Le discours de Son Excellence Monsieur Edgard Leblanc, Président du Conseil Présidentiel de Transition de la République d'Haïti, prononcé lors du débat général de la 79ème session ordinaire de l'Assemblée Générale des Nations Unies, mérite une attention particulière. En effet, il se distingue par une structure claire, une lecture fluide et une articulation efficace des défis mondiaux majeurs. Parmi ces défis, la question des changements climatiques occupe une place centrale, notamment en raison de sa pertinence pour Haïti, l'un des pays les plus vulnérables face aux impacts de cette crise planétaire sans précédent. Le reste de ce texte se concentre exclusivement sur cette thématique afin d'en évaluer la portée, tout en fournissant des critiques constructives sur certains points du discours.
Le président Leblanc a, avec justesse, saisi cette tribune internationale pour souligner l'importance cruciale des changements climatiques, particulièrement pour Haïti. En rappelant que le pays, malgré ses faibles émissions de gaz à effet de serre, subit des conséquences dévastatrices, il a réussi à attirer une fois de plus l'attention de la communauté internationale sur cette injustice climatique qui mérite également une réparation. Le recours à des données et rapports onusiens démontre une volonté de contextualiser la situation haïtienne dans le cadre des défis globaux. Cependant, il est nécessaire de mettre en lumière certaines nuances essentielles qui auraient pu renforcer l'argumentation et la portée du discours. Ces nuances portent principalement sur la formulation des informations et l'intégration des données nationales.
a) Nuance dans la Formulation de l'Augmentation de la Température Globale :
Le président Leblanc a affirmé que "la température mondiale a déjà augmenté d'environ 1,1°C depuis l'ère préindustrielle". Bien que cette déclaration soit scientifiquement correcte, l'utilisation du terme "depuis" dans ce contexte peut prêter à confusion. Il aurait été préférable de dire que "la température mondiale a déjà augmenté d'environ 1,1°C au-dessus des niveaux préindustriels" ou "par rapport à l'ère préindustrielle", comme le précisent les rapports du GIEC. La différence entre "depuis" et "par rapport à" ou "au-dessus" est significative (pour les scientifiques tout au moins) sur le plan des politiques publiques, car elle influence la perception des progrès accomplis ou à accomplir. En effet, l’utilisation de "par rapport à" met en avant la notion de référence historique fixe, ce qui est crucial pour évaluer l'efficacité des politiques de réduction des émissions et l’alignement des stratégies d’adaptation. Ainsi, l'imprécision dans les termes pourrait être exploitée (notamment par les climato-sceptiques) pour minimiser l'urgence des actions à entreprendre.
b) Utilisation de Références Locales :
Le discours aurait gagné en crédibilité en incluant des références locales, particulièrement sur des sujets tels que les impacts des changements climatiques sur la production agricole, l'insécurité alimentaire et les ressources en eau, par exemple. En effet, le président Leblanc a mentionné l’augmentation de la fréquence des épisodes climatiques extrêmes et l'importance de l'accès à l'alimentation dans le contexte des changements climatiques, mais sans citer les rapports de la Coordination Nationale de la Sécurité Alimentaire (CNSA) et du ministère de l’Environnement (MDE), point focal de la Convention-cadre des Nations Unies sur les changements climatiques (CCNUCC). Les rapports de ces entités étatiques nationales fournissent des données précises sur les menaces climatiques et l'impact de celles-ci sur la sécurité alimentaire en Haïti, mettant en évidence la situation alarmante de près de la moitié de la population en insécurité alimentaire aiguë. Intégrer ces informations aurait permis de lier les effets globaux aux réalités locales, offrant ainsi une perspective plus nuancée et enracinée dans le contexte haïtien. Ces critiques constructives pourraient être prises en compte dans les prochaines interventions des décideurs haïtiens dans les prochaines assemblées de l’ONU.
Sous un autre registre, ce discours m'offre l'opportunité d'attirer l'attention sur le rôle crucial que les universités et les centres de recherche haïtiens peuvent et doivent jouer dans la lutte contre les changements climatiques. Malgré des conditions de travail extrêmement difficiles, les chercheurs haïtiens parviennent à produire des études pertinentes sur les effets des changements climatiques et les stratégies d'adaptation et d’atténuation. Leurs travaux méritent d'être davantage valorisés et intégrés dans les politiques publiques.
En effet, les universités haïtiennes, bien qu'insuffisamment financées, constituent un vivier de compétences et d'innovations qui peut contribuer significativement à l'élaboration de solutions adaptées aux défis climatiques du pays. Par exemple, des recherches sur les variétés de cultures résilientes à la sécheresse, ou encore des études sur la gestion durable des ressources en eau, sont autant de contributions scientifiques locales qui doivent être mises en avant dans les discussions nationales et internationales. Sans la science, il est impossible de penser au développement durable.
Il est donc impératif que le gouvernement investisse dans le renforcement des capacités des institutions académiques et de recherche. Une telle démarche permettrait non seulement de développer des solutions endogènes aux défis climatiques, mais aussi de garantir que ces solutions soient ancrées dans la réalité socio-économique et culturelle haïtienne.
En somme, le discours de Son Excellence Edgard Leblanc a efficacement attiré l'attention sur les défis climatiques auxquels Haïti est confrontée. Toutefois, pour maximiser l'impact de tels discours, il est crucial d'intégrer des données locales et de renforcer le lien avec les travaux de recherche nationaux. La science doit être placée au service du développement, et les contributions des chercheurs haïtiens doivent être reconnues et utilisées pour informer les politiques publiques. C'est en valorisant ces savoirs locaux que le pays pourra espérer construire une résilience durable face aux bouleversements climatiques.