Diplôme ou compétence : que reconnaît réellement la société ?

Deux personnes font le même travail avec la même efficacité.

Par Hervé Boursiquot
06 oct. 2026 — Lecture : 5 min.
Diplôme ou compétence : que reconnaît réellement la société ?

Livres et diplôme

Deux personnes font le même travail avec la même efficacité. L’une a le diplôme, l’autre a l’expérience. Elles ne reçoivent pas la même reconnaissance. À partir de sa recherche doctorale menée auprès de salariés haïtiens, Hervé Boursiquot interroge ce que nous reconnaissons vraiment lorsque nous exigeons un diplôme.

Deux personnes peuvent accomplir un même travail avec efficacité sans bénéficier de la même reconnaissance professionnelle. L’une possède le diplôme attendu pour exercer la fonction ; l’autre a développé, au fil des années, des compétences comparables sans détenir la certification correspondante. Cette situation conduit à une question qui traverse mes recherches sur la validation des acquis de l’expérience (VAE) : que reconnaît réellement la société lorsqu’elle reconnaît un diplôme ?

Deux réalités que l’on confond souvent

Dans le langage courant, diplôme, compétence et qualification sont souvent employés l’un pour l’autre. Ils désignent pourtant des réalités différentes. La compétence se manifeste dans la capacité d’une personne à mobiliser des ressources pertinentes pour agir efficacement dans une situation donnée. Pour le chercheur Guy Le Boterf, être compétent, c’est savoir mobiliser et combiner ces ressources dans une pratique professionnelle pertinente. La compétence ne se réduit donc ni à la possession de connaissances ni à la détention d’un titre.

Le diplôme relève d’une autre logique. Il constitue une reconnaissance institutionnelle qui sanctionne généralement un parcours de formation et l’atteinte d’exigences fixées par une institution habilitée à certifier. Posséder une compétence et en obtenir la reconnaissance ne sont donc pas nécessairement la même chose.

Le diplôme n’est pas seulement un document

Le diplôme possède aussi une fonction sociale. Il permet de classer, de sélectionner, de recruter, d’accéder à certaines professions ou de poursuivre des études. Sa valeur ne provient donc pas seulement des apprentissages qu’il atteste, mais aussi des usages que les institutions en font. Lorsqu’un employeur l’exige pour un poste, qu’une administration associe certaines fonctions à un niveau de certification ou qu’une université en fait une condition d’admission, il devient un instrument de régulation des trajectoires individuelles.

La sociologue Marie Duru-Bellat a montré que l’augmentation du nombre de diplômés ne supprime pas la sélection : elle peut déplacer le niveau de diplôme nécessaire pour accéder à certaines positions. Pierre Bourdieu voyait même dans le poids du titre scolaire l’un des défauts les plus graves du système bureaucratique français, capable de séparer durablement une personne scolairement garantie mais incompétente et une personne compétente mais démunie de titre.

Ce qu’en disent des salariés haïtiens

Pour comprendre la place accordée au diplôme, il ne suffisait pas de demander aux personnes interrogées si elles le jugeaient important. Il fallait analyser ce qu’elles lui associaient lorsqu’elles parlaient de leur insertion, de leur salaire, de leur légitimité ou de leurs possibilités d’évolution. C’est ce qu’a étudié ma recherche doctorale auprès de salariés du secteur tertiaire en Haïti.

Sur les 37 affirmations relatives au diplôme retenues dans l’analyse, l’insertion professionnelle occupe la première position, avec 12 affirmations, soit 32,4 %. Elle est suivie par l’idée selon laquelle le diplôme n’a pas véritablement de valeur sans expérience professionnelle (16,2 %), puis par le diplôme considéré comme preuve de compétences (13,5 %). L’évolution professionnelle et l’accès à un meilleur salaire représentent chacun 10,8 %, la légitimité professionnelle 8,1 %, la valeur sociale 5,4 % et la mobilité professionnelle 2,7 %.

Une précision s’impose : ces pourcentages décrivent la répartition des affirmations, non la proportion des salariés qui partagent chacune de ces idées, et encore moins l’opinion de la population haïtienne. Ils indiquent néanmoins que, pour ces salariés, l’accès à l’emploi domine ce qui est associé au diplôme, bien avant la preuve de compétences.

Pourquoi le diplôme pèse-t-il autant ?

Ces résultats conduisent à déplacer la question. Au lieu de chercher seulement à comprendre pourquoi les individus désirent obtenir des diplômes, il faut aussi examiner les pratiques sociales qui leur donnent intérêt à les rechercher. Lorsqu’un diplôme facilite l’accès à l’emploi, intervient dans une promotion, influence la rémunération ou renforce la légitimité professionnelle, chacun dispose de raisons concrètes de lui accorder de la valeur. Comme l’ont montré Denise Jodelet et Jean-Claude Abric, les représentations sociales ne sont pas de simples opinions individuelles : elles se construisent dans les relations entre les individus, les groupes, les institutions et les pratiques sociales.

Une personne peut donc posséder les compétences nécessaires à une activité professionnelle tout en peinant à les faire reconnaître, lorsque les institutions privilégient le diplôme comme principal signal de qualification. La compétence existe, mais sans la même visibilité sociale ni la même légitimité institutionnelle.

Retirer le diplôme d’une offre d’emploi ne suffit pas

Le monde du travail commence pourtant à bouger. Les approches dites « skills-first », étudiées par l’OCDE dans ses travaux de 2025 et 2026, cherchent à porter davantage l’attention sur les compétences effectivement mobilisables que sur les titres. Elles n’annoncent pas la fin du diplôme : elles visent plutôt à élargir les moyens de signaler ses compétences, par l’évaluation directe, les microcertifications et la reconnaissance des acquis antérieurs.

Encore faut-il que les pratiques suivent. Une étude publiée en 2024 par le Burning Glass Institute a observé que, pour cent postes dont l’exigence de diplôme avait été retirée, moins de quatre embauches supplémentaires de personnes non diplômées avaient suivi, et qu’un peu plus d’un tiers seulement des entreprises étudiées avaient réellement modifié leurs pratiques de recrutement. Modifier une règle ne suffit pas à transformer les pratiques qui lui donnent sens. Une approche fondée sur les compétences suppose des mécanismes capables de les identifier, de les documenter et de les évaluer avec suffisamment de crédibilité.

Reconnaître les compétences sans dévaloriser le diplôme

C’est précisément là que la validation des acquis de l’expérience prend tout son sens. La VAE ne déclare pas le diplôme inutile et n’attribue pas une certification en fonction du nombre d’années travaillées. Elle permet que des compétences acquises en dehors du parcours académique traditionnel soient évaluées au regard d’exigences déterminées et puissent, lorsqu’elles y correspondent, conduire à une reconnaissance institutionnelle. Ce qu’elle interroge, c’est le monopole de la formation formelle comme voie d’accès à la certification.

Alors, que reconnaît réellement la société ?

L’opposition entre diplôme et compétence apparaît finalement insuffisante. Une société peut reconnaître ce qu’un individu sait effectivement faire, mais, dans des univers professionnels organisés autour de règles, de classifications et de certifications, elle reconnaît également les dispositifs qui rendent ces compétences visibles, comparables et légitimes. Le diplôme a historiquement rempli une grande partie de cette fonction, sans pour autant constituer la compétence elle-même.

L’expérience professionnelle pose cependant une difficulté particulière : elle peut produire des compétences réelles sans produire le signal institutionnel qui permet de les faire reconnaître. C’est dans cet espace, entre compétence acquise et compétence reconnue, que prennent place des dispositifs comme la VAE. La question n’est donc probablement plus de choisir entre diplôme et compétence, mais de construire des mécanismes capables de mieux articuler formation, expérience, évaluation et reconnaissance institutionnelle.

Hervé Boursiquot, Ph. D.

Docteur en sciences de l’éducation (Université Paris-Est), auteur de Diplômes, compétences et validation des acquis de l’expérience en Haïti (L’Harmattan, 2023).

Ce texte est une version abrégée d’un article paru le 29 septembre 2026 sur boursiquotherve.com, où figurent les références complètes.