Insulaire, pourtant Haïti n'a cure des enjeux sécuritaires et géostratégiques de son territoire maritime. Depuis longtemps, d'ailleurs. Au point qu'aujourd'hui l'hypnose est telle que presque personne ne prend le temps de comprendre que c'est dans notre espace maritime que se nouent le défi sécuritaire actuel et la clé de notre développement économique tant espéré. Voici ce qu'il en coûte vraiment, de ne plus regarder la mer.
Tension historique et socioculturelle
Dans l'Antiquité, les Grecs percevaient la mer comme une promesse. Dans l'œuvre de Xénophon, Les Dix Mille, on comprend les pleurs de joie qui éclatent parmi ces soldats au moment où ils l'aperçoivent enfin : « La mer ! La mer ! ». C'était revoir la vie, la route du retour, le salut. Et nombreuses sont les civilisations, nombreux les États qui, aujourd'hui encore, considèrent la mer comme un rempart.
Haïti n'a peut-être pas hérité d'un tel imaginaire. Rien d'étonnant. Car la mer fut d'abord cette porte par laquelle venaient les négriers, puis celle par où l'on redoutait le retour des colons. Et quand elle cessa d'être la mer de l'ennemi, elle devint plus tard celle de l'exil, des naufrages, des boat people et du deuil. C'est peut-être pour cela qu'on en est là, aujourd'hui… à ce point de bascule.
Doctrine sécuritaire obstinée
Depuis 2020, la sécurité intérieure du pays s’effondre progressivement. Les gangs se sont imposés dans des zones urbaines et rurales, mieux armés et plus autonomes que jamais. Face à eux, des réponses répressives qui changent très peu la donne : de la Mission multinationale d'Appui à la Sécurité (MMAS) à l'actuelle Force de répression des gangs (FRG), la même doctrine obstinée : reprendre le terrain, maison par maison, quartier par quartier. Et pourtant, nous avons l'impression que plus de ressources sont mobilisées pour les mettre en échec, plus ces chefs de guerre gagnent en vitalité. On s'en étonne et l'on cherche des explications partout. Sauf au bon endroit.
La vraie question à se poser : par où viennent ces armes qui alimentent les gangs ? Elles doivent bien entrer quelque part : entre autres, les wharves, les conteneurs, les points de débarquement clandestins. Autrement dit : par la mer. Pourtant, y a-t-il des efforts déployés pour couper cette ligne d'approvisionnement toujours grande ouverte ?
Cartographie actualisée de nos côtes
La preuve, elle est là, sous nos yeux, pour qui veut bien regarder la carte. De ses 1,771 km de côtes, Haïti compte une vingtaine de ports officiels et d'innombrables mouillages clandestins. Mais un seul Commissariat des Garde-Côtes dans toute l'aire métropolitaine, à Bizoton, sur un territoire aujourd'hui tenu par un gang. Trois (3) autres bases existent sur le papier : Cap-Haïtien, Les Cayes, Port-de-Paix. Cependant, du dernier décompte documenté, il n’y avait que cinq (5) embarcations pour l'ensemble du littoral. Soit une embarcation pour chaque 354 km.
Plus loin, dans la baie de Port-au-Prince et dans le golfe de La Gonâve, les bandits règnent en maîtres. D'ailleurs, le long de la côte s'égrènent leurs fiefs : Bout Ba à Mariani, Micanor au Wharf Jérémie, Izo à Village-de-Dieu. Ce n'est un secret pour personne que la côte sud et le nord-ouest du pays favorisent le trafic et le transit de stupéfiants. Voilà la situation. La baignoire ne se vide pas parce que le robinet continue de couler. Les forces répressives antigangs auront beau déployer de grands moyens humains et logistiques pour récupérer des territoires, ce sera toujours peine perdue tant que les eaux territoriales haïtiennes demeurent livrées à elles-mêmes.
Bilan de l'entêtement
Selon le rapport du Haut-Commissaire des Nations unies aux droits de l’homme, pour l’année 2024, homicides et enlèvements ont grimpé : au moins 5,601 personnes tuées et près de 1,500 enlevés. En 2025, rien qu'entre janvier et septembre, au moins 4,384 morts ont été dénombrés. Ce n'est pas tout ! Car au bout de la chaîne, il faut aussi compter près de 1,5 million de déplacés à l'intérieur du pays… un triplement en un an, un record depuis le début des violences en Haïti. Cette violence chiffrée est le fait des armes aux mains des gangs. Et derrière ces armes, un abandon de la sécurisation de nos frontières maritimes, entre autres. Pouvons-nous continuer à regarder ailleurs ?
Deuxième facture
Ce robinet coule dans les deux sens. Car les armes entrent et par ailleurs l’argent sort. De quel argent parle-t-on ? La Zone économique exclusive (ZEE) d’Haïti couvre 126,760 km², soit 4,57 fois la superficie du pays, et l’État haïtien n’en tire qu’environ 0,30 $ par kilomètre carré. Pourtant la Jamaïque encaisse $741/km² ; et les Bahamas : $1,832,50/km².
Kiribati, république insulaire dans le Pacifique central, compte 131,000 habitants et 811 km² de terres. Lorsqu’en 2012, le pays a commencé à facturer l’accès à ses eaux territoriales : les revenus des licences de pêche sont passés de 29,1 millions à 207,1 millions de dollars en quatre (4) ans, représentant ainsi 91 % de son produit intérieur brut (PIB). Pour mieux illustrer le tableau, c’est comme si une population de la taille de Pétion-Ville avait su essentiellement monétiser sa zone maritime.
Or Haïti ne facture rien. Aucun régime de licences pour les navires étrangers, aucun droit de transit, aucune redevance d'exploration. La pêche illicite arrache chaque année entre 5,000 et 15,000 tonnes aux eaux haïtiennes, 10 à 50 millions de dollars, sans un centime de compensation. Sur la valeur qui sort de ses propres eaux, l'État en encaisse 2 à 4 %. Définitivement c’est la mer des autres : eux, la cartographient... eux, y pêchent… eux la traversent. Et Haïti … ?
Sans regard, pas de recettes
Commençons par mettre en évidence une anomalie. En deux siècles d'indépendance, Haïti n'a jamais levé une seule carte marine propre à elle. Autrement dit, l'État ne possède aucun relevé officiel du fond de ses propres eaux maritimes. Les navires qui entrent dans la baie de Port-au-Prince naviguent aujourd'hui encore grâce à des cartes tracées jadis par les puissances qui l’ont occupé jadis. Pourquoi ? Parce que jusqu’à présent le pays ne dispose d’aucun service hydrographique, organisme public censé mesurer et cartographier les fonds marins. Il y a eu certes, une proposition en 2008, d’un Service hydrographique et océanographique d'Haïti (SHOH) : il n’y a eu aucune évolution depuis. Il y a aussi d’autres vides : aucun radar côtier, aucun récepteur AIS (boîtier captant les signaux de localisation des navires), aucun centre de coordination de sauvetage (d’ailleurs, en cas de naufrage, c'est la garde côtière américaine qui intervient).
C’est le même cas de figure en ce qui concerne l'adhésion d’Haïti à l'Organisation hydrographique internationale (OHI), qui coordonne l’hydrographie, la cartographie marine et sécurité maritime mondiale. La candidature d'Haïti a été approuvée depuis en 2012 ; mais son entrée n’a jamais été officialisée car le document d’adhésion et la cotisation annuelle de 8,000 euros attendent encore. Pendant ce temps, le croisiériste Royal Caribbean, lui, paie pour sonder le fond marin devant sa station de Labadee dans le Nord, afin d'y amarrer ses navires en sécurité. Ainsi, un armateur de croisière connaît mieux le fond marin haïtien que l'État haïtien lui-même.
Pourtant pour se munir de ces outils internationaux de contrôle maritimes, l'OHI l'avait chiffré en 2008 : un sondeur, un GPS de précision, un marégraphe pour mesurer les marées, des logiciels, des ordinateurs. Total : soixante-dix-neuf mille (79,000) dollars. Après le séisme de 2010, dix (10) pays se pressaient à la table des bailleurs et prêts à financer un stage de deux semaines. A ce jour, rien n’a été acté.
Flotte fantôme
C'est dans cette obscurité noire que prospère la flotte fantôme. Car justement, on a pu comptabiliser 64,008 heures cumulées de leur présence dans la Zone économique exclusive haïtienne (ZEE) dans un simple instantané du trafic. Sous quels pavillons manœuvrent ces navires ? Réponse : sous des pavillons d'opacité tels que Saint-Vincent-et-les-Grenadines, Vanuatu, Togo, la Bolivie. Leur point de ralliement est l'Île de la Gonâve ne disposant ni de port de commerce, ni de base de garde-côte, ni radar. Ceci est une preuve supplémentaire qu’Haïti a détourné son regard de la mer. Au lieu de cela, ces navires fantômes ne sont jamais interceptés, au point qu’aujourd’hui ce sont les groupes criminels armés qui y règnent en maîtres.
Ce qu'il en coûte
Alors, qu’est-ce qu’il en coûte vraiment à Haïti ? Il lui coûte d'abord de laisser ouverte l’un des principaux passages d’armes et des stupéfiants qui alimentent la crise sécuritaire, d’une part ; et d’autre part de laisser inexploité l’un des plus vastes territoires économiques dont elle dispose, faute de surveiller, de contrôler et de valoriser ses propres eaux maritimes. Car il ne s'agit pas de choisir entre sécurité maritime et économie maritime. C'est un seul et même chantier… c'est transformer la surveillance de notre espace maritime en capacité de contrôle, le contrôle en souveraineté, et la souveraineté en recettes et en investissements.
Georges-Marc PIERRE-FRANCOIS, Conseiller en sécurité et en sûreté | Wesley BERTIL, Économiste forensique
Références
Organisation Hydrographique Internationale (OHI). (2017). Rapport de visite technique / de haut niveau en République d’Haïti. Port-au-Prince, Haïti. pp. 12-13. Voir https://iho.int/uploads/user/Capacity%20Building/Reports%20Assessments/2017/2017-A06-TV-Haiti-Rapport.pdf ; Nations Unies, Conseil de sécurité. (2025). Rapport final du Groupe d’experts sur Haïti présenté en application de la résolution 2752 (2024) (S/2025/597). pp. 31-32. Voir https://digitallibrary.un.org/record/4091504/files/S_2025_597-FR.pdf
Human Rights Watch. (2025). Rapport mondial 2025 : Événements de 2024 (Chapitre Haïti). Voir https://www.hrw.org/fr/world-report/2025/country-chapters/haiti
Human Rights Watch. (2026). Rapport mondial 2026 : Événements de 2025 (Chapitre Haïti). Voir https://www.hrw.org/fr/world-report/2026/country-chapters/haiti
Organisation internationale pour les migrations (OIM). (2024). Haiti: Displacement Triples, Surpassing One Million as Humanitarian Crisis Worsens. Voir https://www.iom.int/news/haiti-displacement-triples-surpassing-one-million-humanitarian-crisis-worsens
Superficie de la ZEE : VLIZ / Flanders Marine Institute, Marine Regions, fiche Haïti MRGID 8408 (www.marineregions.org). Les recettes par kilomètre carré sont des quotients calculés par les auteurs ; chaque terme se vérifie séparément. Haïti : production halieutique marine estimée entre 30 et 50 millions de dollars par an (CNUCED, Unlocking the potential of Haiti's fisheries and aquaculture sectors), divisée par 126 760 km². Jamaïque : 195,3 millions de dollars de valeur halieutique en 2023 (Jamaica National Fisheries Authority, rapport statistique annuel), divisés par 263 284 km². Bahamas : environ 1,2 milliard de dollars de valeur ajoutée du secteur (étude d'impact économique de la pêche bahaméenne), divisés par 654 715 km². Kiribati : recettes de licences de pêche de 29,1 millions de dollars (2011) et 207,1 millions (2015), ministère des Finances de Kiribati.
Organisation Hydrographique Internationale (OHI). (2008). Rapport final : Visite technique en République d’Haïti (19 - 23 octobre 2008). Monaco : Bureau Hydrographique International. p. 38, conclusion n°3. Voir https://iho.int/uploads/user/Capacity%20Building/Reports%20Assessments/2008/8-HAITI.pdf. Le rapport souligne une dépendance critique dans ce domaine : « Haïti n'a produit aucune carte marine de ses eaux ; la navigation repose sur des cartes marines produites par la France, le Royaume-Uni et les États-Unis »
Navires qui circulent sans être identifiés ni suivis
Heures de présence par pavillon dans la ZEE haïtienne : Global Fishing Watch (globalfishingwatch.org), données AIS publiques, instantané de trafic de mars 2026. La mesure retenue est le cumul des heures de présence de navires à l'intérieur du polygone de la ZEE haïtienne, ventilé par État du pavillon. Le tableau de calcul est disponible sur demande auprès des auteurs.
Qualification « des pavillons d'opacité » : International Transport Workers' Federation (ITF), Current registries listed as FOCs (www.itfseafarers.org) ; Paris MoU, listes blanche, grise et noire 2025-2026 (www.parismou.org). Les sept (7) pavillons cités figurent tous sur la liste FOC de l'ITF ; le Togo figure en outre sur la liste noire du Paris MoU.
Georges-Marc PIERRE-FRANÇOIS est conseiller en sécurité et sûreté (CSO), analyste en gouvernance locale. Ses réflexions n'engagent ni ses anciens employeurs ni ses clients.
Wesley BERTIL est économiste et dirige le cabinet de recherche BARSS basé aux Etats-Unis, spécialisé en économie forensique.
