« Lit 5 » : une visite dans les couloirs lugubres des centres hospitaliers d’Haïti

Poignant, acéré, bouleversant… les synonymes tranchants affluent pour qualifier « Lit 5 », ce texte de Phanuella Tommy Lincifort, mis en lecture lors de la première journée de la 5e édition du festival féministe Nèges Mawon. Le lundi 25 juillet 2022, de l’Avenue N étant (Yanvalou), les comédiennes Daphena Rémédor et Stéphanie François ont guidé le public dans les couloirs lugubres des centres hospitaliers du pays.

Publié le 2022-07-26 | lenouvelliste.com

Gaëlle Bien-Aimé, dans une entrevue accordée à Ticket, avait bien prévenu le public peu de jours avant le lancement de cette cinquième édition. « Ce n’est pas un festival auquel les gens viennent chanter ou pour faire la fête. Non… Les textes, les lectures, tout ce qui va se dérouler dans le festival baigne dans la conjoncture. Le festival articule une réflexion autour des problèmes d’aujourd’hui », avait-elle affirmé.

A la sortie de ce spectacle, l’assistance qui était au Yanvalou ce lundi après-midi ne peut que donner raison à la militante féministe. On ne sort pas impassible de « Lit 5 » qui égraine un chapelet de problèmes structurels du secteur de la santé en Haïti.

Du début à la fin, l’ambiance est lourde. Elle donne des frissons. Deux femmes médecins qui ont trop vu pendant leur période de résidence et de service dans divers hôpitaux du pays. Ces dames ont la blouse blanche entachée de souvenirs accablants et indigérables.

Des morts qu’elles pouvaient éviter. Des morts par négligence. Faute de matériels pour administrer les premiers soins. Pas de gants. Pas de carrés de gaze. Pas d’oxygène. Des morts à cause d’un rien. D’un minimum.

Tel ce patient du « Lit 5 » ou encore cette petite fille aux rubans rouges. Pareil pour cette femme qui a accouché à même le sol, « comme une bête », parce que son compagnon n’avait que ce billet de 10 gourdes en poche qui ne correspondait pas aux frais d’admission de l’hôpital. Tout comme cet homme tombé du toit de sa maison qu’il fixait pour protéger sa famille du cyclone, qui a succombé à une blessure béante à la jambe. Ce malade qui n’a pas pu être admis à temps à l’hôpital, décédé, parce que « la seule ambulance disponible était en panne de carburant… »

Trop de pensées écrasantes, douloureuses et insupportables qu’elles essayent d’alléger grâce à l’alcool. « Je bois pour avoir les idées claires. Je bois pour oublier », martèlent-elles bouleversées.

Ces deux médecins pleurent aussi la mort de leur fils. Ce fils qu’elles ne verront jamais naitre parce qu’un jour, en service, des hommes armés ont fait irruption à l’hôpital. Ils leur ont pointé une arme sur la tempe pour qu’elles leur montrent la salle où était placée ce patient qu’ils sont venus fusiller.

« Mon corps n’a pas supporter le choc… Je sens encore le sang couler entre mes cuisses », crient-elles en larmes. Ainsi, elles se sont faites aussi porte-parole des problèmes conjoncturels avec lesquels les médecins sont obligés de jongler actuellement. Les hôpitaux n’échappent pas non plus à la suprématie et la violence des gangs.

C’est dans ces conditions que vous souhaitez « voir des médecins humains », questionnent-elles avant de faire leur adieu au public en ingurgitant ce qui leur restait de ces bouteilles d’alcool.



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