Que l’on se rassure, les sirènes dont il est ici question n’ont rien de ces créatures mythologiques dont le chant envoûtait les marins avant de les conduire à leur perte, ni de notre La Sirenn, maîtresse des profondeurs de l’océan et de l’inconscient. Je ne les ai malheureusement pas rencontrées pour vous apporter quelque divin augure. Celles dont je parle ne séduisent personne. Elles préviennent, ordonnent, intimident.
Sur les véhicules, elles accompagnent ces fameux « gyrophares », littéralement, des phares qui tournent. Des lumières rotatives auxquelles vient souvent s’ajouter le bruit. Beaucoup de bruit et peu de lumière. Ça sonne, ça hurle, ça assourdit.
Initialement, ce genre d’instrument, appelons-le ainsi, est utilisé sur des véhicules devant aller d’un point A à un point B dans l’urgence, pour des urgences ou, parfois, pour des cas de vie ou de mort ! Mais dans la belle République de Pétion-Ville et sur les quelques axes routiers, si l’on peut encore les appeler ainsi, qui y donnent accès, ces petits gadgets sont devenus beaucoup plus… un sésame…
Ils font partie du paysage que nous, heureux citoyens de cette République fantasque, avons le privilège d’écouter à toute heure du jour et de la nuit, brisant les silences ou beuglant pour dominer le brouhaha quotidien d’une « ville qui bouge » !
L’étranger à la cité y perdra son latin, sans doute. Mais pas nous. Non ! Nous, les honorables citoyens de la République de Pétion-Ville, savons distinguer les subtiles nuances d’un « Pihon Pihon » lancinant, d’un « Wiyou Wiyou Wiyou » strident, d’un bref « Pommmp Pomp », tous aussi inélégants les uns que les autres. Il ne pourra certainement pas décoder les messages qu’ils transmettent.
Car, outre le fait de signaler à une population « P » qu’il y a péril en la demeure et qu’un traitement particulier doit être donné à la circulation d’un véhicule « V », encore faut-il qu’il existe les infrastructures pour le permettre, ces sirènes, pour qui aime chercher le sens caché des choses, à l’instar de ces analyses littéraires données en classe de terminale, hurlent autre chose.
Elles crient l’arrogance d’individus qui se croient arrivés, au nom d’on ne sait quel mandat, et au-dessus de ceux dont ils sont pourtant supposés améliorer le sort.
Elles crient le nombrilisme et la désinvolture de ceux aux commandes, au timon des affaires, pressés d’arriver à leurs réunions creuses, où l’on ne devrait discuter que de leur faillite.
Elles crient le fol bourdonnement des motocyclistes réclamant, eux aussi, leur droit de passage, borgnes au pays des aveugles, espérant affirmer leur individualité et légitimer leur existence simplement parce qu’ils auront obtenu un mince couloir de circulation prioritaire.
Elles crient la frénésie des cortèges endiablés, voitures aux immatriculations publiques, diplomatiques,privées ou carrément absentes, toutes dans le même panier, qui rappellent seulement que l’Autre ne compte pas, preuve flagrante de la dictature de l’individualisme dans laquelle nous avons sombré.
Elles crient enfin la folie du pouvoir, ces sirènes étant devenues les symboles par excellence d’une autorité éphémère voire illusoire, mais synonyme de tous les abus possibles.
Elles rappellent qu’elles servent d’armes pour effrayer une population passive, kidnapper des innocents, accaparer des biens appartenant à autrui et même tuer par négligence.
Elles rappellent en outre ce fameux plan, ce sempiternel complot contre la nation, éternel bouc émissaire que l’on convoque chaque fois qu’il faut détourner les regards. Tantôt le « Blan ». Tantôt une prétendue caste possédante, guidée uniquement par l’appât du gain immédiat, avide de sauver quelques centimes ; tantôt cette main inconnue. Celle qui aurait tout prévu, tout organisé, tout orchestré. Une main actionnée par un marionnettiste chevronné que nous mourons toujours de connaître, alors que, pendant ce temps, une autre caste, plus silencieuse, protégée par l’anonymat, se fond admirablement dans la foule après avoir fait main basse sur la machine étatique.
Elles rappellent qu’ici le temps n’a pas d’importance, ressource pourtant inestimable et irrécupérable. Que nous nous sommes condamnés à le perdre indéfiniment, au royaume des embouteillages et du « on verra ça plus tard ».
Elles rappellent enfin que tout marquis veut avoir des pages, et tout petit prince a des ambassadeurs, comme nous l’écrit si bien La Fontaine.
Elles témoignent qu’il n’y a plus de confiance entre les citoyens et l’État, ses représentants, mais surtout entre les citoyens eux-mêmes, appartenant au commun des mortels, passagers du même bateau déjà en plein naufrage.
Elles témoignent d’un État failli et de la fragilité d’un peuple retranché dans ce qu’il y a peut-être de plus terrible pour un être humain : la résignation. Car se résigner signifie que nous avons renoncé à la colère et à l’indignation, et que la disparition de ces sentiments veut tout simplement dire que nous avons perdu de notre humanité.
Elles témoignent également qu’il y a sans doute des raisons à cela, que cela s’explique, que, trop occupé à survivre, sans cesse menacé par les armes et les balles, un peuple ne peut qu’essayer de sauver sa peau. Qu’il ne peut pas, ou plus, se soulever, car faire la révolution voudrait dire qu’il a enfin décidé de Vivre !
Elles témoignent qu’Haïti se transforme en mythe. Un patrimoine ravagé, étiolé, au fil des incendies, porté par une diaspora elle-même nourrie par un pays utopique qui n’existe plus que dans les souvenirs, abreuvée aux discours clivants de pseudo-leaders qui ne visent que leurs portefeuilles et leurs voix.
Elles annoncent parfois que les attaques de quartiers sont imminentes, qu’il faut fermer les barrières, qu’il faut barricader les rues, car la Mort approche et que nos fuites en avant, finalement, ne serviront à rien.
Elles annoncent aussi que les élections imminentes, pourraient faire l’objet d’un roman intitulé « Chronique d’une catastrophe annoncée ». Car ce que l’on nous vend comme un exercice démocratique ressemble déjà davantage à un leurre. Une prestidigitation. Un trompe-l’œil. Un bouillon réchauffé, sauce recyclage.
Elles hurlent que nous avons été vendus, centimètre par centimètre, quartier par quartier, par nos propres frères : « Rat kay manje pay kay ». Qu’on n’est jamais trahi que par les siens et que la trahison devient presque parfaite lorsque l’élève dépasse le maître et que les chefs ne contrôlent plus leurs sbires.
Elles hurlent que la Justice ne peut être rendue qu’ailleurs et par d’autres, sans l’ombre d’un semblant de procès, juste pour donner le change, et sans une once de honte.
Mais il y a des choses que les sirènes ne disent pas. Des voix qu’elles ne portent pas.
Elles ne font pas entendre les pleurs qui s’échappent le temps de l’annonce d’un énième drame. Elles ne se font pas l’écho de la douleur d’une mère qui s’endort sans son enfant, enlevé le matin, ou du désarroi de l’enfant qui se réveille sans son père qui, le soir encore, le berçait.
Elles n’ont pas averti pour Kenscoff, Léogâne et tous les autres massacres que l’on souhaiterait nous voir oublier. Elles ne comptent pas les victimes de ce chaos, directes ou indirectes, connues ou anonymes.
Elles étouffent les cris que l’on garde en soi, alors qu’il faudrait qu’ils soient hurlés dans l’oreille même de ceux qui les font sonner, jusqu’à ce qu’ils ne puissent plus les ignorer.
Elles n’annoncent pas lorsqu’une zone rejoint la longue liste des territoires perdus, ni l’arrivée de la date de collecte des droits de passage, taxes d’habitation et autres impôts exigés par les nouveaux Seigneurs de notre pays, aujourd’hui revenu à une division féodale.
Elles ne clament pas la peur, seule constante de l’équation nationale, ombre devenue permanente nous martelant que nous sommes devenus otages d’un ennemi inconnu et que notre liberté n’est qu’artificielle et chimérique.
Elles ne font que dire, pour qui veut écouter, que l’espoir se meurt, que la vie s’en va, et que demain est plus qu’incertain. Que l’issue qui nous attend a déjà été vue, étudiée et relatée. Qu’arrive-t-il à une cité en état de siège ? La réponse à cette question devrait pourtant alerter toutes les consciences.
Entre-temps, le tintamarre continue, car il faut passer. Mais pour aller où… Le savent-elles seulement ? Sirènes à tue-tête, qui ne peuvent chanter que notre duplicité, notre complicité et notre culpabilité collectives.
Elles prononcent la déchéance des héros, la fin des attentes et le crépuscule de l’Espérance.
Elles font gronder une Guerre sans nom, dont personne ne semble connaître la cause ni vouloir reconnaître l’existence. Elles racontent un fratricide, ou l’art de creuser sa propre tombe, tout simplement.
Et le jour où elles se tairont, faute d’éléments pour les alimenter, pénuries de tout obligent, alors peut-être saurons-nous enfin nous mettre à la place des autres. Peut-être entendrons-nous enfin ce cri viscéral, étouffé pendant si longtemps, et saurons-nous le lancer d’un seul chœur : ASSEZ !