionnels et une volonté politique capable de transformer ces témoignages en décisions et en actions concrètes. Cette situation soulève une double interrogation : quelle confiance les citoyens peuvent-ils encore accorder à des engagements sans cesse renouvelés, mais insuffisamment tenus ? Et quels moyens peuvent-ils légitimement envisager pour faire valoir leurs droits face à la persistance des défaillances de l'État ? Faute de réponses concrètes à ces questions, cette Journée mondiale de la santé mentale risque de se réduire à une célébration annuelle de la parole, sans véritable changement pour ceux qui en ont le plus besoin.
