Un Haïtien de la province ou de la diaspora qui débarque aujourd’hui à Port-au-Prince, après un temps d’absence, ne peut être que perdu, choqué et surtout stupéfait face au quotidien des habitants de la capitale qui s’affairent à leurs activités, comme si tout était normal. On peut même constater la marée humaine qui déambule dans les rues, l’étalage de produits sur les trottoirs rivalisant avec des piles de fatras et des bouchons sur plusieurs artères faisant retentir de manière intempestive les sirènes des véhicules d’officiels qui vont s’occuper des affaires du peuple. En traversant d’une zone à l’autre la région de la capitale, on peut se demander si les dégâts ne sont pas plus profonds que ceux du séisme du 12 janvier 2010 ? Des lieux emblématiques ont disparu pour devenir des sites de décharge, alors que des rues défoncées se transforment en de vrais étangs. Pas de révolte collective malgré tout pour chasser cette détresse qui consume et paralyse la capitale, contre laquelle les mots finalement ne suffisent plus.
Ce qui a surgi et s’impose à nous est la balkanisation. Autrement dit, comment comprendre la réalité actuelle, si on ne met pas en perspective le cloisonnement social qui devient une marque de fabrique ? Il y a un mur qui s’est dressé dans notre esprit, dans nos relations et dans notre réalité. Aux préjugés, à la discrimination, au racisme, aux stéréotypes et aux contentieux, s’ajoutent les murs de maisons domestiques et commerciales, ainsi que ceux des clubs ou des cercles réservés à une minorité et les barrières érigées dans les rues qui viennent restreindre brutalement la liberté et le droit à la circulation. Cela se joue sur le terrain du contrôle territorial. L’expression consacrée est celle d’une ministre qui a parlé de : « territoires perdus » qui, selon les nouvelles, représentent 80 % de la capitale.
Si pour certains, cela renvoit à l’insécurité, à la prise en otage d’une population sur un territoire que l’État a déserté pour d’autres qui vivent sous l’autorité des gangs, c’est apparemment autre chose. À côté de la fragilité et de la précarité qui tissent la toile de la vie, sont constitués et règnent de manière informelle l’ordre et une ambiance qui est à la limite une contradiction dérangeante. Non seulement on a l’impression que tout fonctionne normalement, mais également quelques services publics sont fournis par les seigneurs des « territoires perdus ». À cela s’ajoutent des stands et des terrains de jeu qui animent le quotidien de la population.
Tous ces murs nous empêchent de communiquer entre nous avec écoute, franchise et honnêteté. C’est un héritage colonial qui passe dans notre génome social et qui s’impose à nous, en nous dictant notre comportement dans notre rituel relationnel au quotidien. Mur du silence des agneaux et mur de l’indifférence des loups, ça ne profite qu’au lion indomptable qui, dans notre jungle sociale, économique et politique, a fait comprendre à ces derniers qu’ils ont du pouvoir. Mais en réalité, nous sommes tous ici et ailleurs une proie. Il nous considère tout simplement comme le rebut de sa civilisation, dont il nous impose la logique pas seulement « destructrice de la nature et génératrice d’inégalités sociales », selon Serge Latouche, mais aussi génocidaire et mangeuse de leaders pour mieux asservir les sociétés.
Ce sont tous ces murs à faire tomber pour chasser la toile d’araignée de la méfiance qui tisse et agrandit chaque jour le gap entre nous, en vue de construire une société alternative où règnent le droit, la justice et la liberté. Le temps de la politique stérile est passé. Voici venu plutôt celui du sacrifice citoyen, en vue d’un bien supérieur et définitif, pour reprendre une expression d’Edmond Paul. Encore faut-il d’abord bien clarifier les concepts de droit, de justice et de liberté, et avoir des hommes et des femmes de courage qui refusent le « pito m lèd, mwen la », des gens intègres incarnant un leadership visionnaire et pragmatique, capables d’inspirer confiance, de mobiliser la population et d’ouvrir de grands chantiers pour mettre le pays au travail.
