« Vers l’amélioration de l’adéquation formation-emploi pour résorber le chômage des diplômés en Haiti »

A l’occasion de la journée mondiale des enseignants en date du 5 octobre, les pouvoirs publics doivent outiller davantage les formateurs et les experts-métiers de l’enseignement technique et professionnel ainsi que l’enseignement supérieur par l’approche par compétences (APC) et par la pédagogie universitaire en vue de déverser des diplômés dont la formation est en congruence avec les besoins du pays.

Par Yves ROBLIN
09 oct. 2026 — Lecture : 11 min.
« Vers l’amélioration de l’adéquation formation-emploi pour résorber le chômage des diplômés en Haiti »

Jeunes au travail

A l’occasion de la journée mondiale des enseignants en date du 5 octobre, les pouvoirs publics doivent outiller davantage les formateurs et les experts-métiers de l’enseignement technique et professionnel ainsi que l’enseignement supérieur par l’approche par compétences (APC) et par la pédagogie universitaire en vue de déverser des diplômés dont la formation est en congruence avec les besoins du pays.  

Ce texte est élaboré pour inciter les décideurs politiques à adopter des stratégies en vue de résorber le chômage des diplômés ainsi que réduire la précarité des familles vivant dans des poches de pauvreté en Haiti. 

Pour une meilleure pertinence des programmes, il faut impliquer en amont les chefs d’entreprise et intégrer des cours de gestion de PME et d’entrepreneuriat destinés aux finissants de la formation professionnelle et universitaire conduisant à l’auto-emploi. En regard de la transnationalisation et de la traçabilité de la production, les diplômés devant être outillés voire compétitifs au niveau du marché national et régional.

Quid de l’adéquation formation-emploi ?

L’adéquation formation-emploi désigne la correspondance entre les compétences acquises par la formation et celles exigées par le marché du travail. Elle est essentielle pour réduire le chômage, éviter la surqualification ou la sous-qualification, et améliorer la performance des entreprises. De nos jours, les gouvernements et entreprises cherchent à ajuster les systèmes éducatifs et les pratiques des Ressources Humaines pour limiter ces déséquilibres.

En dépit des soubresauts et des tensions sociales sévissant dans le pays y compris la montée vertigineuse de l’insécurité avec des cas de kidnapping et d’assassinat, les pouvoirs publics doivent développer des mécanismes afin d’arriver à une meilleure adéquation formation-emploi.

Convient-il de rappeler que l’ex-Ministre de l’Education, Nesmy MANIGAT, du Gouvernement Paul-Martelly avait donné une importance majeure, dans son Pacte national pour une éducation de qualité (2015-2020), à la réforme de l’enseignement technique et professionnel ainsi que l’enseignement supérieur avec un paquet législatif, l’un des outils des bonnes pratiques, termes chers aux collègues de la Banque Mondiale. 

Ce sont ces deux (2) niveaux d’enseignement, en aval du système éducatif haïtien, qui déversent des diplômés pour le marché du travail. Ces derniers doivent être compétitifs pour répondre aux exigences du secteur moderne de production et de services et de pouvoir vivre dans une société cognitive marquée de plus en plus par la révolution du numérique en lien avec l’intelligence Artificielle (IA). Tout ceci c’est juste pour identifier des palliatifs nécessaires à la pathologie qu’est le chômage des diplômés dans les grandes villes et du même coup réduire l’extrême pauvreté des familles, thématique figurée dans les Objectifs de Développement Durable (ODD) lors de la 70ème session des Nations-Unies à New-York en septembre 2015.

Dans nos différents plans comme le Plan National d’Education et de Formation (PNEF), on retrouve encore un grand axe d’intervention comme l’accroissement de l’efficacité externe où il est question de revisiter les curricula de ces deux sous-secteurs aux fins d’un rééquilibrage entre l’offre de formation et la demande du marché de l’emploi.                                                                                                               Pendant plusieurs décennies, les autorités pédagogiques du pays s’intéressent au premier chef à la qualité ou à l’efficacité interne de l’enseignement de base en voulant opter pour la pédagogie de la réussite. Les docimologues mettent l’accent sur deux antidotes pour combattre l’échec scolaire ou les années-élèves gaspillées en planification de l’éducation, nous voulons parler, entre autres, de la passation automatique et de l’évaluation formative. 

La première concerne le 1er cycle d’alphabétisation du fondamental (1ère à la 4ème Année) s’appuyant sur l’approche behavioriste ou comportementaliste ou la Pédagogie Par Objectif (PPO) selon la vision du réformateur haïtien Joseph C. Bernard (Ministre de l’éducation de 1979 à 1982) et le second intéressant le secondaire rénové qui s’appuie sur l’approche socioconstructiviste de Lev Vygosky ou l’APC, consignée dans le document politique de la rénovation du sous -secteur du secondaire. 

Mais on a constaté que lorsqu’on fait le diagnostic du système éducatif haïtien, il y a un manque de prise en charge par rapport à son externalité en termes de pertinence des programmes voire d’insertion professionnelle. En clair, l’attente des parents et les exigences du marché de l’emploi ne sont pas comblées en regard du taux élevé de chômage et de carence de techniciens qualifiés.

Parfois on se demande perplexe qu’advenait-il à nos diplômés qui revenaient de la formation professionnelle en général ? Trouveraient-ils un emploi ? La formation reçue par ces sortants est-elle en congruence avec les objectifs du marché de l’emploi ? Y-a-t-il un cadre de partenariat structuré entre les responsables de centres professionnels et universitaires avec les chefs d’entreprise ou des présidents des associations socio-professionnelles ? Y-a-t-il une étude qui a été menée par l’organe recteur (INFP) sur les filières porteuses d’avenir et pérennes ? Existe-il une agence d’employabilité pour recevoir les demandeurs d’emploi ? Est- ce qu’on a pensé à une allocation pour les diplômés qui sont à la recherche d’un emploi ? Est-ce-que les experts de l’IHSI calculent-ils le taux de chômage par secteurs : primaire, secondaire, tertiaire et même quaternaire avec la téléphonie et l’aéronautique ? Y-a-t-il des politiques publiques pour renforcer les liens entre formation professionnelle et filières porteuses (tourisme, Energie, services, pèche), Y-a-t-il une formation continue pour adapter les compétences des employés aux évolutions technologiques et organisationnelles, tous secteurs confondus ?

Perçues comme boites noires, l’école et l’entreprise étaient autrefois, aux antipodes l’une de l’autre et s’ignoraient superbement. Il y a même un vieil adage qui devient par la suite une banalité disant : chacun son métier, l’école formait, l’entreprise fabriquait des produits et gagnait de l’argent. Alors que maintenant, le rapprochement école-entreprise est un atout crucial pour préparer, efficacement, les jeunes aux demandes nouvelles et changeantes du monde du travail.

On ne doit pas abandonner les diplômés sous aucun prétexte, car dans les sphères économiques, les extrants sont plus importants pour l’Etat par rapport aux entrants dans un cycle donné d’études en raison de la valeur ajoutée ou des compétences acquises, produits des ressources mobilisées par les décideurs durant des années de formation.

Il faut des études d’insertion professionnelle pour utiliser des expressions anglophones comme ‘‘follow-up studies’’ ou ‘‘tracer studies’’ pour suivre les étudiants et d’aller les interroger même sur les lieux de l’entreprise en vue de s’enquérir des informations sur le parcours de ces jeunes. Et pourquoi pas d’organiser des focus-group avec des chefs d’entreprise pour déterminer leur degré de satisfaction selon des études menées en Afrique francophone.

Il faut dire en passant quand dans un pays nombre de diplômés sont au chômage on doit se questionner sur la finalité socio-économique de l’éducation, sur le rendement externe du système éducatif et pourquoi pas sur la politique gouvernementale en matière de création d’emplois.

Les statistiques officielles indiquent qu’il y a plus de 70% de gens qui végètent dans le chômage et la précarité. Ceux qui travaillent évoluent soit dans le sous-emploi, soit dans le chômage déguisé eu égard à la revalorisation du coût de la vie, corollaire des crises récurrentes et de la dévaluation de la monnaie nationale. 

Evidemment, il y a un secteur informel qui gonfle avec beaucoup de gens et sans oublier le brassage des sommes faramineuses, pour ainsi dire, des millions de dollars US. C’est un secteur qui s’échappe, toutes proportions gardées, au fisc. Cela demande à ce qu’on le renforce pour le bénéfice social. Et de plus, les PME locales doivent investir dans la formation continue aux fins de réduction de la sous-compétence.

Parfois, avec la pénétration du capital étranger dans un régime néo-libéral, ce ne sont pas les multinationales qui créent l’emploi c’est plutôt les petites et moyennes entreprises (PME) qu’on retrouve dans l’informel. Souvent, l’emploi peut créer la formation lorsque les grandes entreprises viennent s’établir dans les pays en développement comme le nôtre. Il faut qu’il y ait une synergie d’action entre le formel et l’informel pour la création de richesse ou pour le plein emploi.

Un choix judicieux à faire

Tenant compte de l’analyse coût-efficacité et surtout l’analyse coût-bénéfice, l’Etat haïtien doit faire un choix judicieux. Soit, il opte pour l’accroissement de l’enseignement de base ou du secondaire. Soit, il mobilise davantage de ressources vers la formation professionnelle en général. Pour ainsi dire, en investissant dans l’enseignement technique et/ou l’enseignement supérieur.

Augmentation de la part du budget allouée à l’éducation

La part consacrée dans le budget national du pays qui était de quelques 17% doit s’augmenter pour passer à 30% avec un PIB de 4%. Bien que ce soit un peu ambitieux par rapport aux autres priorités de l’Etat tels que l’agriculture, le logement et la santé comme axes d’intervention du plan stratégique de développement du pays avec des indicateurs éprouvés.

Dotation en équipements pédagogiques

Les centres professionnels et universitaires doivent se doter des équipements pédagogiques, des laboratoires, des matières d’œuvre pour la pratique, des matériels didactiques.

La formation en alternance

Nombre de nos diplômés voyagent vers d’autres cieux qui soient plus cléments en quête de mieux-être. Cette fuite de compétences à laquelle assistons-nous depuis des lustres constitue un fort coût d’opportunité pour le pays qui a tant besoin de cadres pour sa croissance et son niveau de modernité. Pour lutter contre la précarité et le chômage des jeunes dans les grands centres urbains, la formation en alternance est une voie alternative.

Dans nombre de pays de l’Afrique comme le Sénégal, le Bénin, le Tchad et le Congo, la formation exclusive en établissement a perdu son monopole à la suite de l’introduction de la formation en alternance. Cette dernière n’est autre qu’une formation duale en école professionnelle et en entreprise. Faut-il bien qu’on le comprenne que ce n’est pas un simple stage. 

Ajouter á cela l’implication des chefs d’entreprise lors de l’élaboration des modules de formation et même faire partie du conseil de gestion des établissements.

Des cours d’entrepreneuriat et de PME

On peut organiser des cours de gestion, de PME et d’entrepreneuriat pour les finissants de l’enseignement technique et universitaire. Ces cours peuvent avoir des retombées notables sur une cohorte de jeunes diplômés en leur permettant d’avoir des opportunités soit trouver un emploi sur le marché du travail soit monter, en collégial, leur propre micro-entreprise, génératrice d’emploi et de croissance. Quitte à ce que l’Etat, de son côté, favorise la microfinance comme en Bangladesh.

Montage des firmes de service avec des domiciles fixes

On se dit parfois pourquoi ces diplômés ne se mettent-ils pas ensemble pour contrôler le marché puisque le pays a beaucoup de potentialités en termes de ressources diversifiées et d’êtres humains (environ 12 millions d’habitants) ? Aussi peuvent-ils avoir des firmes avec des domiciles fixes selon leur filière. 

On peut monter des firmes d’ingénierie, de comptabilité, des firmes d’électricité, de bâtiment, de plomberie, de carrelage, des multi-services etc. Tout le monde sait où l’on peut trouver un ingénieur, un électricien, un informaticien-dépanneur d’ordinateur et de téléphone.

Pour favoriser les PME, l’Etat doit opter pour des politiques publiques en lien avec un système de protectionnisme moins drastique tout en régulant le marché des produits importés et même les start-ups. 

Une taxe spéciale de 1% sur la masse salariale

L’Etat peut prélever une taxe spéciale sur les masses salariales, mensuellement, pour financer la formation professionnelle initiale comme en Afrique du Sud tout en formant un conseil mixte (public-privé) pour la cogestion de ces fonds.

Une loi encourageant les relations école-entreprise

La Chambre législative peut voter une loi de l’éducation intéressant les relations école-entreprise au moyen d’un protocole de collaboration touchant particulièrement l’identification des besoins de formation comme en Roumanie.

Conclusion 

Les finalités socio-économiques du secteur éducatif haïtien donnent un caractère utilitariste à l’école. En ce sens, elle doit produire des diplômés ayant des compétences transversales, comportementales et transférables pour les besoins de la société. Toutefois, pour résoudre l’équation formation et marché de l’emploi, cela doit passer par la stabilité politique dans le pays avec le respect du temps constitutionnel et du temps électoral. En clair, avec l’organisation des élections périodiques comme font nombre de pays de l’Amérique latine comme la République Dominicaine, le Salvador et le Brésil pour ne citer que ceux-là. Car tout le monde se rend à l’évidence que la stabilité génère le développement durable et le progrès social. En matière d’économie de l’éducation, la rentabilité en Haïti est très faible lorsqu’on fait une analyse anthropologique et même sociologique des acteurs politiques. La conception de vouloir-vivre ensemble ou le respect de la diversité culturelle comme nouveau paradigme n’est pas pour demain. Et, sortir les diplômés de l’état de paria dans lequel ils s’enfoncent n’est pas pour demain non plus.

Yves ROBLIN, Diplômé de l’Institut International de Planification de l’Éducation (IIPE) de Paris, de l’École Normale Supérieure (ENS) de Port-au-Prince, de la Faculté de Droit et des Sciences Économiques (FDSE), Auteur : « Un 20e siècle, riche en évènements et en inventions : le cas d’Haïti » 436p. roblinyves@yahoo.fr

IHSI : Institut Haïtien de Statistique et d’Informatique

INFP : Institut National de formation Professionnelle.

Références bibliographiques

Grands axes en matière d’éducation en Haiti, 2017, Media texte, 323p, Yves Roblin

PNEF (1997-2007)

GTEF 2010/Plan d’éducation et de Formation

Modules de l’IIPE-UNESCO sur l’enseignement technique

Voir les travaux de Dikel Delvariste, de Jean Marie Leveille, Yves Villefranche.

Sites : Internet

Vente-signature a DNL Bourdon, 16-10-26

On peut retrouver cet ouvrage à la Pléiade ainsi que sur Amazon.