L’affaire Thélyson Orélien dépasse désormais la seule question de savoir si un écrivain a utilisé ou non une intelligence artificielle. Elle révèle une difficulté plus profonde : nous disposons d’outils capables de participer directement à l’écriture, mais nous ne possédons pas encore les catégories suffisamment précises pour distinguer assistance, médiation, délégation et substitution.
La polémique autour du roman C’était ça ou mourir de Thélyson Orélien a changé de dimension. Après les accusations d’utilisation de l’intelligence artificielle, les démentis de l’auteur et de son éditeur, puis l’apparition d’allégations de plagiat, l’Académie Goncourt a décidé de retirer le livre de sa sélection. Elle affirme notamment vouloir préserver l’intégrité du prix et ne pas cautionner la création de textes générés « avec l’aide de l’IA ». Cette décision institutionnelle est importante, mais elle ne résout pas le problème conceptuel. Que signifie exactement écrire « avec l’aide de l’IA » ? Demander une traduction, organiser des notes, comparer plusieurs formulations, tester un argument, produire un paragraphe ou confier à un système la rédaction substantielle d’un ouvrage ne sont pas des gestes équivalents. Pourtant, notre langage public continue souvent à les réunir sous une seule formule : « utiliser l’IA ».
Je ne cherche ici ni à innocenter Thélyson Orélien ni à prononcer sa culpabilité. La fabrication de son roman relève d’une question factuelle. Ce qui m’intéresse se situe plutôt à la marge de l’alternative entre accusation et défense : ce que cette affaire révèle de notre difficulté à penser les nouvelles médiations de l’écriture.
Penser n’a jamais été un acte sans médiation
Nous pensons avec une langue que nous n’avons pas inventée. Nous héritons de concepts, de récits, de catégories et de problèmes ; nous lisons, suivons des cours, discutons avec des professeurs, rencontrons des objections et échangeons avec d’autres. Une idée que nous considérons comme personnelle peut avoir été préparée par une lecture ancienne, une conversation oubliée ou une expérience qui n’avait pas encore trouvé ses mots. La pensée personnelle n’est donc pas une pensée sans provenance extérieure.
L’histoire des techniques intellectuelles le montre également. Dans le Phèdre, Platon mettait déjà en scène l’ambivalence de l’écriture : ce qui permet de conserver la mémoire transforme aussi la manière dont celle-ci s’exerce. L’intelligence artificielle n’est évidemment pas l’écriture, mais la question reste troublante : que devient une capacité humaine lorsqu’une technique permet d’en externaliser une partie ? L’autonomie ne peut donc être définie simplement comme l’absence de médiation. La question décisive devient plutôt celle de l’appropriation : à quelles conditions pouvons-nous dire qu’une pensée reçue, discutée ou techniquement médiée est néanmoins la nôtre ?
Recevoir une idée ne signifie pas encore se l’approprier. Un étudiant peut répéter parfaitement son professeur sans comprendre ce qu’il dit, tandis qu’une idée venue d’ailleurs peut devenir profondément personnelle lorsqu’elle est interrogée, confrontée à d’autres expériences, déplacée et transformée. La question n’est donc pas seulement de savoir d’où vient une idée, mais ce que nous en avons fait.
C’est ici que le jugement me paraît décisif. Dans la Quatrième Méditation, Descartes rappelle que nous pouvons affirmer davantage que ce que nous comprenons réellement. Cette difficulté prend une nouvelle dimension avec l’IA : un texte peut être élégant, cohérent et argumenté tout en excédant largement la compréhension de celui qui le reprend. Le problème ne commence donc pas simplement lorsqu’une proposition vient d’un outil extérieur ; il commence lorsque nous faisons nôtre ce que nous ne sommes plus capables de juger.
Kant permet de prolonger cette réflexion. Son Sapere aude, le courage de se servir de son propre entendement, ne signifie pas qu’il faudrait produire seul tous les contenus de sa pensée. Penser par soi-même ne consiste pas à vivre sans textes, sans maîtres, sans traditions ni interlocuteurs, mais à ne pas abandonner l’exercice du jugement. Spinoza permet toutefois d’éviter l’image d’un sujet absolument souverain : nous sommes toujours affectés et déterminés par des relations que nous ne maîtrisons pas entièrement. L’autonomie intellectuelle pourrait alors être définie non comme absence de médiation, mais comme capacité à comprendre, évaluer, transformer et assumer ce que nous faisons nôtre.
L’IA comme incapacité : un présupposé à interroger
L’une des premières réponses de Thélyson Orélien est, de ce point de vue, particulièrement révélatrice. Il déclarait ne pas voir pourquoi il ferait appel à une machine puisqu’il avait toujours aimé créer et écrire. Son éditeur avançait un raisonnement proche : il « n’avait pas besoin de l’IA ». Ces déclarations doivent d’abord être entendues comme des démentis personnels. Elles révèlent néanmoins une représentation plus générale : utiliser l’IA serait d’abord l’indice que quelque chose nous manque.
Or pourquoi faudrait-il avoir « besoin » d’une intelligence artificielle pour l’utiliser ? Un conducteur peut parfaitement connaître son trajet et consulter un GPS ; une personne capable d’effectuer un calcul peut employer une calculatrice. L’outil ne sert pas uniquement à réparer une incapacité. Il peut accélérer une opération, permettre une comparaison, ouvrir une possibilité ou modifier les conditions dans lesquelles une compétence s’exerce. Dire « je n’en ai pas besoin » ne permet donc pas de conclure : « je n’aurais aucune raison de l’utiliser ».
Une asymétrie apparaît alors. L’intelligence artificielle est présentée dans de nombreux domaines comme un enjeu de puissance scientifique, économique et stratégique. États, entreprises et institutions investissent pour développer leurs capacités et éviter de dépendre des technologies produites ailleurs. Lorsque l’IA touche à la productivité, à la recherche ou à la compétition internationale, elle apparaît comme une ressource qu’il faudrait maîtriser. Mais lorsqu’elle entre dans certains espaces littéraires ou intellectuels, le vocabulaire change : ce qui représentait ailleurs une capacité nouvelle peut devenir ici le signe d’une facilité, d’une incapacité ou d’une fraude.
Il ne s’agit évidemment pas d’exiger les mêmes règles pour tous les domaines. Une œuvre littéraire, un examen universitaire et une application industrielle n’engagent pas les mêmes responsabilités. Mais cette différence n’empêche pas d’interroger la distribution de la légitimité de l’outil. Nous sommes en train d’intégrer l’IA parmi les technologies importantes de nos sociétés tout en exigeant, dans certains espaces, que l’utilisateur puisse presque démontrer qu’il aurait pu s’en passer.
Cette situation produit une autre contradiction : nous demandons de la transparence tout en faisant de l’aveu d’un usage une source immédiate de suspicion. Dans ces conditions, la question pertinente n’est peut-être pas de savoir si un auteur « avait besoin » de l’IA, mais ce qu’il lui a confié et ce qu’il a continué d’assumer lui-même.
Distinguer usage, délégation et substitution
Il serait pourtant trop simple de conclure que l’intelligence artificielle ne change rien. Elle franchit un seuil important : les systèmes génératifs peuvent produire du langage, proposer une structure, comparer des arguments, élaborer une synthèse et offrir une réponse qui possède déjà la forme extérieure d’une pensée. La médiation atteint ainsi des opérations que nous associons directement à l’auteur.
C’est pourquoi nous avons besoin de distinctions plus précises. Il y a la consultation, l’assistance, la reformulation, la génération partielle, la délégation et, à l’extrême, la substitution. Entre demander à un système de confronter une hypothèse et lui faire produire presque entièrement un texte que l’on signe ensuite, la différence est considérable. La formule « il a utilisé l’IA » nous apprend donc très peu tant que nous ne savons pas ce qui a été confié à l’outil.
Un sujet peut consulter un système, contester ses réponses, identifier ses erreurs, vérifier ses propositions, rejeter certaines orientations et transformer ce qui lui est suggéré. À l’inverse, quelqu’un peut recevoir une argumentation complète et l’accepter parce qu’elle paraît convaincante sans être capable d’en reconstruire la logique. Dans ce dernier cas, le problème n’est plus seulement que la machine a produit des phrases : le sujet a abandonné une partie du jugement dont il revendique pourtant le résultat. La question devient alors moins de savoir si l’IA est intervenue que de déterminer quelle part du jugement lui a été déléguée.
Cette distinction ne revient pas à faire de l’intelligence artificielle un outil innocent ni à célébrer indistinctement ses usages. Elle peut créer des formes de dépendance, homogénéiser l’écriture, produire une illusion de maîtrise et conduire progressivement à déléguer des opérations qui participaient jusque-là du travail même de pensée et de création. La difficulté consiste précisément à identifier le moment où l’assistance devient dépossession du jugement. Reconnaître ces risques ne justifie donc pas de placer tous les usages sous le même soupçon ; cela rend au contraire plus nécessaire la distinction entre ce que l’outil facilite, ce qu’il transforme et ce qu’il finit éventuellement par remplacer.
C’est également à ce point que la question technique devient politique. Les outils n’entrent jamais dans un espace neutre : les institutions décident de ce qui est permis, valorisé, suspect ou interdit. Le même usage peut être présenté comme innovation dans une entreprise et comme soupçon de fraude dans un espace universitaire ou littéraire. Cette distribution concerne aussi la crédibilité. Tout le monde ne dispose pas des mêmes ressources lorsqu’une accusation apparaît. Un auteur publié par une grande maison et reconnu par des prix possède davantage de capital symbolique qu’un étudiant, un chercheur débutant ou un écrivain sans institution derrière lui. Bourdieu permet précisément de comprendre que la reconnaissance n’est jamais uniquement individuelle : elle se construit à travers des mécanismes de consécration qui peuvent également être retirés.
L’affaire Orélien le montre de façon particulièrement nette. Une institution peut contribuer à consacrer un auteur, puis retirer sa reconnaissance lorsqu’elle estime que ses propres critères de légitimité sont menacés. La question ne concerne donc pas seulement celui qui écrit, mais aussi ceux qui disposent du pouvoir de reconnaître l’écriture comme légitime : qui peut utiliser l’outil, qui peut reconnaître l’avoir utilisé, qui sera cru et qui bénéficiera du doute ?
De la suspicion à la responsabilité
La « fonction-auteur » interrogée par Michel Foucault prend ici une actualité particulière. L’auteur n’est pas seulement celui qui produit matériellement chaque phrase ; il est aussi celui auquel un texte est attribué, celui qui le signe et celui qui doit en répondre. L’IA oblige ainsi à distinguer plus clairement la production matérielle du langage de la responsabilité intellectuelle.
Cela ne signifie évidemment pas que n’importe qui puisse signer n’importe quel texte. Il faut conserver un critère. Je proposerais de le chercher dans la responsabilité du jugement : être auteur, ce serait demeurer capable de comprendre ce que l’on affirme, d’expliquer pourquoi on le conserve, de reconnaître ce qu’il faut rejeter, de vérifier les éléments importants et d’assumer publiquement le résultat. Une telle définition ne diminue pas la responsabilité de l’auteur ; elle l’augmente.
Comment éviter alors que chaque soupçon d’IA se transforme en scandale ? Certainement pas en réclamant simplement des textes « purs ». Il faudrait plutôt construire des règles graduées : distinguer assistance technique, recherche, reformulation, génération partielle et délégation substantielle ; préciser ce qui est autorisé, ce qui doit être déclaré et ce qui devient incompatible avec les conditions d’attribution d’une œuvre ou d’évaluation d’un travail. Les détecteurs ne devraient jamais constituer l’unique preuve. Lorsqu’un doute sérieux apparaît, le processus de production — brouillons, versions, corrections, échanges éditoriaux, explications de l’auteur — est beaucoup plus instructif qu’un pourcentage produit par un logiciel.
Surtout, la transparence ne pourra fonctionner que si elle cesse d’être assimilée automatiquement à une confession de culpabilité. Une norme qui punit l’aveu produit nécessairement de l’opacité. Il faudrait donc passer d’une morale de la suspicion à une éthique de la responsabilité et de la traçabilité : non plus seulement demander « avez-vous utilisé l’IA ? », mais pour quoi, jusqu’où, qu’avez-vous vérifié, qu’avez-vous transformé et de quoi acceptez-vous finalement de répondre ?
L’affaire Thélyson Orélien connaîtra peut-être encore d’autres développements, mais elle a déjà montré que l’opposition « humain ou IA » est trop pauvre pour décrire les nouvelles conditions de l’écriture. Nous devons distinguer médiation et substitution, assistance et dépossession, utilisation d’un outil et abandon du jugement. L’autonomie intellectuelle n’a jamais signifié absence de médiation ; elle consiste peut-être dans la capacité à demeurer sujet de son jugement à travers les médiations qui rendent notre pensée possible.
L’intelligence artificielle ne crée donc pas entièrement le problème de l’auteur. Elle rend visible une question ancienne et la pousse jusqu’à une limite nouvelle : comment quelque chose qui nous vient en partie d’ailleurs devient-il suffisamment nôtre pour que nous puissions en répondre ? La question décisive n’est peut-être pas seulement de savoir si une machine peut écrire, mais quelles opérations nous devons continuer d’assumer pour pouvoir dire légitimement d’une parole qu’elle est la nôtre. Et derrière cette interrogation s’en trouve une autre, plus politique encore : qui décidera de la manière dont ces nouvelles capacités seront distribuées, autorisées et reconnues — et de ceux auxquels sera accordé le droit d’en faire usage sans perdre leur légitimité ?
Repères bibliographiques
Bourdieu, Pierre, Les Règles de l’art. Genèse et structure du champ littéraire, Paris, Seuil, 1992.
Descartes, René, Méditations métaphysiques, suivies des Objections et Réponses, Paris, J. Vrin, coll. « Bibliothèque des textes philosophiques », 1970.
Foucault, Michel, « Qu’est-ce qu’un auteur ? », dans 1969 : Michel Foucault et la question de l’auteur, texte présenté et commenté par Dinah Ribard, Paris, Honoré Champion, coll. « Textes critiques français », 2019.
Kant, Emmanuel, Qu’est-ce que les Lumières ? traduction de Jean-François Poirier et Françoise Proust, dossier par Matthieu Haumesser, Paris, Flammarion, coll. « GF Philo », 2020.
Platon, Œuvres complètes, sous la direction de Luc Brisson, Paris, Gallimard, coll. « Bibliothèque de la Pléiade », 2008.
Spinoza, Baruch, Éthique, traduction, introduction et index par Robert Misrahi, Paris, Éditions de l’Éclat, 2005.
Sources de presse
Arnould, Frédéric, « L’affaire Thélyson Orélien, un séisme pour le monde de l’édition ? », Radio-Canada, septembre 2026.
A.V. avec AFP, « Affaire Thélyson Orélien : Le Goncourt retire le roman de sa sélection », 20 Minutes, 25 septembre 2026.
Etancelin, Valentin, « Thélyson Orélien dément tout usage de l’IA et dénonce les “nombreuses attaques racistes” », Le HuffPost, 22 septembre 2026, mis à jour le 23 septembre 2026.
