De mèg pa fri : Au creuset des conventions du paraître féminin

Sur les réseaux sociaux, de plus en plus de femmes citent le proverbe « De mèg pa fri ».

Par Emmanuel RICHEMOND
25 sept. 2026 — Lecture : 11 min.
De mèg pa fri : Au creuset des conventions du paraître féminin

Main dans la main

Sur les réseaux sociaux, de plus en plus de femmes citent le proverbe « De mèg pa fri ». Cette dynamique nous pousse à revenir en arrière pour constater que le paraître féminin a toujours fait partie intégrante des conventions de notre société. Celles-ci ont toutefois connu des mutations : des mariages arrangés, on est passé aux hommes politiques et aux entrepreneurs profitant de la vulnérabilité des jeunes filles, pour arriver aux influenceuses dont certaines choisissent entre la prostitution en direct et le crime organisé. Peu importe le scénario, chaque personne est libre de poursuivre ses intérêts dans la vie, quitte à perdre son identité. « Les vertus se perdent dans l’intérêt, comme les fleuves dans la mer », affirmait François de La Rochefoucauld.

L’expression « De mèg pa fri » traduit la précarité, la dépendance, une forme de limitation financière, « move lavi », la pauvreté, voire la misère. Selon ce proverbe, même associés, les gens en précarité restent dans la précarité : l’arithmétique ne change pas. Par contre, d’autres gens affirment fièrement : « Se kochon mwen yeo, mwen gen ase grès pou mwen kwit tèt mwen. » Nous pourrions dire aussi : « Se grès kochon an ki kwit kochon an. » Ce proverbe contraste avec la réalité précédente. Il symbolise l’autonomie, l’indépendance et la capacité à disposer des ressources suffisantes pour subvenir à ses besoins.

Dans le contexte des relations amoureuses, l’expression « De mèg pa fri » signifie que deux personnes démunies ne peuvent pas s’entraider. Elle place les ressources économiques et financières au-dessus des sentiments amoureux. La personne pauvre se dit qu’elle n’a aucun intérêt à s’allier à une autre personne pauvre si elle souhaite sortir de sa condition. En général, il n’est pas vraiment question de personnes pauvres, mais plutôt d’individus qui agissent en fonction de leurs propres intérêts. Chaque personne peut être attirée par ce qu’elle estime être le meilleur moyen de garantir une vie jugée normale. Cependant, se réfugier dans le déni de sa propre existence constitue le véritable problème.

Cette tension entre l’amour et les intérêts financiers est bien illustrée dans la littérature haïtienne par des œuvres comme Les Thazar de Fernand Hibbert. Cette œuvre phare révèle une dynamique de prédation bien ancrée dans notre société d’aujourd’hui : une société du paraître ou du « foulay ».

Dans Les Thazar de Fernand Hibbert, la famille Thazar a perdu une grande partie de sa fortune. Sa déchéance économique a profondément transformé sa façon de vivre. Elle a aussi fragilisé le statut social de M. Thazar, homme d’affaires qui avait bien réussi. Afin de réaliser une ascension sociale et de garantir un statut social plus convoité, Mme Thazar, ou plutôt le couple, a décidé de donner la main de Cécile, leur fille, appelée affectueusement Cilotte, à un homme fortuné : un Blanc, pas un manant, mais un Allemand aux yeux bleus, à l’avenir très prometteur. Il s’appelait Schlieden.

Le Blanc symbolisait bien des choses à l’époque : richesse, prestige, sécurité économique et mobilité sociale. Pourtant, Cécile aimait bien Lionel Brion, un Haïtien instruit, formé en Europe. Sa famille s’opposait à cet amour qui n’apportait ni richesse ni mobilité sociale. Son instruction ne suffisait pas. Encore moins sa couleur. À leurs yeux, « Cilotte n’est pas pour sa binette ». Autrement dit, elle n’était pas faite pour lui en raison de son statut social.

Au début du XXe siècle, il était courant que des familles haïtiennes cherchent à marier leur fille à un Blanc, souvent un Européen, dans l’idée de lui garantir un train de vie associé à leur rang social, de s’assurer d’une descendance plus ou moins blanche et de consolider leur statut social. Ces manœuvres mettent en jeu les préjugés de couleur, le racisme et les divisions de classe. La femme se trouve enfermée dans un carcan de conventions familiales.

En 1988, dans la préface de la réédition du roman Les Thazar aux Éditions Henri Deschamps, Yanick Jean-Pierre Lahens décrit une micro-société constamment occupée à se comparer, à se valoriser et à poursuivre une image idéalisée d’elle-même. L’amour de l’argent, la cupidité et la recherche du plaisir constituent son ossature. Fernand Hibbert n’invente rien : il fait écho à ce réalisme, déjà présent dans des chefs-d’œuvre français comme Madame Bovary de Gustave Flaubert, publié en 1857.

Dans Les Thazar, on observe cette tension entre la réalité et les aspirations des acteurs. Hibbert a dépeint une bourgeoisie virtuelle ou encore une classe perçue comme aisée, prête à s’endetter jusqu’au cou pour donner l’apparence d’une vie pleine de succès. Cilotte, jeune femme fine et rusée, se trouve dans une confrontation de valeurs. Elle doit choisir entre son amour pour Brion et le portefeuille de Schlieden :

« Lionel est bien gentil, je l’aime beaucoup… Mais il n’a pas de fortune personnelle ; avec lui ce serait en somme la petite vie […] Avec Schlieden, ce serait la grande vie ! »

Mme Thazar exprime sans détour à son mari son hostilité à l’idée d’un mariage avec un Haïtien :

« C’est ça un Haïtien ! Vous trouvez tout naturel qu’une jeune fille comme Cilotte épouse un Haïtien ! […] Aussi, Cilotte n’épousera qu’un étranger, fourrez-vous ça bien dans la tête ! »

La déchéance financière de M. Thazar transforme sa femme, autrefois « agréable, prévenante et exquise », en « une mégère, fauve, impitoyable ». Cette transformation se manifeste notamment par la « répulsion physique » qu’elle éprouve à l’égard de son mari :

« Comment !... Comment !... Vous vous permettez d’élever la voix, vous, le triste sire, incapable de subvenir aux besoins de sa famille ! »

M. Thazar affirme disposer encore suffisamment de ressources, quoique modestes, pour nourrir sa famille. Ainsi, ses succès et sacrifices passés ne lui valaient plus d’aucune reconnaissance.

Mme Thazar lui fait même comprendre :

« […] avec un gendre du calibre de Schlieden, vous prendrez immédiatement de l’importance et cesserez pour le coup d’être ridicule ». 

M. Thazar rejette pourtant cette idée :

« […] un petit blanc quel qu’il soit, ne saurait me donner du relief. »

Sa femme lui répond alors en créole :

« — Ou dèyè oui, compè, ala dèyè ou dèyè ! »

Elle considère son mari comme quelqu’un qui n’est plus en phase avec la réalité d’une société où le mariage est présenté comme la solution parfaite de mobilité sociale.

Elle estime qu’on doit avoir l’orgueil à la mesure de son rang. Cette conception entretient une confusion entre la dignité et la vanité. Hibbert décrit clairement cette contradiction :

« À force de mener un train de maison et de vouloir vivre sur un ton que ses moyens ne lui permettaient pas de soutenir, Madame Thazar succombait littéralement sous le poids des ennuis d’argent. »

La course à la réception du « bon monde » entre voisins, particulièrement lorsqu’il s’agit d’étrangers, permet aussi de décrire cette société du paraître.

Cette description rejoint l’analyse que Yanick Jean-Pierre Lahens avait déjà développée, dès 1978, dans son texte « Le paraître féminin, sa structure, sa stratégie », consacré aux Thazar et tiré de son mémoire de maîtrise. Lahens parle d’une certaine « manipulation à bon escient des signes sociaux entrant dans la composition d’une image modèle de la femme à l’époque ». Elle aborde également la notion de rentabilité associée aux relations amoureuses.

Si le mari ne permet pas à la femme de se stabiliser financièrement, on dirait que c’est un gaspillage. Le mariage devient donc une occasion manquée de changer de statut et de prestige social. Selon les analyses de Lahens, le mariage est présenté comme le « projet fondamental de la femme » ou la « vocation de l’haïtienne ».

L’auteure souligne que le mariage est un moyen de mobilité sociale. Il permet de passer d’un statut social à un autre. Il permet de communiquer et d’établir des liens avec d’autres groupes sociaux.

La stratégie du paraître s’accompagne du désir, devenu un jeu de manipulation : Cécile devrait attirer à la fois Lionel et Schlieden. La notion du désir peut se référer à une sorte d’aliénation, ajoute l’auteure. Elle évoque une aliénation corporelle puisque le corps de la femme était considéré comme un capital qu’elle pouvait exploiter à sa guise : soins capillaires, toilettes. La mode faisait partie des signes qui viennent couronner cette aliénation. Ce sont les artifices, issus d’un travail acharné, de toutes sortes, qui valorisent le corps, capital par excellence de la femme à l’époque.

L’auteure continue à mettre en exergue le pouvoir investi par Mme Thazar et sa fille Cécile, autour duquel s’articulent structure et stratégie du paraître féminin. « Ce pouvoir pousse la femme dans son rôle social d’exposants de statut à substituer complètement son paraître à son être… », ajoute Lahens. La finalité de cette aliénation est le pouvoir.

Dans Les Thazar, cette dynamique de prédation déborde le cadre des relations familiales et amoureuses pour atteindre la vie politique. Après la perte de ses commerces, M. Thazar regrette sa candeur et les pots-de-vin versés aux parlementaires afin de faire adopter son contrat. L’utilité publique et l’intérêt général sont répudiés comme valeurs ; la corruption et la ruse deviennent les instruments de l’ascension sociale. « L’argent est tout ! », affirme Mme Thazar.

Dans Le Creuset, Paulette Poujol-Oriol, comme Fernand Hibbert dans Séna, présente des jeunes filles préparées à respecter ces conventions familiales afin de sauver la face de leur famille. L’accumulation de terres, les voyages en Europe, les activités mondaines et l’intérêt pour la mode entretiennent l’illusion d’une vie somptueuse. La famille devient une manufacture de prédation, avant même que cette dynamique ne gagne les hautes sphères de la vie économique et politique.

Cette dynamique de prédation décrite par Hibbert demeure visible dans la société haïtienne contemporaine, où les difficultés économiques, la recherche du prestige et la volonté de changer rapidement de condition favorisent encore différentes formes de relations transactionnelles. Le corps de la femme, l’apparence, l’influence politique et même les ressources de l’État font partie du spectacle du paraître.

Si nous faisons un voyage dans la musique haïtienne, nous pouvons trouver bien des chansons qui parlent de ces conventions familiales. Dans « Mariage d’intérêts », chanson interprétée par Ti Manno du groupe Gemini All Stars, le chanteur mettait en garde les parents contre la pratique consistant à choisir un conjoint pour leur fille sur la seule base de sa fortune. Pour l’auteur, c’est une erreur grave : « Mariaj dentérè sa pa janm pwofite », avertit-il. En imposant une telle union, les parents risquent d’enfermer leur enfant dans une vie sans amour, marquée par la souffrance, les conflits, l’infidélité ou le divorce.

Cette tension entre les intérêts financiers et les sentiments amoureux se cristallise autour de la situation financière de l’homme et de son statut social. C’est donc une exigence qu’un homme ait les moyens suffisants pour répondre aux besoins de sa famille. Cette pression n’épargne pas non plus les femmes, qui deviennent de plus en plus éduquées et autonomes. Dès lors, il est inconcevable qu’un homme cherche à former une famille sans préparation.

Aujourd’hui, ces conventions se manifestent sur les réseaux sociaux. Certaines influenceuses mettent en scène un train de vie luxueux et, sous la pression du regard social, finissent parfois par sacrifier leur pudeur, si pudeur il y en a encore. Les unes exposent leur intimité et leur nudité pour des « likes » et des « lions » ; les autres recherchent la proximité de personnalités puissantes dont la réputation ou les activités soulèvent de graves questions, voire de figures associées au crime organisé et au grand banditisme. Les récentes vidéos d’arrestations ou les avis de recherche de la Police nationale d’Haïti (PNH), circulant en boucle sur les réseaux sociaux et concernant l’implication d’influenceuses dans les activités criminelles, montrent bien des formes de cette prédation. Quelle que soit la forme, le principe demeure le même qu’autrefois : faire de son corps et de son image un capital pour sauver la face.

Aujourd’hui, de plus en plus de femmes utilisent des moyens risqués ou non conventionnels pour valoriser leur corps et se mettre en valeur. Elles vont au-delà de la mode et des soins de beauté classiques pour recourir à la chirurgie esthétique. La réception du beau monde est remplacée par les « lives ». Les polémiques interminables, la guerre des « mansions », l’exposition de voitures de luxe, la compétition de BBL ou de BBL extra, les seins, nez et lèvres reconstitués, les réseaux des clients d’amis préférés aux réseaux d’amis, les cliques, le viral, les vidéos intimes, les voyages, le « foulay », les insultes et les injures sont des éléments caractéristiques de ce nouveau paraître féminin sur les réseaux sociaux.

Pour reprendre les propos de Sarodj Bertin, l’homme instable financièrement ne saurait être capable de soutenir le train de vie de ces femmes. L’homme modeste est comme ce petit chevreau qui s’aventure dans l’enclos des dinosaures de Jurassic Park.

Somme toute, l’expression « De mèg pa fri » peut banaliser le travail collaboratif et patient. Elle privilégie l’avoir au détriment de l’être. Elle relègue au second plan l’effort, la persévérance et la capacité de bâtir progressivement. Elle incarne une société de « foulay » : on sauve à tout prix la face ! Cependant, « Tout pen gen fromaj li » (trouver chaussure à son pied). C’est normal qu’une femme veuille partager sa vie avec un homme capable de la soutenir à tous les égards. C’est une liberté qu’on ne saurait remettre en question. D’ailleurs, la vision qu’un homme projette pour l’avenir demeure subjective au regard du présent ; ses ressources financières, elles, constituent un fait. Cela ne veut pas dire qu’il faut toujours prioriser le rêve sur le fait. À un certain moment, ce qui est prometteur peut ne plus l’être. Mais le fait est bien réel. Ce n’est pas un problème si le fait compte plus que tout pour les autres. À chacun de faire son choix.

En parlant de conventions de prédation, nous ne faisons pas une plaidoirie visant à pousser les femmes à abaisser leurs standards et à choisir un homme qui fait peu d’efforts et manque de vision. Avoir quelqu’un qui partage ses standards est bien important. Avoir du succès dans la vie et avoir quelqu’un qui réussit sont importants. Le succès nous aide à vivre dans la dignité. Il nous donne bien des libertés que les sentiments seuls ne sauraient offrir. Quel héritage peut-on laisser sans une vie couronnée de succès ? Le succès est-il suffisant ? Quelle est la place des valeurs dans notre société ?

La stabilité financière compte dans la construction d’un couple : l’amour ne règle pas, à lui seul, les responsabilités de la vie commune. La valeur d’une personne ne se limite pas à ce qu’elle possède. Elle se révèle aussi dans sa capacité à travailler, à se projeter, à soutenir l’autre et à bâtir avec l’autre. Le manque de moyens n’est pas nécessairement un manque de potentiel. Mais le potentiel ne doit pas non plus mettre mille ans à se montrer.

La société du paraître s’oppose aux valeurs de modestie, d’entraide, de charité et d’humilité et tend à promouvoir la vanité, la manipulation, la cupidité, le mensonge et l’aliénation. Peu importe son choix, être pauvre est un fait. Être riche en est un aussi. Avoir du potentiel est un rêve. À chacun de choisir ses valeurs et son train de vie.