Quelle jeunesse les politiciens de 1957 à 2021 ont laissé pour Haïti, quelle jeunesse la jeunesse d’aujourd’hui doit laisser pour Haïti

Pour comprendre la jeunesse haïtienne d’aujourd’hui, il faut regarder l’histoire politique des dernières décennies.

Par Wetzer ELIACIN
07 oct. 2026 — Lecture : 8 min.
Quelle jeunesse les politiciens de 1957 à 2021 ont laissé pour Haïti, quelle jeunesse la jeunesse d’aujourd’hui doit laisser pour Haïti

Population en liesse après le départ de Duvalier en 1986
Photo : Photo Foto

Pour comprendre la jeunesse haïtienne d’aujourd’hui, il faut regarder l’histoire politique des dernières décennies. Cette jeunesse n’est pas née dans le vide. Elle est le produit de plus de soixante ans d’instabilité politique, de crises institutionnelles, de conflits de pouvoir et d’absence de vision collective du développement socio-économique du pays.

Cette situation soulève une question fondamentale : quelle jeunesse les acteurs politiques de 1957 à 2021 ont-ils laissée à Haïti ? Et quelle jeunesse la génération actuelle doit-elle préparer pour l’avenir ?

Pour répondre à ces questions, il faut revenir sur certaines étapes importantes de l’histoire politique récente d’Haïti, de l’arrivée de François Duvalier au pouvoir en 1957 jusqu'à l'assassinat du président Jovenel Moïse en juillet 2021.

Une jeunesse progressivement instrumentalisée par la politique

L’histoire politique haïtienne montre que les jeunes ont souvent été utilisés comme instruments dans les luttes de pouvoir.

La mauvaise gouvernance, l’absence de politiques publiques durables et la volonté de certains dirigeants de conserver le pouvoir ont contribué à fragiliser les institutions. De leur côté, certains secteurs de l’opposition ont également utilisé la mobilisation populaire et la violence pour contester les gouvernements en place.

Dans ce contexte, une partie de la jeunesse, confrontée au chômage, à la pauvreté et à l’exclusion sociale, est devenue vulnérable à la manipulation politique.

Cette instrumentalisation constitue l’un des éléments qui permettent de comprendre la progression de la violence politique et, plus récemment, la gangsterisation de certains espaces de la société haïtienne.

De Duvalier à 1986 : la construction d’un système de peur

Le 22 septembre 1957, François Duvalier est élu président de la République d’Haïti.

Son régime va progressivement construire un système politique fondé sur la concentration du pouvoir et la répression des opposants.

Après la tentative de coup d’État du 28 juillet 1958, le régime renforce son dispositif de sécurité. Les Volontaires de la sécurité nationale (VSN), communément appelés « Tontons Macoutes », deviennent l’un des principaux instruments du régime.

Une partie de la population, notamment des jeunes, sera intégrée à ce système.

La peur devient alors un outil politique. La répression, les arrestations, les persécutions et les violences contribuent à affaiblir les institutions et à provoquer le départ de nombreux intellectuels et professionnels.

La guerre froide joue également un rôle important dans la politique extérieure du régime. Duvalier cherche à obtenir le soutien des États-Unis en se présentant comme un rempart contre le communisme dans la Caraïbe.

Cette période laisse des traces profondes dans la société haïtienne.

De 1986 à 1994 : l’instabilité continue

Le départ de Jean-Claude Duvalier, le 7 février 1986, marque la fin de la dynastie Duvalier. Mais il ne marque pas la fin de l’instabilité politique.

Le pays connaît plusieurs gouvernements de transition et plusieurs changements de pouvoir.

En 1990, Jean-Bertrand Aristide est élu président et entre en fonction en février 1991. Quelques mois plus tard, le 30 septembre 1991, il est renversé par un coup d’État militaire dirigé notamment par le général Raoul Cédras.

Durant cette période, différentes organisations armées et groupes politiques violents contribuent à maintenir un climat de peur.

Le Front révolutionnaire pour l'avancement et le progrès d'Haïti (FRAPH), les groupes de type « attachés » et les « zenglendos » illustrent cette militarisation progressive de la vie politique.

En 1994, Jean-Bertrand Aristide revient au pouvoir avec le soutien de la communauté internationale. Les Forces armées d’Haïti sont dissoutes et la Police nationale d’Haïti est créée en 1995.

Mais une question demeure : comment désarmer durablement une société qui a été armée pendant des années pour servir des intérêts politiques ?

De 2000 à 2011 : les nouvelles formes de violence politique

Jean-Bertrand Aristide est réélu président en 2000.

Son deuxième mandat est marqué par une forte confrontation avec l’opposition. Des groupes de jeunes favorables au pouvoir sont alors accusés d’être utilisés comme instruments de mobilisation et de violence politique. Le terme « chimères » devient associé à certains de ces groupes.

En 2004, Aristide quitte le pays. Une nouvelle période de transition commence sous la présidence de Boniface Alexandre.

En 2006, René Préval est élu président. Son mandat est suivi par l’élection de Michel Martelly, qui accède à la présidence en 2011.

Durant cette période, les rapports entre pouvoir politique, opposition, groupes armés et mobilisation populaire continuent de fragiliser les institutions.

De Martelly à Jovenel Moïse

Après la transition dirigée par Jocelerme Privert, Jovenel Moïse est élu président et prend ses fonctions en février 2017.

Son mandat est marqué par de fortes tensions politiques et institutionnelles.

La crise s’aggrave avec les manifestations, les épisodes de « pays lock », les violences et l’affaiblissement progressif de l’État.

L’opposition politique et certains groupes de la société civile utilisent des mouvements de protestation et des stratégies de désobéissance civile pour contester le pouvoir.

Dans ce contexte, la violence armée prend progressivement une place de plus en plus importante dans la vie politique et sociale.

Le 7 juillet 2021, le président Jovenel Moïse est assassiné.

Cet événement ouvre une nouvelle phase de crise politique et institutionnelle.

Le problème fondamental : l’absence de désarmement national

Un élément mérite une attention particulière.

Depuis 1986, après les différentes crises politiques, il n’y a pas eu de véritable processus national et durable de désarmement accompagné d’une politique efficace de réinsertion sociale.

Au contraire, au fil des années, différents acteurs politiques ont été accusés d’avoir recours à des groupes armés ou à des réseaux de violence pour défendre leurs intérêts.

Le problème ne peut donc pas être expliqué uniquement par l’existence des gangs.

Il faut également analyser les mécanismes politiques, économiques et sociaux qui ont permis leur développement.

Une société ne devient pas violente du jour au lendemain.

La violence se construit progressivement lorsque l’État s’affaiblit, lorsque la justice ne fonctionne plus, lorsque les jeunes n’ont pas d’avenir et lorsque les armes deviennent un moyen d’obtenir du pouvoir ou des revenus.

La fuite des compétences

La crise politique a également produit une autre conséquence : la fuite massive des compétences haïtiennes vers l’étranger.

Pendant des décennies, des professionnels, des universitaires, des entrepreneurs et des cadres ont quitté le pays à la recherche de sécurité et de meilleures conditions de vie.

Haïti perd ainsi une partie importante de son capital humain.

Le problème n’est donc pas seulement économique. Il est également institutionnel, éducatif et humain.

Aujourd’hui encore, Haïti dépend fortement de l’aide extérieure pour répondre à plusieurs de ses besoins fondamentaux.

Pourtant, une grande partie des solutions se trouve à l’intérieur du pays : dans notre jeunesse, dans nos compétences, dans notre agriculture, dans notre capacité entrepreneuriale et dans notre volonté collective de reconstruire nos institutions.

La responsabilité de la jeunesse actuelle

La jeunesse haïtienne ne peut pas continuer à être uniquement une force de mobilisation politique.

Elle doit devenir une force de transformation sociale et économique.

La génération actuelle doit prendre son destin en main.

Elle doit refuser d’être utilisée comme instrument de violence ou comme simple outil électoral.

Elle doit apprendre de l’histoire afin de ne pas reproduire les mêmes erreurs.

La jeunesse doit également comprendre que le changement ne consiste pas seulement à remplacer un président par un autre.

Le véritable changement consiste à transformer les institutions, l’économie, l’éducation, la sécurité, la justice et les rapports entre les citoyens et l’État.

Peut-on organiser des élections sans changer les règles du jeu ?

La question des prochaines élections doit être abordée avec réalisme.

Organiser des élections ne suffit pas à résoudre la crise haïtienne.

Des élections organisées dans un environnement dominé par la violence, les armes, l’exclusion sociale et les mêmes pratiques politiques risquent de reproduire les mêmes problèmes.

Il faut donc créer les conditions nécessaires à des élections crédibles et inclusives.

La sécurité, le désarmement, la justice, la participation citoyenne et la réforme institutionnelle doivent faire partie du processus.

Que doit faire la génération actuelle ?

La génération actuelle doit engager un véritable processus de reconstruction nationale.

Plusieurs actions pourraient être envisagées.

1. Organiser une grande campagne nationale de sensibilisation au dialogue.

La population doit être informée des enjeux et préparée à participer à un véritable dialogue national.

2. Organiser un dialogue national inclusif.

Tous les secteurs de la société doivent pouvoir y participer dans un cadre légal et pacifique. La question de l’intégration des groupes armés doit être traitée avec prudence, dans le cadre d’un processus de désarmement, de justice et de réinsertion, et non comme une simple reconnaissance politique de la violence.

3. Engager un processus de réconciliation nationale.

Haïti ne peut pas construire son avenir sans regarder son passé. La réconciliation doit permettre de reconnaître les violences du passé, d’établir les responsabilités et de reconstruire la confiance entre les citoyens.

4. Repenser notre rapport à la Constitution et au droit.

Une analyse approfondie de l’histoire constitutionnelle d’Haïti est nécessaire afin de comprendre pourquoi les nombreuses constitutions du pays n’ont pas permis d’assurer une stabilité institutionnelle durable.

5. Élaborer un nouveau projet de société.

Haïti a besoin d'une vision nationale claire, définissant le type de société que nous voulons construire pour les prochaines générations.

6. Élaborer un plan national de développement sur dix ans.

Ce plan devrait définir des objectifs mesurables dans les domaines de l’éducation, de l’agriculture, de l’économie, de la sécurité, de la santé, de la technologie, de l’environnement et de la gouvernance.

7. Organiser une large concertation sur une éventuelle réforme constitutionnelle.

Toute réforme doit être précédée d’un débat national sérieux et inclusif.

8. Réfléchir à un nouveau modèle institutionnel.

Il est possible de réfléchir à une nouvelle architecture de l’État, mais celle-ci doit être étudiée avec rigueur et soumise à un véritable débat démocratique.

L’idée pourrait notamment être d’examiner un système dans lequel un président et un vice-président seraient accompagnés d’un conseil gouvernemental chargé de coordonner dix grands programmes nationaux.

Ces programmes pourraient correspondre à dix secteurs prioritaires : éducation, agriculture, finances, économie, sécurité, technologie, commerce et industrie, bonne gouvernance, environnement et diplomatie.

Cette proposition ne doit toutefois pas être considérée comme une solution définitive. Elle doit être soumise à l’analyse des constitutionnalistes, des universitaires, des économistes, des professionnels et de l’ensemble de la société.

Quelle jeunesse voulons-nous laisser à Haïti ?

La véritable question n’est finalement pas seulement de savoir ce que les gouvernements précédents ont fait de la jeunesse haïtienne.

La question est aussi de savoir ce que notre génération va faire de la jeunesse qui viendra après nous.

Nous pouvons continuer à reproduire le même système : pauvreté, violence, manipulation politique, chômage, migration et dépendance.

Ou nous pouvons décider de construire autre chose.

Une jeunesse qui aime son pays.

Une jeunesse qui respecte le droit.

Une jeunesse qui refuse la violence politique.

Une jeunesse qui crée des entreprises et des emplois.

Une jeunesse qui participe à la vie publique sans devenir l’instrument des politiciens.

Une jeunesse qui comprend que le patriotisme n’est pas seulement un discours, mais une responsabilité quotidienne.

L’avenir d’Haïti ne dépendra pas uniquement de ses prochains dirigeants.

Il dépendra aussi de la capacité de notre génération à préparer une génération meilleure que la nôtre.

Nous avons reçu une Haïti profondément fragilisée. Notre responsabilité est de ne pas transmettre les mêmes blessures à la génération suivante.

La question qui doit désormais nous interpeller est donc simple :

Quelle jeunesse voulons-nous construire pour Haïti ?

Wetzer ELIACIN Entrepreneur et travailleur social
+50944459776
eliassaintwetzer@gmail.com