Médias et criminalités : pour quelle politique publique de sécurité ?

Intervention du professeur Neptune PRINCE à la 8eme édition du Rendez-vous du CEIMH torganisée (en ligne) le samedi 13 avril 2024 autour du thème:"Traitement médiatique de la criminalité en Haïti: entre responsabilité et sensationnalisme". Il partageait le panel avec le professeur Ilionor Louis et Godson Lubrun.

Le Nouvelliste
19 avr. 2024 — Lecture : 7 min.

Après la publication en 2023 « Comprendre les gangs en Haïti » avec le sous-titre « Quartier-Sécurité-Médias », Neptune Prince, expert en politique publique de sécurité et territoire, poursuit ses recherches sur la crise sécuritaire en Haïti au prisme des médias et les réseaux sociaux. Ce texte est un résumé de son intervention le 13 avril 2024 à la 8ème édition de table ronde réalisée au Centre d’études interdisciplinaires sur les médias haïtiens.

Les médias et les réseaux sociaux sont la principale source d’informations (qu’elle soit vraie ou fausse) sur la criminalité et l’insécurité en raison du fait que 50 à 60 % de la population sont analphabètes, et sont donc plus à l’aise à écouter et regarder pour s’informer. De plus en plus de citadins sont détenteurs d’un téléphone intelligent qui leur permettent d’écouter, regarder et lire. Le quotidien de nombreux citadins à Port-au-Prince se partage, malgré les problèmes occasionnés par l’insécurité, entre son téléphone et d’autres activités, ce qui permet à chacun d’accéder en temps réel à l’information et, surtout exposer à une masse d’informations sans pouvoir faire le tri entre le vrai et le faux, l’utile et le nuisible.

Les « criminels financiers », les « chefs de gangs », les « bandits », les « corrompus », prennent tous les mêmes voies : d’un côté, auprès des chroniqueurs et/ou des journalistes ; et de l’autre, via leurs propres espaces virtuels. Conséquence : difficile de dissimiler le vrai du faux, l’utile du toxique, le coupable de l’innocent. Il est encore plus difficile pour la population de savoir qui font chanter des responsables des institutions et intimident pour en tirer profit de ceux qui dénoncent pour contribuer à la cause d’Haiti. Il est ainsi devenu important de se demander si l’on peut suspendre la liberté de parole virtuelle et la liberté de presse au profit de la sécurité publique et du vivre ensemble après la crise. En tout cas, les médias et les réseaux sociaux sont devenus deux grands espaces de fabrication d’acteurs et de paroles d’une nouvelle politique.   

L’expression « médias traditionnel » devient » à la mode, non pas parce qu’elle est populaire; mais parce que les anciens (radio, télé et journaux écrits) font face à la concurrence des nouveaux « médias en ligne ». En termes de quantité, il n’y a pas de comparaison possible : Haiti dispose 150 chaîne de télévision, 650 de stations de radios dont environ 300 ne sont pas légalement enregistrés ou en cours d’enregistrement selon le propos du Professeur Ilionor Louis dans son intervention à la 8 ème journée du Centre d’études interdisciplinaires sur les médias haïtiens. Il existe très peu de journaux qui parviennent à garder seulement la tradition d’impression en papier. Ils sont obligés de fonctionner en mode hybride (version électronique et papier) face à la croissance des  médias en ligne : il en existe pas plus que 10 il y a 10ans, en 2024, il en existe 30 enregistré par l’association haïtienne des médias en ligne. Ainsi, l’accès différencié aux médias occasionne des effets variés selon le public. Mais il semble que le problème, voire tout au moins des abus commis sur de paisibles citoyens, réside dans une banalisation du “mal” des effets du « boom » de la diffusion en situation réelle.

Il y a lieu de s’interroger, pour une nouvelle politique publique, sur ce qui peut être considéré comme une collision entre médias, politiques et banditisme. Est-ce que le fait de côtoyer un présumé « criminel », de lui parler au téléphone, de lui accorder droit à la parole publique sans le dénoncer constitue en soi une forme de connivence, de complicité ou mieux, n’est-ce pas là une banalisation du « mal » ? Dans tous les cas, il s’agit d’une réflexion sur le rôle des médias dans cette nouvelle réalité que connait la société haïtienne : la criminalité au prisme des médias et des réseaux sociaux. Comment les médias créent l’insécurité dans leur traitement du phénomène de groupes armés ? Comment penser la diffusion des informations dans la politique publique de l’Etat sans nuire à l’acquis de la liberté de Presse ? Peut-on limiter le rôle des médias dans le phénomène d’insécurité à travers la pénalisation de la « parole offerte à n’importe qui et n’importe quand » ? Le problème est réel certes, mais la loi ne permet pas de répondre aux questions parce que le décret portant sur le fonctionnement des médias est daté en 1979 sur la dictature des Duvalier (qui a le monstrueux mérite de penser à le faire), sinon ce serait un vide total. Face à la caducité et la désuétude de cette loi, l’association des médias a créé un code éthique et déontologique en 2011 pour pallier à ce vide (¼). Mais en absence du cadre institutionnel (ordre des journalistes par exemple), le libre champ est laissé à tout aventurier pouvant se doter une carte de presse, une page Facebook, un compte twitter/X, un  compte wattsApp et s’autoproclame « journaliste ». Celui-ci apporte malgré tout le discours d’une autre politique par une parole, sans lui, inaudible. C’est ainsi que l’espace virtuel est devenu le lieu par exemple de fabrication d’acteurs et d’agents de changement réclamant une nouvelle Haiti.  

Que leur influence soit considérable ou non, dans la réalité de la crise, ils présentent plusieurs aspects dans les domaines de la prévention de la criminalité et de la sécurité urbaine qui suggèrent que médias et réseaux sociaux exercent à la fois une influence négative et positive sur l’opinion et les politiques publiques. À considérer l’aspect positif, à savoir que les médias sont appelés à jouer un rôle clé dans la prévention de la criminalité, qui constitue l’une des grandes priorités de la sortie de la crise pour le prochain gouvernement, l’important est de parvenir à les impliquer, via des mesure de contrôle institutionnel, dans la pratique du métier qui les passionne. Pour mettre en valeur le rôle des médias, il faut tout d’abord que l’on s’entende sur le fait que la parole des acteurs saisissant l’espace virtuel comme lieu de prise de position publique est plus audible que celle des autorités étatiques aujourd’hui en Haiti. Ensuite que l’on soit d’accord aussi sur le terme « médias » qui couvre une série d’éléments nécessitant des pouvoirs de contrôle, de restrictions, de sanctions, et de soutiens  – que ce soit de la presse écrite, la radio, en passant par Internet, la télévision et les médias alternatifs – pour qu’il s’engage dans l’intérêt public dès lors que l’on entreprend d’identifier l’influence de la diffusion d’informations relatives à la criminalité sur l’opinion publique. En dernier lieu, compte tenu de ces différentes formes de criminalité en Haiti, et surtout en raison de l’instrumentalisation politique et publique de la criminalité, toute politique publique de la sécurité et de la prévention de la criminalité, doit étudier en profondeur l’influence néfaste exercée par le secteur médiatique via le lobbying actif sur la mise en œuvre de la politique pénale portant sur la pénalisation de certaines pratiques médiatiques.

Le discours public n’est pas seulement un message destiné à être déchiffré ; c’est aussi un espace de production et de mise en visibilité à l’appréciation des autres et dont la valeur se définit dans sa relation avec des spectateurs. La légitimité des paroles des « chefs de gangs » et de tous autres acteurs en ligne est-elle dans la force qui agit à travers les mots ? En effet, « toute parole produite dans l’espace public doit être reconnue comme légitime et c’est le cadre social dans lequel elle apparaît qui lui donne sa légitimité » (Charadeau 2013, p. 92). Il faut que l’orateur se montre lui-même digne de cette légitimité, au-delà de celle-ci, persuade l’auditoire qu’il peut être cru, qu’il est digne de foi et porteur d’une vérité qu’il cherche à partager (ibid. p. 92). Dans les échanges de parole, le locuteur acquiert en démocratie un statut tout particulier. Il est désormais acteur car, par sa parole, il agit et pousse un public à agir. Il est très difficile de parler de légitimité pour ces hommes et acteurs au sens de Max Weber. D’ailleurs, actuellement, aucun de ceux qui dirigent en Haïti – y compris les autorités étatiques en poste ou démissionnaires– ne peut se réclamer du sacré populaire, d’une légitimité démocratique quelconque. Il faut peut-être s’interroger sur les lieux de pouvoir, car les lieux traditionnels semblent être remis en cause aujourd’hui en Haïti. Depuis l’assassinat du président Jovenel Moïse en juillet 2021, et peut-être même un peu plus tôt, le pouvoir semble se déplacer des institutions vers le béton, la rue et l’espace virtuel. Dans la mesure où les chefs des groupes armés et les acteurs médiatiques imposent leurs lois par la forces des armes ou par le scandale public, ils interviennent de plus en plus dans le débat politique pour dénoncer et parler au nom des laissés-pour-compte de la société haïtienne, notamment les « pauvres Noirs dont les pères sont en Afrique », déjà identifiés par Jean-Jacques Dessalines au début du XIXème siècle. Ce qui semble poser la question de la représentativité de ces acteurs et, surtout, de la légitimité de leurs paroles. D’ailleurs, qui est légitime pour parler au nom de qui ? Qui représente qui ? Ces questions en creux semblent interroger la notion de la légitimité des politiques haïtiens du moment.

Outre la banalisation de la notion de légitimité des porteurs de la demande de la nouvelle politique et de gouvernance, il y a aussi lieu de signaler le renversement sur la scène du statut de profane comme consommateur des discours légitimes. Pierre Bourdieu (2001), dans Langage et pouvoir symbolique écrit : « Le champ [de production] politique est le lieu, inaccessible en fait aux profanes, où se fabriquent, dans la concurrence entre les professionnels qui s’y trouvent engagés, des formes de perception et d’expression politiquement agissantes et légitimes qui sont offertes aux citoyens ordinaires réduits au statut de ‘‘consommateurs’’ » (p. 123). Dans le cas actuel d’Haïti, l’arène est partagée entre les « chefs de gang » comme acteurs de contre-pouvoir et les acteurs décisionnels dans le seul espace virtuel. Lequel des deux est plus légitime pour prendre la parole en ce jour, pour occuper le champ, pour prendre la parole dans l’arène politique ? Qui est profane, qui ne l’est pas ?

Neptune Prince, Ph.D.