Le droit à la santé en Haiti : rêve ou réalité ?

Dans toute société où l'État accorde de l'importance et de la priorité à la santé de sa population, celle-ci n'est pas seulement un droit, mais bien l'existentialité même d'un peuple.

Le droit à la santé en Haiti : rêve ou réalité ?

Joseph Rénald JOSSELIN

Dans toute société où l'État accorde de l'importance et de la priorité à la santé de sa population, celle-ci n'est pas seulement un droit, mais bien l'existentialité même d'un peuple. Une population qui n'est pas en santé, c'est le pays tout entier qui ne va pas bien.

Nous disons que la santé de la population est plus qu'un droit, tant les autorités piétinent violemment le droit de leurs concitoyens. Ces violations sont dues à des raisons multiples, soit à leur profit personnel, soit dans l'intérêt de leurs proches. Si l'on admet que la santé d'une population est consubstantielle à l'existence même du pays, comme aucun dirigeant n'accepterait sa propre inexistence, cela pourrait changer la donne. En outre, si le droit à la santé n'existe pas en Haïti de manière effective, l'on peut en déduire que l'État haïtien nie catégoriquement l'existence de son peuple.

Considérons la santé dans son acception la plus noble. Elle est une condition sine qua non qui permet à une personne de se réaliser pleinement, de travailler, de gagner sa vie, de prendre soin de sa famille, de servir son pays, de prendre des décisions importantes et de bien diriger l'État sans altération psychique, grâce à son bien-être sanitaire. Et l'inverse est tout aussi vrai. Lorsque la population est en bonne santé, c'est le pays qui se porte bien. Lorsque les dirigeants sont malades, c'est le pays tout entier qui souffre et qui sombre dans le chaos. Car lorsque le corps physique est atteint d'une maladie, l'esprit est automatiquement souillé par le corps endolori, et la capacité de réfléchir et de produire est altérée.

Pourquoi la santé de la population reste-t-elle un rêve pour le pays ? La réalité est de constater quotidiennement l'inexistence des hôpitaux. Tous les centres hospitaliers publics sont dépouillés, vandalisés, pillés par les bandes armées. C'est la triste réalité que nous vivons. Parallèlement, l'on assiste à la construction anarchique de cliniques privées sans l'accompagnement de l'État, dans l'irrespect total des normes établies par le MSPP. Aujourd'hui, la santé de la population est tellement galvaudée qu'il suffit d'avoir les moyens de payer un appartement avec quelques chambres additionnelles pour le convertir en centre hospitalier proposant toutes les spécialités, sans répondre aux normes légales pour accueillir des patients.

Quelle est la position de l'État haïtien face à ce phénomène de destruction des centres hospitaliers publics au profit de maisons privées qui se transforment en véritables centres hospitaliers pour soigner la population à des prix exorbitants ? Comme le phénomène des banques de borlettes à tous les carrefours qui poussent comme de la mauvaise herbe, ainsi poussent ces appartements-hôpitaux dont la plupart sont dotés de matériels volés dans les centres hospitaliers publics. La population continue de rêver de voir un État qui décide enfin de prendre ses responsabilités constitutionnelles. Tant qu'il n'y aura pas une prise de conscience étatique et une politique de santé publique qui érige la santé en priorité nationale, rien ne changera.

De l'autre côté, les professionnels de santé fonctionnent en dehors des normes légales, en raison de l'absence de lois-cadres régissant la déontologie de la profession. C'est ainsi que cette réalité douloureuse continue de nous terrasser et décime des familles sans la moindre réparation. Nos professionnels de santé sont livrés à eux-mêmes et continuent d'instrumenter sans aucune crainte. La négligence et la maladresse dans l'exercice professionnel constituent une autre réalité alarmante. Lorsqu'un médecin commet une négligence qui occasionne la mort d'un patient, personne ne pourra remettre en cause les mobiles du décès ni exiger un rapport circonstancié.

En Haïti, la réalité sanitaire de la population est à haut risque et les autorités ne mesurent pas le niveau du danger. Les frontières sont livrées à la contrebande de médicaments dangereux qui envahissent le marché haïtien sans contrôle de l'État. Malheureusement, dans son ignorance, la population aggrave son état de santé en prenant des médicaments interdits sur le marché voisin, fabriqués spécialement pour la population haïtienne, concourant ainsi à son extermination en raison de l'absence de l'État. Et ce qui est accablant, en plein 21ème siècle, c'est qu'il n'existe pas de médecins légistes en Haïti. Le seul prétendu existant n'est plus au pays et, lorsqu'il est présent sur le territoire, faute de moyens financiers et de matériel adéquat, il devient inopérant. Un fait qui témoigne du degré d'irresponsabilité de nos dirigeants.

 Or, l'article 19 de la Constitution de 1987 en vigueur stipule que "L'État a l'impérieuse obligation de garantir le droit à la vie, à la santé, au respect de la personne humaine à tous les citoyens sans distinction". Malheureusement, en Haïti, il n'existe pas de citoyens, sinon ce fameux article serait applicable. Dans l'encyclopédie des autorités haïtiennes, la notion de citoyen se définit comme étant ceux qui sont au timon des affaires, ceux qui détiennent le pouvoir politique, qui ont l'accès facile aux deniers de l'État et qui sont capables de prendre un billet pour aller se faire soigner à l'étranger. Ce constat nous a permis de comprendre le niveau de cynisme de nos hommes politiques.

 Peut-on continuer à rêver d'une nouvelle Haïti avec ces mêmes politiciens apatrides qui ne se soucient guère du bien-être de leur peuple ? Nous devrions arrêter de rêver simplement, dans chaque département du pays, à la construction d'hôpitaux modernes dotés de deux médecins légistes par département, avec des professionnels de santé conformes aux règles de déontologie comme dans tous les pays développés. Nous devons croire que la réalité que vit la population haïtienne depuis plus d'un siècle doit changer, et que nos futurs dirigeants sortent de leur rêve sans fin pour comprendre la réalité de l'heure et transformer cette situation de mal-être chronique en une situation de bonheur et de bien-être au bénéfice de la population haïtienne.

 Vive Haïti, vive la santé haïtienne !

Maître Joseph Rénald JOSSELIN
Avocat Droit Social
Josephrenald74@gmail.com